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DU HACHISCH
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L'ALIEIVATIOIV MENTALE.
PARIS. IMPRIMERIE DE BOURGOGNE ET MARTINET,
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DU HACHISCH
ET DE .....^> i-!^^.JJl^J:^ O^i.O^-:
L'ALIÉNATION MENTALE
ÉTUDES PSYCHOLOGIQUES
PAR
J. MOREAU
( DE TOURS ) ,
Mcdccia de l'huspice de Bicêtre, Membre de la Sucictc
01 ienUilo de Paris,
PARIS.
LIBRAIRIE DE FORTIN, MASSON ET C" ,
PLACE DE l'ÉC0LE-DE-MÉDEC1NE , I ,
iltcnu maison, cljC5 iTco^uil!!» MtcljcUcn , à iTci^Jïig.
1845.
^\o< ] ,^V-\S'A
c-.
I.A MÉMOIRE
DESQUIROL.
Digitized by the Internet Archive
in 2010 with funding from
Francis A. Countway Library of IVIedicine
http://www.archive.org/details/duhachischetdelaOOmore
TABLE DES MATIÈRES.
PREMIÈRE PARTIE.
HISTORIQUE . 1
DEUXIÈME PARTIE.
PHYSIOLOGIE 27
Introduction. . . . , 29
§ I. Généralités physiologiques. 31!
CHAPITRE P*". — Phénomènes psychologiques 42
§ I. Modifications physiques. ib.
§ H. Premier phénomène : Sentiment de bonheur. . 4(j
§ m. Deuxième phénomène: Excitation: dissociation des
idées 34
§ IV. Troisième phénomène : Erreur sur le temps et l'es-
pace 68
§ V. Quatrième phénomène : Développement de la sensi-
bilité de l'ouïe ; influence de la musique 71
§ VI. Cinquième phénomène : Idées fixes; convictions
délirantes 9 2
§ VII. Sixième phénomène : Lésion des affections. . . 124
§ VIII. Septième phénomène : Impulsions irrésistibles. . 131
§ IX. Huitième phénomène : Illusions, hallucinations. . 143
VIII
Première SECTION. — Des illusions .147
Deuxième SECTION. — Des hallucinations 170
CHAPITRE II. — Conditions physiologiques et pathologi-
ques favorables au développement des hallucinations . . 181
I. Action de diverses substances toxiques 183
A — Protoxide d'azote 184
5 — Opium 1S6
C — Liqueurs alcooliques. 190
D — Substances narcotiques. .^ 199
II. Hallucinations sans désordre intellectuel (apparent). 209
III. État intermédiaire à la veille et au sommeil. . . . 224
IV. Congestions cérébrales • 285
V. Excitation fébrile. 298
VI. Affections convulsives 303
VII. Causes débilitantes. Privations : la faim , la soif. Le
froid 308
CHAPITRE III .315
§ I. Hallucinations chez les aliénés ib.
§ II. Résumé des deuxième et troisième chapitres. . . 350
CHAPITRE IV. — Opinions des auteurs pouvant se rap-
porter aux idées émises précédemment 357
§ I. Pinel . 358
§ II. Esquirol 362
§ m. M. Leuret 373
§ IV. M. Lélut 379
§ V. M. Baillarger 384
TROISIÈME PARTIE.
THÉRAPEUTIQUE 389
§ I. Considérations générales 391
§11, Essais thérapeutiques. . . ' 400
FIN DE LA TABLIi.
PREMIÈRi: PARTIE.
HISTORIQUE.
PREMIÈRE PARTIE.
HISTORIQUE.
Comme l'indique suffisamment le titre de cet
ouvrage, c'est à l'occasion du hachisch, ou du moins
de l'influence qu'exerce cette substance sur les fa-
cultés intellectuelles, qu'a été composé le travail
que je livre au public.
C'est tout au plus si le hachisch est connu ,
même de nom, dans le monde médical. M. Aubert-
Roche, dans son livre : De la Peste, ou Typhus
d'Orient (iS/Jo), avait déjà appelé sérieusement
Tattention sur le hachisch. En 1841 , dans mon
mémoire sur le traitement des hallucinations par
le datura stramonium, je m'attachai à faire con-
naître sommairement les efï'ets physiologiques de
cette substance. C'est par moi-même, et non pas
seulement par le rapport d autrui, que j'avais appris
à connaître les effets du hachisch. Au resle, il n'y
a pas deux manières de les étudier : l'observation ,
en pareil cas, lorsqu'elle s'exerce sur d'autres que
nous -mêmes j n'atteint que des apparences qui
n'apprennent absolument rien , on peuvent faire
tomber dans les plus grossières erreurs.
Une fois pour toutes, et dès en commençant , je
tenais à faire cette observation , dont nul ne con-
testera la justesse. L'expérience personnelle est ici
le critérium de la vérité. Je conteste à quiconque
le droit de parler des effets du hachisch , s'il ne
parle en son nom propre, et s'il n'a été à même de
les apprécier par un usage suffisamment répété.
Que l'on ne s'étonne pas de m'entendre parler
ainsi. Depuis mon voyage en Orient, les effets du
hachisch ont été pour moi l'objet d'une étude sé-
rieuse, persévérante. Autant que j'ai pu^ et de
toutes manières (un grand nombre de confrères,
que je pourrais nommer ici , me rendront ce té-
moignage), je me suis efforcé d'en répandre la
connaissance dans le public médical. Mes paroles
ont été souvent accueillies avec incrédulité; mais
cette incrédulité a cessé toutes les fois que, sur-
montant certaines craintes , bien naturelles du
reste, on a suivi mon exemple , et qu'on a eu le
courage de \oir par soi-même.
Tous ceux qui ont visité l'Orient savent combien
l'usage du hachisch est répandu, parmi les Arabes
surloul, chez lesquels il est devenu un besoin non
moins impérieux que l'opium chez les Turcs, les
Chinois, et les liqueurs alcooliques chez les
peuples de l'Europe.
Hachisch est le nom de la plante dont le prin-
cipe actif forme la base des diverses préparations
enivrantes usitées en Egypte , en Syrie et géné-
ralement dans presque toutes les contrées orien-
tales. Cette plante est commune dans l'Inde et
dans l'Asie méridionale, où elle vient sans culture.
C'est une espèce de chanvre qui diffère très peu de
notre chanvre d'Europe. Les botanistes l'ont nommé
Cannabis indica. « Si l'on examine, » dit M. Aubert
qui, comme nous, a étudié le hachisch sur les lieux ;
« si l'on examine les feuilles, les fleurs et les graines
de cette plante, on croira reconnaître un chanvre
venu dans quelque terre maigre. Le hachisch est de
la même famille et du même genre.... Les feuilles
sont opposées, pétiolées^ à cinq divisions profondes
et aiguës. Les fleurs sont peu apparentes. Les mâles
et les femelles existent comme dans le chanvre
ordinaire. Le fruit est une petite capsule contenant
une seule graine. Le calice des mâles est à cinq
divisions, à cinq étamines; celui des femelles est
d'une seule pièce. La racine est pivotante. La dif-
férence qui existe entre le chanvre et le hachisch
est dans la tige : ce dernier a seulement une hau-
teur de deux à trois pieds au plus. Sa tige n'est pas
unique, mais rameuse depuis le pied. Les l)ranches
- 6 —
sont alternes; on ne trouve pas sur la tige ces fila-
ments (jue l'on rencontre sur le chanvre. L'odeur
que répand le hachisch est moins forte que celle
du chanvre; elle a quelque chose de particu-
lier (i). »
Ajoutons que la filasse du hachisch est trop
grossière pour être facilement employée par les
cordiers.
Tout porte à croire que l'espèce de chanvre na-
turalisée en Europe a été importée de Chine. Le
chanvre se trouve dans la Russie asiatique, jus-
qu'aux frontières des deux empires , dans le gou-
vernement d Irkontok. La plante n'a pas dégénéré
en passant au nord de l'Altaï. Les étés de la Sibérie
lui conviennent très bien, et suffisent pour amener
sa graine à une complète maturité. Gomme elle ne
diffère point de celle que nous cultivons en Europe,
on ne peut méconnaître que l'une et l'autre vien-
nent de la même terre natale , et cette terre ne
peut être que la Chine ou quelque autre contrée
méridionale.
La préparation du hachisch la plus commune, et
qui sert en quelque sorte de principal condiment
à presque toutes les autres, c'est Yextrait gras, La
manière de l'obtenir est fort simple : on fait bouillir
les feuilles et les fleurs de la plante avec de l'eau
k laquelle on a ajouté une certaine quantité de
beurre frais ; puis , le tout étant réduit, par éva-
(1) De la Peste, p. 217.
— 7 —
poration, à la consistance d'iiu sirop, on passe dans
un linge. On obtient ainsi le beurre chargé du
principe actif et empreint d'une couleur verdâtre
assez prononcée. Cet extrait.^ qui ne se prend ja-
mais seul, à cause de son goût vireux et nauséabond,
sert à la confection de différents électuaires , de
pâtes ; d'espèces de nougats , que l'on a soin d'aro-
matiser avec de l'essence de rose ou de jasmin ,
afin de masquer l'odeur peu agréable de l'extrait
pur. L'électuaire le plus généralement employé est
celui que les Arabes appellent Dawamesc. Sa cou-
leur et sa consistance lui donnent un aspect peu
agréable, et qui inspire toujours quelque répu-
gnance, du moins à nous autres Européens, que le
talent de nos confiseurs rend nécessairement fort
difficiles. Cependant il est agréable au goût , sur-
tout lorsqu'il est fraîchement préparé ; avec le
temps, il a l'inconvénient de devenir un peu rance.
Toutefois il ne perd aucune de ses propriétés : j'en
possède qui a été préparé il y a bien une dizaine
d'années, et qui a conservé toute son énergie. Dans
le but d'obtenir des effets que les Arabes recher-
chent avec ardeur , à cause des excès auxquels ils
se livrent, on mêle à cet électuaire différentes sub-
stances aphrodisiaques , telles que la cannelle , le
gingembre, le girofle, peut-être bien aussi, comme
M. Aubert-Roche paraît être porté à le croire , la
poudre de cantharides. J'ai entendu dire à plu-
sieurs personnes qui avaient voyagé dans l'Inde
qu'on n'y trouvait jamais du hachisch pur , mais
— 8 —
toujours mélangé avec les substances que nous
nommions tout-à-l'heure , ou même avec de To-
pium , de l'extrait de datura et autres substances
narcotiques. On conçoit que le mélange de ces dif-
férentes substances avec le hachisch en varie sin-
gulièrement les effets.
Les feuilles du hachisch peuvent se fumer avec
le tabac ; quand elles sont récemment cueillies ,
elles ont une action rapide et énergique : elles
semblent perdre toutes ou presque toutes leurs
propriétés en se desséchant. Elles servent encore
à la préparation d'une espèce de bière dont les
effets sont trop violents pour n'être pas dangereux.
M. Aubert l'a vue produire des accès de fureur.
J'ai dit que le dawamesc était la préparation la
plus usitée , et dont les effets étaient le plus cer-
tains. C'est aussi celle qu'il est le plus facile de se
procurer , et qu'on a le moins à craindre de voir
s'altérer en la faisant venir d'Orient. C'est du da-
wamesc que j'ai le plus souvent fait usage.
Son action est loin d'être la même pour tous les
individus. A dose égale, elle peut produire des
effets extrêmement variés , du moins sous le rap-
port de leur intensité , suivant les individus. Je ne
puis dire précisément quels tempéraments, quelles
constitutions ressentent plus vivement son in-
fluence. En général, les individus à tempérament
bilieux-sanguin m'ont paru les plus impression-
nables. Rien ne me fait croire que le hachisch ait
une action plus prononcée sur les femmes que sur
-- 9 -
les hommes. J'ai rencontré quelques personnes sur
lesquelles le hachisch semblait n'avoir aucune ac-
tion. Toujours est-il qu'elles résistaient à des doses
qui , chez d'autres, auraient produit des effets très
intenses. J'ai acquis la certitude qu'avec une cer-
taine énergie de volonté, on pouvait arrêter ou
du moins diminuer considérablement ces effets ,
comme on maîtrise un mouvement de colère. Nous
verrons, par la suite, combien ils peuvent êlre
modifiés par les circonstances extérieures, parles
impressions qui nous viennent du dehors, par la
disposition d'^'sprit dans laquelle on se trouve.
Il faut prendre le hachisch à jeun, ou dti moins
plusieurs heures après avoir mangé ; sans cela, ses
effets sont très incertains, ou tout à-fait nuls. Le
café paraît aider à leur développement, comme il
abrège leur durée, en les rendant momentanément
plus intenses.
En général, il ne faut guère moins de la grosseur
d'une noix de dawamesc , c'est-à-dire environ
.3o grammes, pour obtenir quelques résultais.
Avec la moitié ou seulement le quart de cette dose,
on éprouvera une gaieté plus ou moins vive , ou
même un peu de fou rire ; mais ce n'est qu'avec
une dose beaucoup plus élevée qu'on obtiendra les
effets que l'on désigne généralement dans le Levant
sous la dénomination italienne de fantasia.
On ne saurait douter que les effets du hachisch
n'aient été connus dans la plus haute antiquité.
M. Vircy, dans un mémoire plein d'une judicieuse
— 10 —
érudition, inséré au Bulletin de Pharmacie (année
] 8o3), a prouvé que le Cannabis indica était bien vé-
ritablement le népenthès d'Homère. Diodore de
Sicile f i) nous apprend que les Egyptiens allèguent
différents témoignages du séjour d'Homère parmi
eux , mais particulièrement le breuvage qu'il fait
donner par Hélène à Télémaque , chez Ménélas ,
pour lui faire oublier ses maux; car ce népenthès
que le poëte feint qu'Hélène a reçu de Polymneste,
femme de Thoon , à Thèbes, en Egypte, n'est autre
que ce fameux remède usité chez les femmes de
Diospolis, et qui a fait dire d'elles qu'elles avaient
seules le secret de dissiper la colère et le chagrin.
Dans le moyen-âge, le parti que certains princes
du Liban surent tirer des propriétés du hachisch
tient vraiment du merveilleux.
' Le voyageur Marc Paul, dit M. Sylvestre de
Sacy, nous apprend que le Vieux de la montagne
faisait élever des jeunes gens choisis parmi les
habitants les plus robustes des lieux de sa domi-
nation, pour en faire les exécuteurs de ses bar-
bares arrêts. Toute leur éducation avait pour-
objet de les convaincre qu'en obéissant aveuglé-
ment aux ordres de leur chef, ils s'assuraient après
leur mort la jouissance de tous les plaisirs qui
peuvent flatter les sens. Pour parvenir à ce but,
ce prince avait fait faire auprès de son palais des
jardins délicieux. Là , dans des pavillons décorés
(i) Livre I, section 2.
— 11 —
de tout ce que le luxe asiatique peut imaginer de
plus riche et de plus brillant, habitaient de jeunes
beautés uniquement consacrées aux plaisirs de
ceux auxquels étaient destinés ces lieux enchan-
teurs. C'était là que les princes ismaéliens (i) fai-
saient transporter de temps à autre les jeunes gens
dont ils voulaient faire les ministres aveugles de
leurs volontés. Après leur avoir fait avaler un breu-
vage qui les plongeait dans un profond sommeil et
les privait pour quelque temps de l'usage de toutes
leurs facultés, ils les faisaient introduire dans ces
pavillons , dignes des jardins d'Armide. A leur
réveil, tout ce qui frappait leurs oreilles et leurs
yeux les jetait dans un ravissement qui ne laissait
à la raison aucun empire dans leur âme....» Ce
breuvage merveilleux n'était autre, dit Jourdain,
que le hachisch, dont le chef de la secte connais-
sait les vertus, et dont l'usage ne se répandit que
dans les siècles postérieurs.
M. Sylvestre de Sacy a démontré, en s'appuyant
sur différents textes arabes , que le mot assassin
était la corruption du mot hachischin, et qu'il avait
été donné aux Ismaéliens parce qu'ils faisaient
usage d'une liqueur enivrante appelée hachisch.
«L'ivresse par le hachisch, dit Michaud, jette dans
une sorte d'extase pareille à celle que les Orien-
taux éprouvent par l'usage de l'opium ; et d'après
(1) Selon Jourdain, les Ismaéliens s'appelaient encore Bathé-
miens, Nazzariens, Molaheds et Hachischins.
— 12 —
le témoignage d'un grand nombre de voyageurs,
on peut assurer que les hommes tombés dans cet
état de délire s'imaginent jouir des objets ordi-
naires de leurs vœux, et goûter une félicité dont
l'acquisition leur coûte peu, mais dont l'usage trop
souvent répété altère l'organisation animale et
conduit au marasme et à la mort... Ceux qui se
livrent à cet usage sont encore aujourd'hui appelés
Hachischinsou Hachaschins; et ces deux expressions
font voir pourquoi les Ismaéliens ont été nommés
par les historiens latins des croisades tantôt assis-
sini, tantôt assassini.yj
On connaît le dévouement fanatique que les
princes ismaéîiens savaient inspirer à leurs sujets
au moyen des illusions dont ils les environnaient.
Ce dévouement ne reculait devant aucun obstacle,
devant aucun sacrifice. Sur un signe de la volonté
du maître, les Hachischins se précipitaient du haut
d'une tour, se jetaient dans les flammes, s'enfon-
çaient un poignard dans le cœur, ou bien allaient
h travers tous les périls, des obstacles de toutes
sortes, frapper au milieu de leurs palais, sur leur
divan, et entourés de leurs gardes, les chefs ennemis
que le maître avait désignés a leurs coups.
Sauvages (i) décrit de la manière suivante les
efl'ets produits par une espèce d'électuaire usité
dans l'Inde, et dans la composition duquel entre le
chanvre indien, a Qq raconte, dit-il, plusieurs
(1) Nofiolmitc. — Paraphrosynie magique. Bdirmm maçp'cnm.
choses fabuleuses sur la verUi de ce philtre : on
prétend , par exemple , que son effet est d'aveugler
un mari j lorsqu'un adultère estpret à entrer dans son
lit pour séduire sa femme. Miûs Kern p fer a vu plu-
sieurs de ces faits; tels sont les suivants : Dans le
Malabar, beaucoup de vierges, belles , bien arran-
gées , et tirées du temple des brachmanes , viennent
en public pour apaiser le dieu qui préside à l'a-
bondance et au beau temps ; lorsque le prêtre lit
la formule des prières contenues dans les livres
sacrés, ces filles commencent à danser, à sauter en
faisant des cris, à fatiguer leur corps, à tourner
leurs membres et leurs yeux, à jeter de l'écume et
à faire des actions horribles... On reconduit ensuite
ces brachmanes fatiguées dans le temple ; on les
fait coucher, et, leur ayant don né une autre potion ,
pour émousser la force de la première, on les fait
voir une heure après au peuple, saines d'esprit,
pour que la troupe des gentils sache qu'elles sont
délivrées des génies et qu'elle croie que l'idole
[Wistnu) est apaisée.
Kempfer lui-même reçut , dans un repas de ses
amis qui l'acceptèrent de même, un bol d'un élec-
tuaire qui leur avait été donné par ceux de Ben-
gale. Quand ils l'eurent avalé, ils furent singuliè-
rement réjouis; ils se mirent à rire et à s'embrasser;
quand la nuit vint, ils montèrent à cheval, et il
leur semblait qu'ils volaient dans les airs, sur les
ailes de Pégase, et qu'ils étaient entourés dos cou-
. leurs de plusieurs arcs»en-ciel. Arrives chez eux,
. — 14 —
ils mangèrent avec un appétit dévorant ce qu'on
leur donnait, el le lendemain ils se trouvèrent
sains de corps et d'esprit. »
En 1841, lorsque je publiai mon mémoire sur
les hallucinations, je n'avais pu encore étudier les
effets du hachisch que d'une manière imparfaite.
Depuis, je me suis livré à un grand nombre d'expé-
riences sur moi-même et sur quelques personnes
(entre autres plusieurs médecins) que je suis par-
venu, ce qui n'est pas toujours facile, à décider à
en prendre. Dans le cours de cet ouvrage, j'aurai
occasion d'en faire connaître les résultats princi-
paux. Toutefois je puis dès à présent donner ici
le récit de deux fantasia^ les plus complètes que
j'aie pu observer sur autrui. Pour la première, je
transcrirai, mot pour motj, les notes qui m'ont été
remises par la personne qui en fait le sujet. On
y remarquera un certain désordre de rédaction
que je n'ai pas voulu corriger ; elles ont été écrites
peu après l'accès , dont elles se ressentent encore
un peu.
« Jeudi 5 décembre J'avais pris du hachisch ,
j'en connaissais les effets, non par expérience,
mais par ce qu'une personne qui avait visité l'Orient
m'en avait dit, et j'attendais, tranquille, l'heureux
délire qui devait s'emparer de moi. Je me mis à
table, je ne dirai pas, comme quelques personnes,
après avoir savouré cette pâte délicieuse , car elle me
parut détestable, mais après l'avoir avalée avec
quelques efforts. En mangeant des huîtres, il me
— 15 —
prit un accès de fou rire qui se calma bientôt lors-
que je reportai mon attention sur deux autres per-
sonnes qui, comme moi, avaient voulu goûter de la
substance orientale, et qui voyaient déjà une tête
de lion dans leur assiette. Je fus assez calmejusqu'à
la fin du dîner ; alors je pris une cuillère et me mis
en garde contre un compolier de fruits confits avec
lequel je me supposais un duel, et je quittai la
salle à manger en éclatant de rire. Bientôt j'éprou-
vai le besoin d'entendre , de faire de la musique ;
je me mis au piano, et je commençai à jouer un air
du Domino noir ; je m'interrompis au bout de quel-
ques mesures , car un spectacle vraiment diabolique
s'offrit à mes yeux : je crus voir le portrait de mon
frère, qui était au-dessus du piano , s'animer et me
présenter une queue fourchue, toute noire, et ter-
minée par trois lanternes, une rouge, une verte et
une blanche. Cette apparition se présenta plusieurs
fois à mon esprit dans le courant de la soirée.
J'étais assise sur un canapé : « Pourquoi, m'écriai-je
» tout-à-coup, me clouez-vous les membres? Je sens
»que je deviens de plomb. Ah! comme je suis
» lourde! » On me prit les mains pour me faire lever,
et je tombai lourdement par terre; je me proster-
nai à la manière des musulmans, en disant : Mon
père, je m'accuse, etc. , comme si je commençais une
confession. On me releva, et il se fît en moi un
changement subit. Je pris une chaufferette pour
danser la polka ; j'imitai par le geste et la voix quel-
ques acteurs, et entre autres Ravel et Grasset, que
— 16 —
j'avais vus, peu de jours auparavant dans l'Étour-
neau. Du théâtre, ma pensée me transporta au bal
de rOpéia ; le monde, le bruit, les lumières,
m'exaltèrent au plus haut point; après mille dis-
cours incohérents, en gesticulant, criant comme
tous les masques que je croyais voir, je me dirigeai
vers la porte d'une chambre voisine qui n'était pas
éclairée.
» Alors il se passa en moi quelque chose d'affreux :
j'étouffais, je suffoquais, je tombais dans un puits
immense , sans fin , le puils de Bicêtre. Comme un
noyé qui cherche son salut dans un faible roseau
qu'il voit lui échapper, de même je voulais m'at-
lâcher aux pierres qui entouraient le puits; mais
elles tombaient avec moi dans cet abîme sans fond.
Cette sensation fut pénible; mais elle dura peu, car
je criai : Je tombe dans un puits, et l'on me ramena
dans la pièce que j'avais quittée. Mapremière parole
fut celle-ci : Suis-je sotte ! je prends cela pour un
puits , et je suis au bal de l'Opéra. Je me heurtai
contre un tabouret ; il me sembla que c'était un
masque qui, couché par terre, dansait d'une façon
inconvenante, et je priai un sergent de ville de l'ar-
rêter. Je demandai àboire; on fit chercher un citron
pour faire de la limonade, et je recommandai à la
bonne de ne pas le prendre aussi jaune que sa
figure, qui me paraissait couleur orange.
» Je passai subitement mes mains dans mes che-
veux ; je sentais des millions d'insectes me dévorer
la tête ; j'envoyai chercher mon accoucheur, qui était
— 17 —
en ce momen t près de madame B*'^', pour délivrer la
femelle d'un de ces insectes qui était en mal d'en-
fant et avait choisi pour lit de douleur le troisième
cheveu à gauche de mon front : après un travail
pénible, l'animal mit au monde sept petites créa-
tures. Je parlai de personnes que je n'avais pas vues
depuis plusieurs années, je rappelai un dîner où
j'assistai, il y a cinq ans, en Champagne ; je voyais
les personnages : le général H**^ servait un poisson
entouré de fleurs ; il avait à sa gauche M. K*'* ; ils
étaient devant mes yeux, et, chose inouï e, je sentais
que j'étais chez moi , que tout ce que je voyais s'é-
tait passé dans un temps éloigné ; cependant ils me
paraissaient là. Qu'éprouvais-je donc?
» Mais ce fut un bonheur enivrant, un délire que
le cœur d'une mère peut seul comprendre, lorsque
je vis mon enfant , mon bien-aimé fils dans un ciel
bleu et argent. Il avait des ailes blanches bordées
de rose; il me souriait et me montrait deux jolies
dents blanches dont je guettais la naissance avec
tant de sollicitude; il était environné de beaucoup
d'enfanls qui comme lui avaient des ailes et volti-
geaient dans ce beau ciel bleu; mais mon fils était le
plus beau; certes , il n'y eut jamais une plus pure
ivresse; il me souriait et tendait ses petits bras
comme pour m'appeler à lui. Cependant cette douce
vision s'évanouit comme les autres, et je tombai du
haut du ciel que le hachisch m'avait fait entrevoir
dans le pays des lanternes. C'était un pays où les
hommes, les maisons, les arbres , les rues étaient
2
— 18 —
des lanternes exactement pareilles aux verres de cou-
leur qui éclairaient les Champs-Elysées le 29 juil-
let dernier. Cela me rappelait aussi le ballet de
Chao-Kang que j'avais vu au théâtre nautique, étant
enfant. Ces lanternes marchaient , dansaient, s'a-
gitaient sans cesse, et au milieu apparaissaient plus
brillantes que les autres les trois lanternes qui ter-
minaient la prétendue queue de mon frère; je voyais
surtout une lumière qui dansait sans cesse devant
mes yeux (elle était causée par la flamme du charbon
déterre qui brûlait dans la cheminée). On couvrit
le feu avec de la cendre. Oh ! dis-je, vous voulez
éteindre ma lanterne, mais elle va revenir. En effet,
la flamme vacilla de nouveau , et je vis danser ma
lumière, qui devint verte, de blanche qu'elle était.
» Mes yeux étaient toujours fermés par une sorte
de contraction nerveuse ; ils me cuisaient beaucoup;
j'en cherchai la cause, et je ne tardai pas à décou-
vrir que mon domestique m'avait ciré les yeux avec
de l'encaustique et qu'il me les frottait avec une
brosse ; c'était un motif plus que suffisant pour ex-
pliquer le malaise que j'éprouvais à cet endroit.
» Je buvais un verre de limonade , puis tout- à-
coup je ne saurais dire à propos de quoi l'imagina-
tion, ma gracieuse fée, me transporta en pleine Seine
aux bains Ouarnier. Je voulus nager et j'éprouvais
encore un moment de cruelle émotion en me sen-
tant enfoncer sous l'eau ; plus je voulais crier, plus
j'avalais de l'eau , lorsqu'une amie vint à mon secours
et me ramena à la surface ; j'entrevois par les toiles
— 19 —
du bain mon frère, qui se promenait sur le pont
des Arts.
» Vingt fois je fus sur le point de commettre des
indiscrétions ; mais je m'arrêtais en disant : — J'al-
lais parler , mais il faut que je me taise. — Je
ne puis décrire les mille idées fantastiques qui
traversèrent mon cerveau pendant trois heures que
je fus sous l'influence du liacliiscli ; — elles paraî-
traient trop bizarres pour qu'on les croie sincères ;
les personnes présentes doutaient parfois , et me
demandaient si je ne me jouais d'elles ; car j'avais
ma raison au milieu de cette étrange folie. Mes
cris, mes chants, réveillèrent mon enfant, qui
dormait sur les genoux de ma mère. Sa petite
voix ^ que j'entendis pleurer, me rappela à moi-
même, et je m'approchai de lui: je l'embrassai
comme si j'eusse été dans mon état naturel. Crai-
gnant quelque crise, on m'éloigna de lui, et je dis
alors qu'il ne m'appartenait pas , que c'était l'en-
fant d'une dame que je connais , qui n'en a pas et
qui me l'envie toujours. Puis , j'allais faire des
visites ; je causais , je faisais les demandes et les
réponses ; j'allais au café , je demandais une glace,
je trouvais que les garçons avaient l'air bêle, etc.
Après bien des promenades, dans lesquelles j'avais
rencontré M. tel ou tel , dont le nez s'allongeait dé
mesurément , quoiqu'il fût déjà raisonnablement
grand, j'entrai chez moi en disant : Oh ! voyez donc
ce gros rat qui court dans la tete.de B**'. Au même
— ÛO —
irislant, le rat se gontle et devient aussi énorme
que le rat qui figure dans la féerie des Sept Châ-
teaux du Diable. Je le voyais , j'aurais juré que ce
rat se promenait sur la lête où je l'avais si singu-
lièrement placé, et je regardais le bonnet d'une
dame présente ; je savais qu'elle était là réellement,
tandis que B**^ n'était qu'un être imaginaire ; mais
cependant je puis affirmer que je l'ai vu. »
L'un de nos écrivains les plus distingués, M.Théo-
phile Gautier , avait entendu parler des effets du
hachisch. 11 me témoigna un vif désir de pouvoir
en juger par lui-même, tout en avouant qu'il était
peu disposé à y croire. Je m'empressai de le satis-
faire, bien convaincu qu'il suffirait de quelques
grammes de dawamesc pour faire bonne et prompte
justice de ses préventions. En effet, l'action du
hachisch fut vive et saisissante , d'autant plus que
celui qui l'éprouvait la redoutait moins et était,
pour ainsi dire, pris à l'improviste.
M. ïh. Gautier rendit compte dans un journal
[la Presse) des principaux épisodes de la fantasia
à laquelle il avait pris part. Le hachisch ne pouvait
trouver un plus digne interprèle que la poétique
imagination de M. Gautier ; ses effets ne pouvaient
être peints avec des couleurs plus brillantes , et
j'oserais dire plus locales. Est-il besoin d'ajouter
que l'éclat du style , et peut-être aussi un peu
d'exagération dans la forme, ne doivent nullement
mettre en défiance contre la véracité de l'écrivain,
-^ 21 —
qui, en définitive, ne fait qu'exprimer des sensa-
tions familières à ceux qui ont quelque expérience
du hachisch ?
« De tout temps, dit M. Th. G**', les Orientaux ,
à qui leur religion interdit l'usage du vin , ont
cherché à satisfaire, par diverses préparations, ce
besoin d'excitation intellectuelle commun à tous
les peuples, et que les nations de l'Occident con-
tentent au moyen de spiritueux et de boissons
fermentées. Le désir de l'idéal est si fort chez
l'homme, qu'il tâche, autant qu'il est en lui, de
relâcher les liens qui retiennent l'âme au corps-,
et comme l'extase n'est pas à la portée de toutes
les natures, il boit de la gaieté, il fume de l'oubli
et mange de la folie, sous la forme du vin, du
tabac et du hachisch. — Quel étrange problème !
un peu de liqueur rouge, une bouffée de fumée,
une cuillerée d'une pâte verdâtre, et lame, cette
essence impalpable, est modifiée à l'instant! Les
gens graves font mille extravagances ; les paroles
jaillissent involontairement de la bouche des si-
lencieux : Heraclite rit aux éclats, et Démocrite
pleure !
. . . Au bout de quelques minutes, un en-
gourdissement général m'envahit! Il me sembla
que mon corps se dissolvait et devenait transpa-
rent. Je voyais très nettement dans ma poitrine (i)
(1) Un jeune médecin croyait voir le fluide nerveux circuler
dans les ramifications du plexus solaire.
22 -
le hachisch que j'avais mangé, sous la forme d'une
émeraude d'où s'échappaient des millions de
petites étincelles. Les cils de mes yeux s'allon-
geaient indéfiniment, s'enroulant comme des fils
d'or sur de petits rouets d'ivoire qui tournaient
tout seuls avec une éblouissante rapidité. Autour
de moi, c'étaient des ruissellements et des écroule-
ments de pierreries de toutes couleurs, des ra-
mages sans cesse renouvelés , que je ne saurais
mieux comparer qu'aux jeux du kaléidoscope; je
voyais encore mes camarades à certains instants,
mais défigurés, moitié hommes, moitié plantes,
avec des airs pensifs d'ibis, debout sur une patte
d'autruche, battant des ailes, si étranges que je
me tordais de rire dans mon coin, et que, pour
m'associer à la bouffonnerie du spectacle, je me
mis à lancer mes coussins en l'air, les rattrapant
et les faisant tourner avec la rapidité d'un jongleur
indien. L'un de ces messieurs m'adressa en italien
un discours que le hachisch, par sa toute-puis-
sance, me transposa en espagnol. Les demandes
et les réponses étaient presque raisonnables, et
coulaient sur des choses indifférentes, des nou-
velles de théâtre ou de littérature.
»Le premier accès touchait à sa fin. Après quel-
ques minutes, je me retrouvai avec tout mon sang-
froid, sans mal de tête, sans aucun des symptômes
qui accompagnent l'ivresse du vin , et fort étonné
de ce qui venait de se passer. — Une demi-heure y
s'était à peine écoulée que je retombai sous l'em-
~ 23 —
pire du hachisch. Cette fois , la vision fut plus
compliquée et plus extraordinaire. Dans un air
confusément lumineux voltigeaient, avec un four-
millement perpétuel, des milliards de papillons
dont les ailes bruissaient comme des éventails.
De gigantesques fleurs au calice de cristal , d'é-
normes passeroses, des lits d'or et d'argent mon-
taient et s'épanouissaient autour de moi , avec une
crépitation pareille à celle des bouquets de feux
d'artifice. Mon ouïe s'était prodigieusement déve-
loppée: j'entendais le bruit des couleurs. Des sons
verts, rouges, bleus, jaunes, m'arrivaient par ondes
parfaitement distinctes. Un verre renversé, un
craquement de fauteuil, un mot prononcé bas,
vibraient et retentissaient en moi comme des
roulements de tonnerre; ma propre voix me sem-
blait si forte que je n'osais parler , de peur de ren-
verser les murailles ou de me faire éclater comme
une bombe. Plus de cinq cents pendules me chan-
taient l'heure de leurs voix flûtées , cuivrées, ar-
gentines. Chaque objet effleuré rendait une note
d'harmonica ou de harpe éolienne. Je nageais
dans un océan de sonorité, où flottaient, comme des
îlots de lumière , quelques motifs de Lueia et du
Barbier. Jamais béatitude pareille ne m'inonda de
ses effluves; j'étais si fondu dans le vague, si
absent de moi-même, si débarrassé du moi, cet
odieux témoin qui vous accompagne partout, que
j'ai compris pour la première fois quelle pouvait
être l'existence des esprits élémentaires, des anges
- ûli —
oA dos àmcs séparées du corps. J'étais comme une
éponge au milieu de la mer : à chaque minute, des
flots de bonheur me traversaient, entrant et sor-
tant par mes pores; car j'étais devenu perméable ,
et jusqu'au moindre vaisseau capillaire, tout mon
être s'injectait de la couleur du milieu fantastique
où j'étais plongé. Les sons, les parfums, la lumière,
m'arrivaient par des multitudes de tuyaux minces
commodes cheveux, dans lesquels j'entendais siffler
des courants magnétiques. — A mon calcul, cet
état dura environ trois cents ans, car les sensations
s'y succédaient tellement nombreuses et pressées
que l'appréciation réelle du temps était impossible.
— L'accès passé, je vis qu'il avait duré un quart
d'heure.
» Ce qu'il y a de particulier dans l'ivresse du ha-
chisch , c'est qu'elle n'est pas continue; elle vous
prend et vous quitte, vous monte au ciel et vous
remet sur terre , sans transition. — Comme dans la
folie , on a des moments lucides. — Un troisième
accès, le dernier et le plus bizarre termina ma
soirée orientale : dans celui-ci , ma vue se dédou-
]^\^^ — Deux images de chaque objet se refléchis-
saient sur ma rétine et produisaient une symétrie
complète; mais bientôt la pâte magique , tout-à-fait
digérée , agissant avec plus de force sur mon cer-
veau, je devins complètement fou pendant une
heure. Tous les songes pantagruéliques me passèrent
par la fantaisie : caprimulges, coquesigrues, oysons
bridés, licornes, griffons, cochemards, toute la mé-
— 25 —
nagerie dos revos monstrueux (roUail, sautillait,
voletait, glapissait par la chambre Les visions
devinrent si baroques que le désir de les dessiner
me prit, el que je fis en moins de cinq minutes le
portrait du docteur "'*, tel qu'il m'apparaissait, assis
au piano, habillé en Turc, un soleil dans le dos de sa
veste. Les notes sont représentées s'échappant du
clavier , sous forme de fusées et de spirales capri-
cieusement tirebouchonnées (i). Un autre croquis
portant cette légende , — im animal de l'avenir , —
représente une locomotive vivante avec un cou de
cygne terminé par une gueule de serpent, d'où jail-
lissent des flots de fumée avec des pattes mons-
trueuses, composées de roues et de poulies ; chaque
paire de pattes est accompagnée d'une paire d'ailes,
et, sur la queue de l'animal, on voit le Mercure an-
tique qui s'avoue vaincu malgré ses talonnières.
Grâce au hachisch , j'ai pu faire d'après nature le
portrait d'un farfadet. Jusqu'à présent , je les en-
tendais seulement geindre et remuer la nuit, dans
mon vieux bufîet.
» Mais voilà bien assez de folies. Pour raconter
tout entière une hallucination du hachisch , il fau-
drait un gros volume, et un simple feuilletoniste ne
peut se permettre de recommencer l'Apocalypse.»
(1) En effet, il est remarquable combien, dans le hachisch,
l'esprit est porté à transformer toutes ses sensations , à les revêtir
de formes palpables, tangibles, à les matérialiser, pour ainsi dire !
DEUXIÈME PARTIE.
PHYSIOLOGIE.
DEUXIEME PARTIE.
PHYSIOLOGIE.
INTRODUCTION.
La curiosité seule m'avait d'abord porté à expé-
rimenter par moi-même les effets du hachisch. Un
peu plus tard, je n'ai aucune difficulté à en faire
l'aveu , je me défendais mal contre le souvenir.ir-
ritant des sensations dont je lui avais été redevable;
mais qu'il me soit permis d'ajouter que, dès le prin-
cipe, j'étais mil, encore , par des motifs d'un autre
ordre. Voici ces motifs :
J'avais vu dans le hachisch , ou plutôt dans son
action sur les facultés morales, un moyen puissant ,
unique, d'exploration en matière de pathogénie
mentale ; je m'étais persuadé que par elle on devait
pouvoir être inilié aux mystères de l'aliénation,
remonter à la source cachée de ces désordres si
-. 30 —
nombreux, si variés, si étranges qu'on a l'habitude
de désigner sous le nom collectif de folie.
Il se peut que l'on trouve qu'il y a une hardiesse
présomptueuse à m'exprimer avec cette assurance
sur un sujet que, en général , les hommes dits po-
sitifs évitent même d'aborcîer, le reléguant dans le
domaine d'une nuageuse métaphysique.
Cettejiardiesse, que j'avoue, les recherches con-
sciencieuses auxquelles ce travail est consacré la
légitimeront, j'espère, car on verra qu'elle se fonde,
non sur des raisonnements , des inductions dont il
est toujours permis de se défier , mais sur des faits
que nul doute, nulle incertitude ne saurait atteindre,
sur des faits simples et évidents d'observation inté-
rieure.
Ainsi qu'on pourra en juger par la suite , je n'ai
eu besoin que de décalquer, en quelque sorte , les
principaux phénomènes du délire (i) sur ceux dé-
veloppés par le hachisch, appliquant à ceux-là le
(1) J'emploie indifféremment les mots délire, folie, aliénation
mentale, pour désigner les désordres de l'esprit. Je ne méconnais
point les nombreuses différences qui distinguent , au point de vue
svmptomatologique et thérapeutique, le délire proprement dit et la
folie ; mais , au point de vue psychique , nous devons reconnaître
que ces différences n'existent pas. Les causes, les symptômes ou
signes extérieurs peuvent varier ; la nature psychique intrinsèque
est essentiellement la même , sous quelque forme , aiguë ou chro-
nique , partielle ou générale , que les troubles de l'âme se pré-
sentent.
— 31 -
mode d'explication que l'examen de ce qui se pas-
sait en moi me fournissait pour ceux-ci.
De cette manière, et guidé exclusivement par
l'observation , mais par ce genre d'observation qui
ne relève que de la conscience ou du sens intime,
j'ai cru pouvoir remonter à la source primitive de
tout phénomène fondamental du délire.
11 en est un qui m'a paru être le fait primitif et gé-
nérateur ào, tous les autres :
Je l'ai appelé fait primordial.
En second lieu, j'ai du admettre, pour le délire
en général , une nature psychologique, non pas seu-
lement analogue , mais absolument identique avec
celle de l'état de rêve.
Cette identité de nature qui échappe à l'observa-
tion extérieure , c'est-à-dire qui ne s'exerce que sur
autrui, est clairement constatée, je puis dire perçue
par l'observation intime.
Nous espérons éviter aux recherches que nous
allons entreprendre la sécheresse et la stérilité,
que l'on pourrait craindre, peut-être, puisqu'il
s'agit de psychologie.
De graves et nombreuses lacunes existent encore
dans l'histoire des symptômes de l'aliénation men-
tale.
Beaucoup d'aliénistes ont , de leur scalpel inves-
tigateur, interrogé les causes matérielles de la folie,
cherché dans la profondeur des organes à découvrir
le grain de sable qui enrayait la machine intellec-
tuelle, ont enfin demandé à la disposition des mo-
• - â^i —
léeulos du cerveau l'explicalion des désordres de
la pensée.
La plupart ont décrit avec soin les symptômes
variés à l'infini que leur avaient offerl les nombreux
malades au milieu desquels ils avaient longtemps
vécu ; mais je ne sache pas qu'aucun, en parlant
de la folie , nous ait transmis le résultat de son ex-
périence personnelle , l'ait décrite d'après ses per-
ceptions et ses sensations propres.
Il pouvait donc rester quelque chose à faire sous
ce rapport.
De plus, on connaît toute l'incertitude qui règne
dans la thérapeutique des maladies mentales. En
dévoilant le fait primitif, la lésion fonctionnelle
primordiale d'où découlent comme autant de ruis-
seaux d'une même source toutes les formes de la
folie, j'espère en faire ressortir quelques enseigne-
ments utiles relativement au meilleur mode de trai-
tement de cette maladie.
Je terminerai ce travail par le compte-rendu de
quelques essais thérapeutiques tentés au moyen du
hachisch.
GÉNÉKALITJÉS PHYSIOLOGIQUES.
Au nombre des facultés intellectuelles, il en est
une à l'aide de laquelle nous pouvons étudier sur
nous-mêmes le mécanisme de ces facultés à l'état
physiologique; c'est la réflexion, ce pouvoir qu'a
l'esprit (le se replier, en quelque sorte, sur lui-
même, cette espèce de miroir dans lequel il peut
se contempler à volonté, et qui lui rend fidèlement
compte de ses mouvements les plus intimes.
Ce pouvoir nous fait défaut quand nos facultés
sont troublées, quand l'anarchie est dans leur sein,
quand il y a folie, en un mot. Nous savons que l'on
pourrait indiquer quelques exceptions à cette règle;
mais les aliénés qui peuvent réfléchir sur ce qui se
passe dans leur for intérieur , sont rares , et d'ail-
leurs ne se rencontrent que dans certains cas dé-
terminés de folie.
En outre, est-il bien sûr que nous soyons en état
de comprendre ces malades quand ils nous font part
de leurs observations ? Ne nous tiennent-ils pas,
au contraire , un langage auquel nous sommes né-
cessairement étrangers ? Comment déverseraient-ils
dans notre sein les sentiments qui les agitent?
Qu'avons-nous appris quand ils nous ont dit qu'un
instinct irrésistible les entraîne , que telle idée
extravagante les domine sans qu'ils puissent s'en
rendre compte, et quoi qu'ils fassent pour s'en dé-
livrer, que leurs pensées se succèdent, se mêlent,
se confondent avec une rapidité incoercible, qu'ils
voient des objets , entendent des bruits, des voix,
qui n'existent , comme on dit vulgairement, que
dans leur imagination? Nous ne voyons là,
bien évidemment, que la superficie des choses; nous
ne saurions pénétrer plus avant, sonder les causes,
l'enchaînement des anomalies mentales dont on
3
- 34 —
nous parle. N'en est-il pas des actes de l'intellect
des affections , surtout, comme des sensations qu'il
est impossible de connaître et de juger autrement
que par soi-même? Pour se faire idée d'une douleur
quelconque , il faut l'avoir ressentie ; pour savoir
comment déraisonne un fou, il faut avoir déraisonné
soi-même; mais avoir déraisonné sans perdre la
conscience de son délire , sans cesser de pouvoir
juger les modifications psychiques survenues dans
nos facultés.
§ II.
Par son mode d'action sur les facultés mentales,
le hachisch laisse à celui qui se soumet à son étrange
influence le pouvoir d'étudier sur lui-même les
désordres moraux qui caractérisent la folie, ou du
moins les principales modifications intellectuelles
qui sont le point de départ de tous les genres d'a-
liénation mentale.
C'est qu'en frappant, en désorganisant les divers
pouvoirs intellectuels , il en est un qu'il n'atteint
pas, qu'il laisse subsister au milieu des troubles
les plus alarmants , c'est la conscience de soi-même,
le sentiment intime de son individualité. Quelque
incohérentes que soient vos idées, devenues le
jouet des associations les plus bizarres, les plus
étranges, quelque profondément modifiés que soient
vos affections , vos instincts , égaré que vous ête^
par des illusions et des hallucinations de toute
espèce au milieu d'un monde fantastique, tel que
— 35 ~-
celui dans lequel vous conduisent parfois vos rêves
les plus désordonnés vous restez maître de
vous-même. Placé en dehors de ses atteintes , le
7noi domine et juge les désordres que l'agent per-
turbateur provoque dans les régions inférieures de
l'intelligence.
§ m.
Il n'est aucun fait élémentaire ou constitutif de la
folie qui ne se rencontre dans les modifications in-
tellectuelles développées par le hachisch , depuis la
plus simple excitation maniaque jusqu'au délire le
le plus furieux , depuis l'impulsion maladive la plus
faible , l'idée fixe la moins compliquée, la lésion
des sensations la plus restreinte jusqu'à l'entraîne-
ment le plus irrésistible , le délire partiel le plus
étendu , les désordres de la sensibilité les plus
variés.
En passant successivement en revue ces divers
phénomènes, nous en scruterons l'origine, nous
étudierons leur enchaînement, leur filiation ; puis,
les rapprochant de ceux observés chez les aliénés ,
nous examinerons jusqu'à quel point l'observation
extérieure et surtout les aveux des malades s'ac-
corderont avec nos propres remarques.
Par ces deux modes d'exploration combinés nous
serons amenés aux conclusions suivantes :
1° — Toute forme, tout accident du délire ou de
la folie proprement dite , idées fixes, hallucinations,
— 36 —
irrcsislibiiilé des impulsions , elc, etc., tirent leiu'
origine d'une modification intellectuelle primitive,
toujours identique à elle- même, qui est évidemment
la condition essentielle de leur existence.
C'est y excitation maniaque.
Nous usons de cette expression uniquement pour
nous conformer au langage reçu , car , autrement,
elle est loin de rendre fidèlement notre pensée.
Comment désigner avec justesse cet état simple et
complexe, tout ensemble, de vague, d'incertitude,
d'oscillation et de mobilité des idées qui se traduit
souvent par une profonde incohérence? C'est une
désagrégation, une véritable dissolution du com-
posé intellectuel qu'on nomme facultés morales;
car on sent, dans cet état, qu'il se passe dans l'es-
prit quelque chose d'analogue à ce qui arrive lors-
qu'un corps quelconque subit l'action dissolvante
d'un autre corps. Le résultat est le même dans
l'ordre spirituel et dans l'ordre matériel : la sépa-
ration , l'isolement des idées et des molécules dont
l'union formait un tout harmonieux et complet.
Rien n'est comparable à la variété presque infinie
des nuances du délire , si ce n'est l'activité même
de la pensée. De là vient l'hésilation qu'ont montrée
la plupart des auteurs à la rattacher à une lésion
organique, quelque idée d'ailleurs qu'ils se fissent
de la nature de cette lésion. En ramenant toutes
c^.s nuances à une forme primitive, originelle, à
l'excitation intellectuelle, qui s'adapte, pour ainsi
dire, si facilement au mouvement moléculaire exa-
— 37 —
-géré que l'on conçoit sans peine dans l'irritation
nerveuse, n'ôlons-nous pas tout prétexte àl'hésila-
tion que nous signalions tout-à-riieure?
q" — Au fur et à mesure que , sous Tinfluence du
hachisch , se développe le fait psychique que je
viens de signaler, une profonde modification s'opère
dans tout l'être pensant. Il survient insensiblement,
à votre insu et en dépit de tous vos efforts pour
n'être pas pris au dépourvu, il survient, dis-je,
un véritable état de rêve ^ mais de rêve sans som-
meil! car le sommeil et la veille sont, alors, telle-
ment confondus, qu'on me passe le mot^ amalgamés
ensemble , que la conscience la mieux éveillée, la
plus clairvoyante, ne peut faire entre ces deux états
aucune distinction non plus qu'entre les diverses
opérations de l'esprit qui tiennent exclusivement
à Tune ou à l'autre.
De ce fait, dont Timportance n'échappe à per-
sonne^ et dont les preuves se trouvent consignées
à chaque page de ce livre, nous avons déduit la
nature réelle de la folie dont il embrasse et explique
tous les phénomènes, sans exception.
Quelque idée que l'on se fasse de la nature des
songes, des causes physiologiques qui les produi-
sent , si nous examinons le rôle que joue l'intelli-
gence dans l'état de rêve, nous voyons qu'elle s'y
montre, pour ainsi dire, tout entière; qu'il n'est
pas une seule de ses facultés qui ne puisse entrer
en action , absolument comme dans l'état de veille ,
quoique dans des conditions différentes. En rêve ,
— 38 —
nous éprouvons les mêmes sensations que pendant
la veille; nous percevons, nous jugeons, nous avons
des convictions , nous ressentons des désirs , nous
sommes agités par des passions, etc., etc. C'est à
tort que l'on a mis sur le compte de la seule imagi-
nation ce qui se passe dans les rêves. Elle y agit
pour son compte particulier, et voilà tout ; mais ce
n'est point elle qui raisonne, perçoit , palpe, sent,
agit, converse, soutient des discussions, se pas-
sionne , etc. Son action nous semble même infi-
niment plus restreinte que dans la veille , car on
imagine peu en rêve, et le monde de sensations,
de souvenirs, au sein duquel l'âme s'agite et qui
est absolument étranger à l'imagination propre-
ment dite, absorbe presque entièrement son acti-
vité (i).
C'est une existence purement idéale , sans doute,
que celle que constitue l'état de rêve. Mais ceci
n'est vrai que dans le sens relatif, car pour celui
qui rêve, elle n'a rien que de réel; ce que nous
voyons , ce que nous entendons , ce que nous sen-
tons en rêve , nous le voyons , nous l'entendons, nous
(1) Imaginer implique nécessairement un travail de l'esprit, un
effort de la volonté. Comment donc attribuer à la faculté d'imaginer
la production de ces images, de ces tableaux, qui, dans les rêves,
se présentent inopinément , passent et se jouent devant nos yeux,
se forment, s'évanouissent sans que la volonté y soit pour rien?
Que l'on essaie, pendant la veille, d'imaginer la millième partie
de ces productions fantastiques du rêve, et l'on verra si on y
réussit !
— so-
ie sentons réellement, tout aussi réellement que si
nous étions éveillés ; il n'y a de différence que dans
l'origine des impressions que perçoit et élabore
l'entendement. Nous ne nous croyons pas , pour
cela , autorisé à admettre avec un des psychologues
les plus recommandables de notre époque (i) que
la vie pourrait nêtre qu'une illusion. Des fonctions,
de quelque ordre qu'elles soient, supposent des or-
ganes ; en dehors de l'organisme je ne conçois plus
ce qu'on appelle la vie ; si des sensations ont lieu
durant le sommeil , c'est qu'elles ont eu lieu d'a-
bord pendant la veille, et l'on ne saurait supposer
qu'un cerveau qui aurait été fermé à toute impres-
sion extérieure pût en créer de toutes pièces, pût
rêver, ce qui revient au même Nous ne sau-
rions aller jusque là , mais je répète volontiers la
phrase du docteur Virey, parce qu'elle peint mer-
veilleusement le mode d'action des facultés morales,
dans l'état de rêve.
Le plus souvent, un désordre extrême , une con-
fusion étrange qui n'épargne ni les choses , ni les
personnes, ni le temps , ni les lieux, président à
l'association des idées pendant les songes, et don-
nent ainsi lieu aux productions les plus bizarres,
aux accouplements les plus monstrueux. «Le songe,
dit encore, avec son élégance de style accoutumée ,
l'auteur que nous venons de citer, peut être défini :
(4) J.-J. Virey, De la physiologie dans ses rapports avec la phi-
losop Me.
— liO -
un drame défectueux sans unité de temps et de
lieu , comparable à ces pièces de théâtre qu'Horace
dit être velut œgri somnia »
Mais il n'en est pas toujours ainsi : quelquefois
les associations d'idées sont parfaitement régu-
lières, une logique sévère enchaîne nos raisonne-
ments , quelque faux , quelque impossible que soit
le point de départ ; un objet quelconque a soulevé
nos passions , excité notre colère , ému notre com-
passion , nous a frappés de crainte, et nous obéis-
sons à l'impulsion que ces différentes passions nous
communiquent, nous avisons aux moyens de les
satisfaire.
Bien plus, et ce fait est d'une haute importance
relativement au sujet qui nous occupe, les opéra-
tions de l'âme présentent parfois, en rêve, une
régularité qui ne se rencontre pas toujours durant
la veille. «Il peut paraître extraordinaire, dit
Nodier, mais il est certain que le sommeil est
non seulement l'état le plus puissant, mais encore
le plus lucide de la pensée, sinon dans les illusions
passagères dont il l'enveloppe , du moins dans les
perceptions qui en dérivent, et qu'il fait jaillir à
son gré de la trame confuse des songes. Les an-
ciens , qui avaient, je crois , peu de chose à nous
envier en philosophie expérimentale , figuraient
spirituellement ce mystère sous l'emblème de la
porte transparente qui donne entrée aux songes du
matin , et la sagesse unanime des peuples l'a ex-
primé d'une manière plus vive encore dans ces
— M —
locu lions significatives de toutes les langues : J'y
rêverai ; j'y songerai; il faut que je dorme là-clessiis;
la nuit porte conseil. Il semble que l'esprit offusqué
des ténèbres de la vie extérieure ne s'en affranchit
jamais avec plus de facilité que sous le doux em-
pire de cette mort intermittente, où il lui est permis
de reposer dans sa propre essence , et à l'abri des
influences de la personnalité de convention que la
société nous a faite. La première perception qui se
fait jour à travers le vague inexplicable du rêve,
est limpide comme le premier rayon du soleil qui
dissipe un nuage, ei rinlelligence, un moment sus-
pendue entre les deux états qui partagent notre
vie, s'illumine rapidement comme l'éclair qui
court éblouissant des tempêtes du ciel aux tem-
pêtes de la terre. C'est là qu'Hésiode s'éveille , les
lèvres parfumées du miel des muses ; Homère, les
yeux dessillés parles nymphes du Mélès; et Milton,
le cœur ravi par le dernier regard d'une beauté
qu'il n'a jamais retrouvée. Hélas! où retrouverait-
on les amours et les beautés du sommeil ! — Otez
au génie les visions du monde merveilleux, et vous
lui otez ses ailes. La carte de l'univers imaginable
n'est tracée que dans les songes; l'univers sen-
sible est infiniment petit. »
Il semble donc que deux modes d'existence mo-
rale, deux vies ont été départies à l'homme. La
première de ces deux existences résulte de nos
rapports avec le monde extérieur, avec ce grand
tout qu'on nomme l'univers; elle nous est corn
— 42 —
mune avec les êtres qui nous ressemblent. La se-
conde n'est que le reQet de la première, ne s'ali-
mente, en quelque sorte, que des matériaux que
celle-ci lui fournit, mais en est cependant parfaite-
ment distincte.
Le sommeil est comme une barrière élevée entre
elles deux, le point physiologique où finit la vie
extérieure, et oh la vie intérieure commence.
Tant que les choses sont dans cet état;, il y ^
santé morale parfaite, c'est à-dire régularité des
fonctions intellectuelles dans l'étendue des limites
qui ont été tracées pour chacun de nous. Mais il
arrive que sous l'influence de causes variées, phy-
siques et morales, ces deux vies tendent à se con-
fondre, les phénomènes propres à Tune et à l'autre,
à se rapprocher, à s'unir dans l'acte simple et in-
divisible de la conscience intime ou du moi. Une
fusion imparfaite s'opère, et l'individu, sans avoir
totalement quitté la vie réelle , appartient , sous
plusieurs rapports, par divers points intellectuels,
par de fausses sensations , des croyances erro-
nées, etc., au monde idéal.
Cet individu, c'est l'aliéné, le monomaniaque
surtout , qui présente un si étrange amalgame de
folie et de raison , et qui , comme on l'a répété si
souvent, rêve tout éveillé, sans attacher autrement
d'importance à celte phrase, qui , à nos yeux, ce-
pendant, traduit avec une justesse absolue le fait
psychologique même de l'aliénation mentale.
~ 43 —
Suivant Bicliat (i), les rêves ne sont qu'un som-
meil partiel , « une portion de la vie animale
échappée à l'engourdissement où l'autre portion
est plongée. » L'imagination , la mémoire , le juge-
ment, restent en exercice , pendant que les sensa-
tions, la perception, la locomotion, la voix, sont
suspendues.
Il ne saurait répugner d'admettre que les condi-
tions organiques dans lesquelles le sommeil place ,
à certains égards, l'imagination, la mémoire, le
jugement , puissent se rencontrer , alors que les
sens sont éveillés, que la locomotion, la voix, sont
en exercice ; alors même que le jugement, la mé-
moire , l'imagination, s'exercent régulièrement,
c'est-à-dire de leur manière habituelle, en dehors
du cercle et des limites du rêve.
*
Cela est inadmissible, nous le savons, dans le
sommeil naturel; le rêve cesse dès que l'esprit
peut s'appliquer aux choses extérieures. Mais pour-
quoi cela serait-il impossible, l'organe de la pensée
subissant l'influence d'une cause autre que celle du
sommeil, d'une cause analogue, mais plus forte,
plus persistante que cette loi de la vie animale
«qui enchaîne, dans ses fonctions, des temps d'in-
termittence aux périodes d'activité ? »
Ces généralités posées, nous allons passer suc-
cessivement en revue les phénomènes principaux,
(1 ) Recherches sur la vie et la mort.
— 44 —
et, en quelque sorte, fondamentaux du délire.
Dans l'étude que nous nous proposons d'en faire,
nous n'avons tenu aucun compte des diverses clas-
sifications qui, jusqu'ici, ont été tentées avec plus
ou moins de succès par quelques auteurs. Ce n'est
pas que nous en contestions absolument l'utilité :
au double point de vue de la symptomatologie et ,
en partie aussi, du traitement, elles sont indispen-
sables. Pour bien saisir, étudier et comprendre un
ensemble de phénomènes aussi complexe que celui
des désordres intellectuels, il faut, de toute néces-
sité, grouper entre eux ces phénomènes, suivant les
analogies , les affinités plus ou moins nombreuses
qu'ils présentent. Sur ce point, tout le monde est
d'accord. On ne diffère que sur la nature des
groupes, sur les causes qui doivent présider à leur
formation.
D'autre part, il ne peut y avoir, non plus, qu'une
opinion sur la légitimité des classifications; nous
voulons parler, du moins, de celles qui sont géné-
ralement reçues. Il existe parmi les aliénés des
différences tellement tranchées, si nettes, si frap-
pantes, qu'il est impossible de les confondre. Sous
combien de rapports ne diffèrent pas entre eux les
maniaques et les monomaniaques! Les uns et les
autres tombant dans la démence, tout en conser-
vant des caractères qui rappelleront leur état pri-
mitif, n'offriront-ils pas de nouveaux symptômes
qui seront les indices certains d'une nouvelle mo-
dification mentale trop grave, trop profonde pour
„. 15 -
qu'on ne soil pas Ibrcé de les reléguer, désormais,
dans une classe à part (i)?
Toutefois , en admettant l'utilité des classifica-
lions, gardons-nous de l'exagérer, et n'oublions
pas que, de l'aveu même des auteurs , les distinc-
tions qu'elles établissent portent bien plutôt sur
la forme que sur le fond du délire , sur sa nature
• ( I ) La classification qui a été tracée par Pinel et adoptée par
Esquirol est à nos yeux la moins incomplète de toutes celles qui
ont été proposées jusqu'ici. On y a apporté différentes modifica-
tions , mais sans aucun résultat pratique; et, quoiqu'on ait fait,
personne n'a pu substituer, ni dans le langage scientifique, ni dans
le langage vulgaire , aucune expression nouvelle à celles désor-
mais consacrées de manie, monomanie, clémence.
Tout récemment, M. le docteur de Lassiauve, mon collègue à
Ihospice de Bicêtre, a émis sur ce sujet une opinion qui mérite
d'être mentionnée. Suivant lui, a toute folie implique le dérange-
ment des facultés intellectuelles ; mais ce dérangement est très
divers, suivant, si l'on peut s'exprimer ainsi, qu'il est idiopathique
ou symptomatique , qu'il prend sa source dans une modification
morbide de l'intelligence même, ou est provoqué par les change-
ments survenus dans les autres facultés: changements dont il est
un des témoignages. » Dans le premier cas , le siège du mal est
dans l'intellect proprement dit : c'est la folie intellectuelle. Dans le
second , le foyer du délire est en dehors de l'intelligence ; il est
exclusivement dans les facultés secondaires. De là les quatre caté-
gories suivantes : 1" folie perceptive; S** folie morale; 3" folie af-
fective: 4° folie icstinctive.
Il n'entre point dans mon sujet de discuter la valeur de ï£smi
de classification des maladies mentales , que je viens de faire con-
naître. Cela pourtant ne me dispense pas de rendre hommage au
talent distingué avec lequel les idées théoriques sur lesquelles il
repose ont été dévelopj^ées.
— 46 —
extérieure et apparente, que sur sa nature essen-
tielle et intrinsèque. N'oublions pas que, clans la
pratique , une foule de malades présentent réunis
et comme fondus les uns dans les autres , tous les
caractères propres aux divers genres d'aliénation
mentale. Les diverses formes qui expriment le ca-
ractère générique de la folie « étant communes,
dit Esquirol , à beaucoup d'afïections mentales d'o-
rigine, de nature, de traitement, de terminaison
bien différents, ne peuvent caractériser les espèces
et les variétés qui se reproduisent avec des nuances
infinies. L'aliénation peut affecter successivement
et alternativement toutes ces formes ; la monoma-
nie, la manie , la démence, s'alternent, se rempla-
cent, se compliquent dans le cours d'une môme
maladie chez un seul individu. C'est même ce qui
a engagé quelques médecins à rejeter toute distinc-
tion j et à n'admettre dans la folie qu'une seule et
même maladie qui se masque sous des formes va-
riées. »
Voulant nous soustraire au danger des idées pré-
conçues, nous avons écarté de nos méditations tout
ce que nous ont appris les auteurs relativement
aux diverses formes du délire. Nous avons procédé
analytiquement et étudié séparément les phéno-
mènes fondamentaux dont l'existence est évidente
et reconnue par tous. Nous ne nous sommes préoc-
cupé ni de l'étendue, ni de la quantité, ni de la
couleur des désordres de l'entendement, non plus
que de leur origine purement intellectuelle, affec-
- 47 -
tive, morale ou instinctive. Nous n'avons point
voulu scinder l'action essentiellement une et indi-
visible des facultés morales. Dans toutes ses mani-
festations anormales, depuis la plus simple jusqu'à
la plus compliquée, nous n'avons cessé devoir l'in-
telligence tout entière.
CHAPITRE PREMIER.
Phénomènes ps^'cIiologi(|ues.
§ P"". — Modifications physiques.
Je dois, d'abord, appeler l'attention sur les mo-
difications purement physiques qui j d'ordinaire,
précèdent ou accompagnent les troubles intellec-
tuels causés par le hachisch.
1° — A une dose encore faible, mais cependant
capable de modifier profondément le moral , les ef-
fets physiques sont nuls , ou du moins si peu sen-
sibles que , certainement, ils passeraient inaperçus
si celui qui doit les éprouver n'était pas sur ses
gardes et n'épiait en quelque sorte leur arrivée.
On pourra, peut-être, s'en faire une idée, en se
— 48 —
rappelant ic senlimcnt de bieii-ètre, de douce ex-
pansion que procure une lasse de café ou de llié
prise à jeun.
qo — p^Y l'élévation de la dose , ce sentiment de-
vient de plus en plus vif, vous pénètre et vous émeut
davantage, comme s'il devenait surabondant et allait
déborder. Une légère compression se fait sentir aux
tempes et à la partie supérieure du crâne. La res-
piration se ralentit, le pouls s'accélère, mais fai-
blement. Une douce et tiède chaleur comparable à
celle qu'on éprouve en se mettant au bain, pendant
l'hiver, se répand par tout le corps, à l'exception
des pieds, qui d'ordinaire se refroidissent. Les poi-
gnets et les avant-bras semblent s'engourdir et de-
venir plus pesants ; il arrive même qu'on les se-
coue machinalement, comme pour les débarrasser du
poids qui les presse. Alors aussi naissent , dans les
extrémités inférieures principalement , ces sensa-
tions vagues et indéfinies que caractérise si bien le
nom qu'on leur a donné , des inquiétudes. C'est une
sorte de frémissement musculaire sur lequel la vo-
lonté n'a aucun pouvoir.
3" — Enfin , si la dose a été considérable , il n'est
pas rare de voir survenir des phénomènes nerveux
qui, sous beaucoup de rapports, ressemblent assez
à des accidents choréiques. Des bouffées de chaleur
vous montent à la tète, brusquement, par jets rapi-
des , comme ceux de la vapeur qui s'échappe du
tuyau d'une locomotive. Ainsi que je l'ai entendu
dire plusieurs fois, le cerveau bouillonne et semble
— 49 —
soulever la caloUe du crâne pour s'échapper. Cette
sensation, qui cause toujours un peu de frayeur ,
quelque aguerri que Ton soit, a son analogue dans
le bruit que l'on entend quand on a la tête plongée
dans l'eau. Les éblouissements sont rares; je n'en
ai jamais éprouvé. Les tintements d'oreilles, au
contraire, sont fréquents. — On éprouve parfois de
l'anxiété, une sorte d'angoisse, un sentiment de
constriction à l'épigastre. Après le cerveau, c'est
vers cette région que les effets du hachisch parais-
sent avoir le plus de retentissement. Un jeune mé-
decin disait qu'il croyait voir circuler le fluide
nerveux dans les rameaux du plexus solaire. Les
battements du cœur paraissent avoir une ampleur
<it une sonorité inaccoutumée. Mais si on porte la
main dans la région précordiale , on s'assure faci-
lement que le cœur ne bat ni plus vite ni plus fort
qu'à l'ordinaire. ^ — Les spasmes des membres ac-
quièrent parfois une grande énergie sans devenir
jamais de véritables convulsions. L'action des mus-
cles fléchisseurs prédomine. Si l'on se couche,
ainsi qu'on en éprouve presque toujours le besoin,
involontairement les jambes se fléchissent sur les
cuisses , les avant-bras sur les bras ; ceux-ci se rap-
prochent des parties latérales de la poitrine; la tête,
en s'inclinant, s'enfonce entre les épaules; l'éner-
gique contraction des pectoraux s'oppose à la dila-
tation du thorax et arrête la respiration .. Ces sym-
ptômes n'ont qu'une durée passagère. Ils cessent
brusquement pour reparaître tout à coup, après des
4
=== 50 =»
intervalles d'un calme parfait de quelques secondes
d'abord , puis de quelques minutes , d'une demi-
heure, d'une heure.... , suivant qu'on s'éloigne da-
vantage du moment de leur apparition. Les muscles
de la face , ceux de la mâchoire surtout , peuvent
être pris également de mouvements spasmodiques ;
j'ai éprouvé , une fois , un véritable trismus , ou
au moins quelque chose d'analogue ; — les mains
semblent se contracter d'elles-mêmes pour saisir
et serrer fortement les objets.
Tels sont , ou à peu près^, les désordres physiques
causés par le hachisch , depuis les plus faibles
jusqu'aux plus intenses. On voit qu'ils se rapportent
tous au système nerveux. Nous l'avons déjà dit, ils
se développent beaucoup plus tardivement que les
troubles inlellectuels (i); et ces facultés peuvent
être profondement modifiées sans que l'éveil ait
encore été , pour ainsi dire , donné à la sensibilité
organique. On dirait que l'agent modificateur , à la
manière dés affections morales, s'adresse directe-
ment, et sans l'intermédiaire des organes , aux fa-
cultés de l'âme.
N'est-ce pas ainsi que , le plus souvent, la folie
éclate, sans que ceux qui en sont atteints aient été
avertis par aucun dérangement appréciable de l'or-
(1) Ceux qui ont l'habitude du hachisch savent très bien les
éviter. Cela est facile en graduant la dose, et l'on peut toujours s'i-
nitier aux merveilles de la fantasia sans acheter ce plaisir au prix
d'aucun trouble nerveux désagréable.
— 51 —
ganisme ; sans que le médecin puisse la rattacher
à aucun trouble matériel? C'est là un premier point
de similitude des effets du hachisch avec l'aliéna-
tion mentale. La cause est évidente , mais l'origine
demeure inconnue. N'est-ce pas , d'ailleurs , ce qui
arrive le plus souvent, lorsque cette cause, quelle
qu'elle soit, agit directement, immédiatement, sur
l'organe intellectuel? Nous verrons encore, par la
suite, que lorsque l'action du hachisch se révèle par
des troubles organiques comme ceux que nous signa-
lions tout-à-l'heure, se 7natérialise ipour ainsi dire,
nous verrons, dis-je, que ses effets ont la plus com-
plète analogie avec ceux dont rendent compte les
aliénés qui ont pu étudier et suivre , dès l'origine ,
le développement de leur maladie. Aliénés et man-
geurs de hachisch s'expriment de même quand ils
veulent faire comprendre ce qu'ils ont éprouvé ;
on dirait que les uns et les autres ont été sous
Finfluence de la même cause morbide.
§ II. — Premier phénomène : Sentiment de bonheur.
Je disais dans le mémoire que j'ai déjà cité :
« A une certaine période de l'intoxication, alors
qu'une effervescence incroyable s'empare de toutes
les facultés morales , un phénomène psychique se
manifeste, le plus curieux de tous , peut-être, et
que je désespère de pouvoir caractériser convena-
blement : c'est un sentiment de bien-être physique
et moral, de contentement intérieur, de joie in-
time, bien-être, contentement , joie indéfinissable
que vous cherchez vainement à comprendre, à
analyser, dont vous ne pouvez saisir la cause. Vous
vous sentez heureux , vous le dites, vous le procla-
mez avec exaltation , vous cherchez à l'exprimer
par tous les moyens qui sont en votre pouvoir,
vous le répétez à satiété ; mais pour dire comment,
en quoi vous êtes heureux , les mots vous man-
quent pour l'exprimer, pour vous en rendre
compte à vous-même. Me trouvant un jour dans
cette situation , et désespérant de pouvoir me faire
comprendre par des mots, je poussais des cris, ou
plutôt de véritables hurlements. Insensiblement, à
ce bonheur si agité, nerveux, qui ébranle convulsi-
vement toute votre sensibilité, succède un doux sen-
timent de lassitude physique et morale , une sorte
d'apathie, d'insouciance, un calme complet, ab-
solu, auquel votre esprit se laisse aller avec délices.
Il semble que rien ne saurait porter atteinte à
cette tranquillité d'âme, que vous êtes inaccessi-
ble à toute affection triste. Je doute que la nou-
velle la plus fâcheuse puisse vous tirer de cet état
de béatitude imaginaire, dont il est vraiment
impossible de se faire une idée si on ne l'a pas
éprouvé. >^
Je viens d'essayer de donner une idée des jouis-
sances que procure le hachisch. Je me hâte de faire
remarquer que je ne les ai présentées ici qu'à l'é-
tat brut, pour ainsi dire , et dans leur plus simple
— 53 —
expression. 11 dépendra des circonstances exté-
rieures, en les dirigeant vers un but déterminé, et
en les concentrant en un foyer unique, de leur don-
ner encore plus d'intensité. On conçoit tout ce que
la réalité peut y ajouter, et quel puissant aliment
elles trouveront dans les impressions venues du de-
hors , dans l'excitation directe des sens , ou l'exal-
tation des passions par des causes naturelles. C'est
alors que, prenant un corps, une forme, elles arri-
veront jusqu'au délire. Cette disposition d'esprit ,
jointe à une autre dont nous parlerons tout-à-
riieure, telle était, selon nous , la source féconde
où les fanatiques habitants du Liban puisaient ce
bonheur, ces ineffables délices , en échange des-
quels ils donnaient si facilement leur vie.
Une remarque ici est nécessaire pour faire bien
comprendre ce que nous venons de dire. C'est
réellement du bonheur que donne le hachisch , et
par là j'entends des jouissances toutes morales et
nullement sensuelles , comme on serait peut-être
tenté de le croire. Cela est fort curieux, assuré-
ment! et l'on pourrait en tirer de bien singulières
conséquences; celle-ci, entre autres: Que toute
joie, tout contentement, alors même que la cause
en est exclusivement morale, que nos jouissances
les plus dégagées de la matière, les plus spirituali-
sées , les plus idéales, pourraient bien n'être en
réalité que des sensations purement physiques ,
développées au sein des organes , exactement
comme celles que procure le hachisch. Au moins ,
— bfl —
si l'on s'en rapporte à ce que l'on sent intérieure-
ment, il n'y a aucune distinction à faire entre ces
deux ordres de sensations , malgré la diversité des
causes auxquelles elles se rattachent ; car le man-
geur de hachisch est heureux, non pas à la manière
du gourmand, de l'homme affamé qui satisfait son
appétit, ou bien du voluptueux qui contente ses
désirs , mais de celui qui apprend une nouvelle qui
le comble de joie , de l'avare comptant ses trésors ,
du joueur que le sort favorise, de l'ambitieux que
le succès enivre , etc.
Au reste , si nous avons fait les remarques qui
précèdent , ce n'est pas dans le but de soulever une
question psychologique. Nous racontons , tout sim-
plement, et nous n'avons d'autre prétention que
celle d'être l'iiistorien fidèle et exact de nos sensa-
tions. En second lieu, c'est q^e nous avons vu dans
les phénomènes que nous décrivions tout-à-l'heure ,
un tableau frappant de ce qui se passe si fréquem-
ment au début de la folie : nous voulons parler de
ces impressions de bonheur, de joie intime (je ne
saurais employer d'expressions plus convenables
que celles dont je me suis servi pour caractériser
' les effets du hachisch ), dans lesquelles les malades
puisent tant d'espoir, tant de confiance dans l'ave-
nir, et qui ne sont , hélas ! que les symptômes pré-
curseurs du plus violent délire. — La perte d'une
brillante fortune , des chagrins sans nombre, jettent
madame de.... dans un état d'hypochondrie pro-
fond. Cet état durait depuis plusieurs années,
— 55 —
lorsque la malade a été placée dans notre établis-
sement. Sauf quelques amendements passagers, il
était resté toujours le même , lorsque , il y a quel-
ques jours , madame vient à ressentir dans tout
son être moral une modification profonde qui lui
inspire un vif contentement et lui fait voir l'avenir
désormais sous les plus riantes couleurs. Ses espé-
rances égalent l'abattement dont elle sort à peine
etoii elle était plongée depuis des années. Son vi-
sage est rayonnant, une légère teinte rosée a rem-
placé sa pâleur habituelle, la joie de son âme
semble s'échapper par éclairs, de ses yeux vifs et
animés : « Je ne sais ce qui se passe en moi , me
disait cette dame , mais je dois rendre grâces à Dieu
et à vous, moucher docteur, car je sens intime-
ment que je suis arrivée au terme de ma maladie et
de tous mes maux. Me voilà enfin délivrée de. ces
souffrances atroces , incroyables , dont je vous ai si
souvent entretenu. Plus de craintes , plus de ter-
reurs, plus de damnations, plus d'enfer; je me
trouve enfin ce que j'étais autrefois , je puis encore
être heureuse, je saurai me faire à ma situation ;
vous voyez que je suis devenue raisonnable, et que
j'ai su profiter de vos bons conseils » Quelques
jours sont à peine écoulés, et cette intéressante
malade était en proie à un délire maniaque extrê-
mement intense.
Voici encore ce que me disait , tout récemment ,
une autre jeune femme d'un esprit fin et observa-
teur, convalescente d'une manie , suite de couches:
— 56 —
f< Dix-scpl jours après mon accouchement , qui , du
reste, fut on ne peut plus heureux, j'éprouvai
quelque chose de fort extraordinaire: il me sem-
blait que ma télé était agitée d'un mouvement de
rotation sur elle-même, et, en même temps, que
mon cerveau se dilatait. Je savais parfaitement que
c'était une illusion ; cependant je ne pouvais m'em
pêcher de regarder dans une glace pour bien m'as-
surer si mon visage n'était pas comme sens devant
derrière. J'éprouvais aussi, et cela était bien réel,
de légères secousses dans la tête, et dans le cou ,
quelque chose de semblable au torticolis. Dans la
nuit, je m'éveillai avec un sentiment de bien-être
indicible. Je me sentais heureuse comme jamais je
ne l'avais été. Mon bonheur , ma joie, me débor-
daient, pour ainsi dire, et j'avais besoin d'en dé-
verser une partie sur tout ce qui m'entourait. J'at-
tendis le jour avec impatience pour annoncer cette
bonne nouvelle. J étais d'une gaieté folle ; je voulais
embrasser tout le monde, jusqu'à mes domesti-
ques, etc., etc » J'aurai occasion de revenir
sur l'état de cette malade, dont je possède un cu-
rieux manuscrit oii sont détaillées toutes les sen-
sations qu'elle éprouva dans le cours de sa maladie.
« Un négociant, ditEsquirol, âgé de quarante cinq
ans, éprouve une banqueroute qui le gêne momen-
tanément, sans altérer sa fortune ; le même jour son
caractère change; il est plus gai qu'à rordinaire, se
rit de ce contre-temps, se félicitant d'avoir appris à
mieux connaître les hommes; il forme des projets
— 57 —
incompaliblos avec sa fortune et ses affaires. Huit
jours se passent dans un état de joie, de satisfaction^
d'activité qui fait craindre une maladie grave, dont
M... lui-même a le pressentiment. Après cette épo-
que, des événements politiques, qui sont parfaite-
ment étrangers à ses intérêts, mais qui blessent les
opinions de M..., le plongent dans un délire mélan-
colique dont rien n'a pu le tirer. »
Le phénomène dont il est question se fait princi-
palement remarquer au début de la folie qui se
complique d'une lésion générale des mouvements.
Cherchant cà nous rendre compte des idées de gran-
deur, de richesse, qui caractérisent, comme on sait,
ce genre de maladie, nous nous exprimions ainsi
qu'il suit, dans un autre travail publié en 1840,
dans le journal VEscidape (De la folie raisonnante) :
« En même temps que le jeu des facultés semble de-
venir plus facile, la sensibilité plus excitable, le ju-
gement plus hardi et plus prompt, que les idées,
plus abondantes et plus neuves, semblent couler de
source, il est manifeste que l'individu éprouve iin
bien-être intérieur qui fait son âme s'épanouir et la
dispose éminemment à recevoir, à embrasser avec
ardeur les idées propres à caresser ses passions
vaniteuses , à agacer ses désirs déjà rendus plus
irritables par le fait seul de l'excitation. »
Les faits que nous venons de citer suffiront, je
pense, pour en rappeler une foule d'autres sem-
blables à ceux de nos lecteurs qui ont vu des alié-
nés , et nous dispensent d'en rapporter un plus
— 58 —
grand nombre. Cependant nous jugeons utile de
faire encore une réflexion.
Ces faits, d'une très haute importance à notre
point de vue, ont à peine fixé, ou plutôt n'ont ja-
mais fixé l'attention des observateurs. Ils n'ont de
valeur que par leur fréquence ,, j'ai presque dit leur
généralité, et c'est à peine s'ils ont été notés dans
quelques cas de délire maniaque. Cependant nous
avons la conviction (et cette conviction s'appuie sur
l'aveu précis d'un grand nombre de malades inter-
rogés par nous) que le phénomène en question
marque presque toujours l'invasion du délire ,
général ou partiel , gai ou triste; nous n'en excep-
tons que les cas où cette invasion est tellement
brusque qu'elle échappe à toute conscience. Il s'en
faut, assurément, qu'il soit toujours facile de le
découvrir. Si peu de malades sont en état de bien
rendre compte de ce qu'ils éprouvent, de remonter
par le souvenir aux premiers symptômes insidieux,
plus faits d'ailleurs pour endormir que pour éveil-
ler leur attention, il s'en rencontre, pourtant, et
ceux-là manquent rarement de confirmer parleur
dire ce que nous avancions tout-à-l'heure.
Nous n'ajouterons plus qu'un mot en fermant ce
paragraphe :
Un des effets du hachisch, qui généralement ren-
contre le plus d'incrédules , c'est précisément celui
sur lequel nous venons d'insister avec quelques dé-
tails ; c'est cet état de béatitude , de bonheur ima-
-^ 59 —
ginaire, dont la réalité la plus séduisante n'est pas
même l'ombre.
Et cependant nous le voyons se reproduire sous
rinfluence des causes si nombreuses et si variées
qui amènent le désordre de nos facultés morales !
Sous ce rapport, fou et mangeur de hachisch, ou
hachache, comme disent les Arabes, ont une par-
faite ressemblance.
§ ni. — Deuxième phénomène : Excitation , dissociation
des idées , etc.
Quand un écrivain assiste à la représentation d'un
drame ou de toute autre pièce scénique dont il est
l'auteur, ses inquiétudes , son attente anxieuse, se
concentrent sur certaine partie de son œuvre, à la-
quelle le succès est attaché , parce qu'elle est la
pierre angulaire de l'édifice. C'est le cas où nous
nous trouvons , au moment de rendre compte du
phénomène psychologique qui fait le sujet de ce
paragraphe. Nous savons tous ce qu'il faudrait de
talent pour le décrire; mais nous ne pouvons non
plus nous dissimuler que , quoi que nous fassions,
nous serons toujours au-dessous de la haute im-
portance qui s'y rattache. Ce phénomène, en effet,
est comme le point culminant ou central auquel se
relient presque toutes les parties do ce travail.
C'est le fait primordial que nous avons annoncé en
— ()() —
commençant, et qui est la source nécessaire, es-
sentielle , de tout désordre de l'intellect.
La cause la plus légère peut troubler l'exercice
de nos facultés intellectuelles ; et Pascal a dit quel-
que part que le vol d'une mouche suffisait pour dé-
ranger les plus profondes combinaisons du génie.
Dans l'état régulier ou normal , lorsque nous vou-
lons penser à quelque chose , méditer sur un sujet,
c'est-à-direTenvisager sous ses divers points de vue,
il arrive presque toujours que nous en sommes
distraits par quelque idée étrangère. Mais cet te idée
ne fait que traverser notre esprit, sans laisser de
traces , ou bien il nous est facile de l'écarter, et la
série de nos pensées n'est point interrompue.
Un des premiers effets appréciables de l'action
duhachisch, c'est l'afTaiblissement gradué, de plus
en plus sensible du pouvoir que nous avons de di-
riger nos pensées à notre guise, là où nous voulons
et comme nous voulons. Insensiblement nous nous
sentons débordés par des idées étrangères au sujet
sur lequel nous voulons fixer notre attention. Ces
idées , que la volonté n'a point évoquées, qui sur-
gissent dans votre esprit, on ne sait ni pourquoi ni
comment , qui viennent on ne sait d'où , deviennent
de plus en plus nombreuses, plus vives, plus sai-
sissantes. Bientôton y prête plus d'attention; on les
suit dans leurs associations les plus bizarres , dans
leurs créations les plus impossibles et les plus fan-
tastiques Si, par un effort de votre volonté,
vous reprenez le fil interrompu de vos idées , celles
— Gl —
que vous venez d'écarter retentiront encore dans
votre esprit, mais comme dans un passé déjà éloigné,
avec la forme fugitive , vaporeuse, des rêves d'une
nuit agitée.
En poursuivant nos recherches , à chaque instant
j'aurai occasion de ramener l'attention du lecteur
sur le fait psychologique que je viens de signaler.
Je dois me contenter d'insister sur les expressions
dont je me suis servi pour le caractériser.
Ces idées, en effet, ou plutôt ces séries d'idées
auxquelles vous vous laissez aller par moments ,
sont hien des rêves , de véritables rêves , si vous en
croyez du moins le sens intime, qui ne saurait ab-
solument faire la moindre distinction entre ceux-ci
et ceux que procure le sommeil naturel. Les uns et
les autres vous arrivent de la même manière , et,
pour ainsi dire, par la même porte, celle du
sommeil.
A ce propos , et à l'appui de cette opinion , je rap-
pellerai que Cabanis ne faisait aucune différence
entre le sommeil artificiel et le sommeil naturel;
que, pour lui, assoupissement et sommeil étaient
synonymes. C'est, disait-il, le reflux des puissances
nerveuses vers leur source, ou la concentration des
principes vivants les plus actifs qui les constitue et
les caractérise; soit qu'ils arrivent cf par le besoin
du repos dans les extrémités sentantes et dans les
organes moteurs , par la simple action périodique du
cerveau, qui rappelle spontanément dans son sein
le plus grand nombre des causes de mouvement... w,
— 62 —
soit par l'application de Tair frais , l'audition d'un
bruit monotone, le silence, l'obscurité, les bains
tîèdes , les boissons rafraîchissantes , soit enfin par
l'ingestion de « boissons fermentées, dont l'effet est
d'exciter d'abord l'activité de l'organe pensant, et
de troubler bientôt après ses fonctions , en rappe-
lant dans son sein la plus grande partie des forces
sensitives destinées aux extrémités nerveuses ; de
narcotiques, qui paralysent immédiatement ces
forces , et qui jettent encore en même temps un
nuage plus ou moins épais sur les résultats intel-
lectuels, par l'afflux extraordinaire du sang qu'ils
déterminent à se porter vers le cerveau — »
Les inductions de la physiologie s'accordent donc
avec l'observation intime pour reconnaître que le
sommeil naturel et le sommeil provoqué artificiel-
lement représentent une modification organique
analogue, et dont les résultats intellectuels, pour me
servir de l'expression de Cabanis, sont identiques.
Pour ramener la question sur ceux qui sont par-
ticuliers au hachisch , nous ferons remarquer que
les idées ou séries d'idées qui se constituent dans
l'esprit à l'état de rêve, mêlant ainsi bizarrement
l'idéal et la réalité , se rapportent bien plus au
passé qu'au présent. Vous oubliez les choses qui ,
présentement, excitent le plus votre intérêt, et
même remuent le plus vivement vos passions , ab-
sorbent toute votre attention quand vous êtes dans
votre état ordinaire , pour ne songer qu'à celles
pour lesquelles il y a, en quelque sorte, prescrip-
— 63 —
tion dans votre esprit. La mémoire est la source à
laquelle les nouvelles idées s'alimentent, et la
vivacité, l'éclat, la multiplicité des images et des
tableaux excitent puissamment l'imagination qui
les associe, et à son tour enfante de nouveaux pro-
duits.
Nous vivons dans le présent par un acte de la
volonté qui dirige notre attention vers des objets
qui ont pour nous un intérêt actuel.
Par la mémoire, nous vivons dans le passé ; par
elle nous pouvons, en quelque sorte, recommencer
notre existence dès le point précis où elle a com-
mencé avec la conscience de nous-mêmes.
Par l'imagination, nous vivons dans l'avenir;
par elle nous pouvons nous créer un monde nou-
veau et, si j'osais employer une expression dont la
justesse excusera peut-être la barbarie, une nou-
velle extériorité. Par elle, réagissant sur lui-même,
le moi semble pouvoir se transformer, comme elle
, modifie, change à son gré les choses, les personnes,
les temps et les lieux.
L'action du hachisch venant à affaiblir la volonté,
la puissance intellectuelle qui domine les idées,
les associe, les relie entre elles, la mémoire et l'ima-
gination prédominent , les choses présentes nous
deviennent étrangères, nous sommes tout entiers
aux choses du passé et de l'avenir.
La conscience apprécie diversement ces effets,
suivant le degré de violence du trouble intellec-
tuel soulevé par l'agent modificateur.
- 6i —
Tant (|uc le désordre n'a pas dépassé cerlaiiies
limites , on reconnaît facilement l'erreur où l'on
est momentanément entraîné , non pas au mo-
ment même où elle vous domine, ce qui implique-
rait contradiction , au moins quant aux erreurs de
l'intellect ou fausse conviction, mais immédiate-
ment après que, rapide comme l'éclair, elle a tra-
versé l'esprit. Il en résulte alors une succession
non interrompue d'idées fausses et d'idées vraies,
de rêves et de réalités , qui constitue une sorte
d'état mixte de folie et de raison , et fait qu'un in-
dividu peut être, sinon absolument parlant, du
moins quant aux plus spécieuses apparences, fou
et raisonnable tout à la fois.
Au fur et à mesure que le désordre des facultés
augmente, que la tempête qui les agite et les remue
sévit avec plus de violence, la conscience se sent
elle-même entraînée par le tourbillon , et devient
le jouet des rêves. Les moments lucides sont de plus
en plus courts. L'activité intellectuelle semble se
replier et se concentrer tout entière dans le cer-
veau ; nous nous abandonnons sans réserve à nos
sensations intérieures : no? yeux, nos oreilles n'ont
cessé d'être ouverts, mais pour ne plus admettre
que les impressions fournies par la mémoire ou
l'imagination; enfin, pour rendre brièvement et
fidèlement ma pensée, nous nous endormons en rêvant.
Mais alors, comme si la conscience ne pouvait
jamais être éteinte complètement, voici ce qui ar-
rive. . . Je me ferai mieux comprendre en rappe-
J
— 65 —
lant un l'ait bien connu de ceux qui rêvent beau-
coup. Sans cesser de dormir, nous avons quelque-
fois conscience de nous-mêmes, nous savons que
nous rêvons ; mieux que cela, lorsque le rêve nous
plaît, nous craignons de nous éveiller, nous nous
efforçons de prolonger le rêve, et lorsque nous sen-
tons qu'il va finir, nous nous disons à nous-mêmes :
Pourquoi tout cela n'est-il qu'un rêve? . . . C'est
absolument l'état dans lequel se trouve celui qui
éprouve Tinfluence du hachisch, dans son plus
haut degré d'intensité.
Cependant, l'analogie que nous venons' de con-
stater entre les rêves qui sont le résultat du som-
meil naturel, et les modifications intellectuelles
que détermine le hachisch, ne doivent pas nous faire
oublier que ces derniers se distinguent par cer-
tains caractères qui leur sont exclusivement pro-
pres. Et d'abord, elles sont loin d'avoir jamais le
décousu, l'incohérence des rêves ordinaires. Le
reste de conscience et de volonté qui , comme nous
le disions tout-à-l'heure, survit aux plus graves
désordres, semble modérer la fougue de l'imagina-
tion , et l'empêche de trop s'écarter de la réalité.
En second lieu (nous ne saurions trop fixer l'at-
tention sur ce fait), elles se bornent le plus sou-
vent, c'est-à-dire lorsque l'action du hachisch est
modérée, soit à des erreurs des sens ou de la sen-
sibilité générale , soit à de fausses convictions , à
une ou plusieurs idées extravagantes, etc. , sans que
les facultés soient autrement altérées. Déplus, ces
5
^ 66 —
convictions, ces idées ne se rapportent pas toujours
à des objets imaginaires ; le plus souvent elles
tirent leur origine d'impressions venues du dehors,
impressions réelles, mais mal interprétées, d'ap-
parences plus ou moins spécieuses, véritables pro-
duits de l'imagination, dont la source primitive est
dans la vie réelle.
Avant de les soustraire complètement au monde
extérieur , aux impressions qu'elles reçoivent du
dehors, l'action du hachisch, s'exerçant sur toutes
les facultés à la fois, se signale , ainsi que nous le
disions dans le mémoire déjà cité, par un surcroît
d'énergie intellectuelle, la vivactitédes souvenirs,
une conception plus rapide , etc. Insensiblement
elle arrive à produire dans la volonté , dans les
instincts , un tel relâchement , que nous devenons
le jouet des impressions les plus diverses. Le
cours de nos idées peut être rompu par la cause la
plus légère ; nous subissons les influences les plus
opposées : nous tournons , comme on dit vulgaire-
ment, à tout vent. Par un mot, par un geste, nos
pensées peuvent être dirigées successivement sur
une foule de sujets divers avec une rapidité , et,
malgré cela, une lucidité qui tient du prodige. . .
Un sentiment intime d'orgueil vous saisit, en rap-
port avec l'exaltation croissante de vos facultés,
dont vous sentez grandir l'énergie et la puissance.
Il dépendra des circonstances dans lesquelles nous
nous trouvons placés , des objets qui frapperont
nos yeux, des paroles qui arriveront à notre oreille,
— 67 —
de faire naître en nous les plus vifs sentiments de
gaieté ou de tristesse, d'exciter en nous les pas-
sions les plus opposées et quelquefois avec une
violence inaccoutumée; car de l'irritation on peut
passer rapidement à la fureur, du mécontente-
ment à la haine et à des désirs de vengeance, de
l'amour le plus calme à la passion la plus em-
portée. La crainte devient de la terreur, le cou-
rage un emportement que rien n'arrête et qui
semble ne pas voir le danger ; le doute, le soupçon
le moins fondé peut devenir une certitude. L'esprit
est sur la pente de l'exagération en toutes choses ;
la plus légère impulsion manque rarement de l'en-
traîner. Ceux qui font usage du hachisch, en
Orient, lorsqu'ils veulent s'abandonner à l'ivresse
de la fantasia, ont un soin extrême d'écarter
d'eux tout ce qui pourrait tourner leur délire
vers la mélancolie , exciter en eux autre chose
que des sentiments doux et affectueux. Ils profitent
de tous les moyens que les mœurs dissolues de
l'Orient mettent à leur disposition. C'est au fond
de leur harem, entourés de leurs femmes, sous le
charme de la musique et des danses lascives exé-
cutées par des aimées, qu'ils savourent l'enivrant
datoamesc, et, la superstition aidant, eu voilà assez
pour qu'ils soient transportés au sein des merveilles
sans noQibre que le Prophète a rassemblées dans
son paradis.
Présentement , nous ne ferons point application
de ce qui vient d'être dit à l'aliénation mentale.
^ 08 -^
Ct4(e application trouvera sa place lorsque nous
entrerons dans les détails relatifs aux divers phé-
nomènes qui découlent du faUjiriviordial dont nous
venons de tracer un tableau succinct. Je dois me
borner, pour le moment, à faire remarquer combien
i',e tableau rappelle les symptômes du délire mania-
que dans toutes ses nuances. Je ne me suis pas seu-
lement observé moi-même ; j'ai vu plusieurs per-
sonnes qui avaient pris du hachisch dans l'état
d'excitation que j'ai décrit, et j'affirme qu'il était
impossible d'établir la moindre différence entre
eux et les malades que nous soignons dans nos mai-
sons de santé.
§ IV. — Troisième phénomène : Erreur sur le temps
et l'espace.
Sous l'influence du hachisch, l'esprit peut tomber
dans les plus étranges illusions relativement au
temps et à l'espace. Le temps semble d'abord se
traîner avec une lenteur qui désespère. Les minutes
deviennent des heures, les heures des journées;
bientôt, d'exagération en exagération, toute idée
précise de durée nous échappe , le passé et le pré-
sent se confondent. La rapidité avec laquelle se
succèdent nos pensées, l'état de rêverie qui en est
la suite , expliquent ce phénomène; car si le temps
paraît plus long que s'il était mesuré par des hor-
loges terrestres , ce sont les actions ou les faits ren-
-- 09 —
fermés clans cel inlervalle qui en reculent les li-
mites par leur ampleur.
«Mahomet^ dil A. Delrieu , emporté soudaine-
ment par les fantaisies d'une vision, culbute une
jarre d'eau qui se trouvait près de lui ; la chute avait
presque vidé le vase, dès le commencement du
somnambulisme du Prophète ; il aperçut toutes
les merveilles du ciel et de la terre, et lorsqu'il se
retrouva dans la vie mondaine, l'eau de la jarre
n'était pas encore complètement écoulée.»
Le temps et l'espace se mesurent par des points
intermédiaires qui sont comme autant de jalons
que la réflexion pose entre deux limites extrêmes,
entre le point de. départ et le point d'arrivée. L'in-
tervalle s'agrandit et peut acquérir des proportions
indéflnies , en raison du nombre de ces jalons. Il
faut que l'attention puisse se fixer d'abord sur un
point, puis sur un autre pour les considérer, ensuite
tous les deux à la fois.
J'étais encore assez peu familiarisé avec les effets
du hachisch , lorsque un soir traversant le passage
de l'Opéra , je fus frappé de la longueur du temps
que je mettais pour arriver jusqu'au bout. J'avais
fait quelques pas , au plus, qu'il me semblait qu'il
y avait bien deux ou trois heures que j'étais là, Je
fixai mon attention sur les personnes , qui étaient
nombreuses, comme d'habitude; je remarquai très
bien que les uns me dépassaient, tandis que j'en
laissais d'autres derrière moi J'eus beau faire ,
— 70 ~
je ne pouvais me désabuser. J'eus beau hàler le pas,
le temps n'en marcha pas plus vite.
II me semblait, en outre, que le passage était
d'une longueur à ne pas finir, et que l'extrémité
vers laquelle je me dirigeais s'éloignait à mesure
que j'avançais. J'éprouvai plusieurs fois ce genre
d'illusion en parcourant les boulevards. Vus à une
certaine distance, les personnes et les choses m'ap-
paraissent comme si je les eusse considérées par le
gros bout d'une lunette d'approche.
Nous nous rappelons que M. Th. Gauthier, cher-
chant à apprécier la durée d'un accès de hachisch,
«calculait qu'elle avait été d'environ trois cents ans.
Les sensations s'y succédèren t tellement nombreuses
et pressées que l'appréciation réelle du temps était
impossible. — L'accès passé, dit-il, je vis qu'il avait
duré un quart d'heure. «
Du phénomène que nous venons de décrire , nous
pouvons rapprocher certaines idées extravagantes
que l'on rencontre, parfois, chez les aliénés. On sait
que quelques uns se croient âgés de cent, de mille
ans. Il en est même qui se disent éternels.
La jeune dame dont j'ai parlé, page i4, dans
les premiers jours de son exaltation maniaque, ne
croyait plus avoir d'âge. Elle s'imaginait avoir vécu
à toutes les époques historiques vers lesquelles sa
mémoire la reportait. — « J'eus une mesurecolossale
(je copie textuellement) ; auprès de Dieu etde moi,
tout me parut petit, chétif et laid. Je reprochai à
— vi-
eeux qui m'entouraient de m'avoir volé la mesure
du temps ; pour moi , il n'en est plus, leur disais-
je; mes jours et mes nuits s'écoulent comme des
instants, trop rapides pour que je puisse mettre à
exécution les vastes conceptions dont mon cerveau
est plein. Je reniai ma mère, par cette raison que je
ne pouvais avoir une mère plus jeune que moi, etc..»
L'action du hachisch ne saurait déterminer des
convictions aussi erronées que celles que nous
venons de signaler. Avec la conscience de soi-même,
on apprécie facilement l'illusion dont les aliénés
sont nécessairement dupes , et on évite d'en tirer ,
comme eux, des conclusions plus ou moins extra-
vagantes. Toutefois, n'oublions pas que la source de
cette illusion est la même dans tous les cas, et
qu'elle n'est autre que V excitation cérébrale.
§ V. — Quatrième phénomène : Développement de la
sensibilité de l'ouïe ; influence de la musique.
Le sens de l'ouïe, comme tous les autres sens, est
rendu extraordinairement impressionnable par l'ac-
tion du hachisch. Je ne saurais mieux faire , pour
endonner idée, que de citer les paroles dontM. Th.
G*** se sert pour caractériser ce phénomène, malgré
la poétique exagération dont elles sont empreintes
et qu'il est inutile de relever; je cède au plaisir de
les citer une seconde fois. « Mon ouïe, dit-il ,
s'était prodigieusement développée; j'entendais le
bruit des couleurs; des sons verts , rouges, bleus,
jaunes, m'arrivaient par ondes parfaitement dis-
lincles. Un verre renversé, un craquement de fau-
teuil, un mot prononcé bas, vibraient et retentis-
saient en moi , comme des roulements de tonnerre;
ma propre voix me semblait si forte que je n'osais
parler de peur de renverser les murailles ou de me
faire éclater comme une bombe ; plus de cinq cents
pendules me chantaient l'heure de leurs voix flû-
tées, cuivrées, argentines. Chaque objet effleuré
rendait une note d'harmonica ou de harpe éolienne.
Je nageais dans un océan de sonorité où flottaient ,
comme des îlots de lumière, quelques motifs de Lu-
cia ou du Barbier. Jamais béatitude pareille ne m'i-
nonda de ses effluves , etc....»
Il faut attribuer, en partie du moins, à ce déve-
loppement excessif de la sensibilité de l'ouïe, la
puissante influence qu'exerce la musique sur ceux
qui ont pris du hachisch. C'est ici vraiment que
les expressions manquent pour peindre les émo-
tions de toute sorte que peut faire naître l'harmonie.
La musique la plus grossière , les simples vibrations
des cordes d'une harpe ou d'une guitare vous
exaltent jusqu'au délire ou vous plongent dans une
douce mélancolie. Suivant même la disposition d'es-
prit où l'on se trouve, l'ébranlement moral se com-
munique à l'organisme , les fibres musculaires et
les fibres de l'âme vibrent à l'unisson, et il sur-
vient de véritables mouvements choréiques ou hys-
lériformes.
J'ai constaté ces effets sur plusieurs personnes.
J'ai été témoin de leurs cris de joie, de leurs chants
el aussi de leurs larmes et de leurs lamentations ,
de leur profond abattement ou de leur folle gaieté ,
suivant le mode harmonique dont on frappait leurs
oreilles. 11 y a plusieurs mois, V Expérience a publié
un article dans lequel M. le docteur Carrière décrit
avec l'esprit et la finesse d'observation qui le distin-
guent, l'état d'exaltation où il avait vu plusieurs élèves
en médecine auxquels j'avais fait prendre du ha-
chisch. — «Un confrère, M. le docteur... , désireux
de connaître par lui-même les effets du hachisch ,
avala quelques grammes de dawamesc. La dose
était minime, aussi s'écoula t-il assez de temps sans
que M... eût encore rien éprouvé d'extraordinaire.
Cependant une voix de femme vient à se faire en-
tendre. C'était celle d'une fille de service occupée
à ranger des effets dans une chambre voisine de
celle où nous nous trouvions. Cette voix n'avait rien
de désagréable, mais c'est là tout féloge qu'on
pouvait en faire. Néanmoins , notre confrère y prêle
une vive attention ; bientôt il s'approche de la porte
de la chambre d'où venaient les chants , colle son
oreille contre le trou de la serrure , afin de ne pas
perdre une seule note. 11 reste ainsi sous le charme
pendant près d'une demi heure , et ne se retire que
lorsque sa syrène en cornette et en sabots eut cessé
de se faire entendre. M.... subissait à son insu l'in-
fluence du hachisch, et tout en avouant que jamais
musique n'avait fait sur lui semblable impression ,
il ne pouvait se persuader que le hachisch y fût
pour rien. 11 ne changea d'opinion que beaucoup
~ 74 —
plus tard , alors que tonte action toxique fut éteinte.
Pour ce qui me regarde , j'essaierais vainement
de faire comprendre à quel point la musique m'im-
pressionne, dans les circonstances que nous venons
de dire. Agréables ou désagréables, gaies ou tristes,
les émotions qu'elle fait naître ne sont comparables
qu'à celles qu'on éprouve en état de rêve. Il ne
suffit pas de dire qu'elles sont plus vives que dans
l'état ordinaire; leur nature est pour ainsi dire
transformée, et ce n'est qu'en passant à l'état d'hal-
lucination qu'elles atteignent toute leur énergie et
peuvent déterminer de véritables paroxismes de
plaisir ou de douleur. C'est qu'alors , à l'action
immédiate et directe de l'harmonie , aux sensations
propres à l'oreille, se joignent les émotions bien
plus vives et bien plus variées , résultant des asso-
ciations d'idées que fait naître la combinaison des
sons.
Un jour^ j'avais pris une dose assez forte de
hachisch. J'étais entouré d'amis intimes dont la
bienveillance m'était connue. Je les avais priés de
m'observer avec une scrupuleuse attention , de tenir
fidèlement compte de mes paroles , de mes gestes ,
de l'expression de ma physionomie , etc. Je n'étais
pas encore bien sûr de moi-même à cette époque,
et je voulais, par le contrôle d'autrui, m'assurer de
l'exactitude de mes propres observations. Arrivé à
un degré assez haut d'excitation , et dans le but de
modérer la fougue des idées et des sensations en
leur donnant une direction unique, je priai une
— 75 —
jeune dame, artiste d'une grande distinction, de se
mettre au piano et de jouer quelque air triste et
mélancolique. Ce fut la valse de Weber qu'elle
choisit. Dès les premières notes de cet air si pro-
fondément empreint de douleur, je sentis comme
un frisson me parcourir tout le corps ; mon excita-
lion tomba tout-à-coup, ou plutôt changea brus-
quement de nature. Tout entière concentrée en
moi , comme un feu intérieur, elle ne s'alimentait
plus que d'idées tristes, de souvenirs affligeants,
de tableaux plus lugubres les uns que les autres.
Les physionomies de quelques unes des personnes
qui m'entouraient reflétaient la teinte sinistre de
mon imagination.... Ces personnes n'étaient que
sérieuses; d'autres, qui riaient en me regardant,
me semblaient faire des grimaces et me menacer ;
elles m'inspiraient de l'effroi , et j'étais bien près
de leur supposer des desseins hostiles à mon égard.
Je fermai les yeux pour ne plus voir personne, je
m'étendis sur un divan, je me recueillis de mon
mieux pour être tout entier à mes impressions inté-
rieures ; mais alors la tristesse, une sombre mélan-
colie , je ne sais quelle anxiété pénible^ me gagnè-
rent tellement que je sentais ma poitrine comprimée
au point de suspendre ma respiration : mes larmes
coulèrent en abondance , et si j'eusse été seul , j'au-
rais poussé des cris. Je ne pus y tenir plus long-
temps, et j'éprouvai le besoin de secouer tout cela
comme un affreux cauchemar... La prière de Moise^
de l'opéra de ce nom, ramena peu à peu le calme
- /() —
dans mon âme. Il me semblait que ma poitrine élait
débarrassée du poids qui 1 opprimait. J'éprouvais
ce bien-être physique et moral que donne le réveil
au sortir d'un mauvais rêve , ou que l'on goùle à la
suite d'un accès de fièvre. Je n'avais pourtant pas
été dupe un seul instant de mes illusions ; mais ces
illusions avaient eu sur moi l'empire de la réalité
même. J'écoutai avec ravissement ces accents reli-
gieux qui éveillaient en moi des souvenirs que je
croyais éteints depuis des années, de douces émo-
tions, de celles que connaît seul le premier âge, et
qu'étouffe si vite le doute et le scepticisme, dès nos
premiers pas dans la vie réelle. Puis l'idée me vint
d'aller m'agenouiller devant le piano, et là, dans
l'attitude d'un profond recueillement, les yeux fer-
més et les mains jointes, j'attendis que la musique
cessât de se faire entendre. — Un instant après , je
me levai comme réveillé en sursaut ; mes oreilles
avaient été, tout-à-coup, frappées par des airs de
valse et de contre-danse ; jetant les yeux autour de
moi , je m'étonnai un instant de voir tout le monde
tranquillement assis: — Vous ne dansez pas! vous
pouvez écouter une pareille musique et rester en
place , immobiles comme des statues !.... L'expres-
sion élait exacte , — c'est justement l'effet que pro -
duisaient sur moi toutes les personnes qui m'entou-
raient, et dont quelques unes, par leur roideur et
la fixité de leur regard , me rappelaient cette belle
et effrayante automate qu'imagina Hoffman , telle
que Natbanaël l'entrevit, un jour, inoccupée , les
— 77 -•
mains posées sur une petite table , et les yeux inva-
riablement dirigés vers lui. Je n'étais point dupe
de cette singulière illusion , je l'attribuai à l'état
d'agitation auquel je me sentais de plus en plus en-
traîné , et au contraste qui en résultait. 11 me sem-
blait que des courants électriques me passaient par
tous les meaibres , et les forçaient de se mouvoir en
cadence. C'est comme si j'avais été piqué de la ta-
rentule. Je priai une dame de valser avec moi (c'était
la maîtresse de maison ). Je valsai pendant plus d'un
quart d'heure, dans un état de demi-somnolence
dont je rendrais difficilement compte, je sentais le
parquet se dérober à chaque instant sous mes pas ,
durant un espace de temps que je ne pouvais me-
surer. Il me semblait que ma volonté n'était pour
rien dans le tournoiement rapide qui m'emportait,
et que mon corps obéissait irrésistiblement aux im-
pulsions sonores qui partaient du piano , comme le
jouet de l'enfant se meut sous les coups de lanière
dont il est frappé. Je ne manquai cependant pas
une mesure, et j'échangeai quelques paroles avec
la personne qui valsait avec moi.
Cet exercice quelque peu violent ne me causa
pourtant pas le plus léger sentiment de fatigue;
néanmoins il provoqua une transpiration abon-
dante, et amena ainsi plus rapidement la fin de
l'accès , dont la durée en tout fut de (piatre heures
ou quatre heures et demie.
Pour expliquer les phénomènes que nous venons
de décrire, évideunuent il ne sulfirait pas dédire
— 78 —
que le hachisch excite , avive la sensibilité de rouie.
Les causes en sont beaucoup plus compliquées, et
méritent d'être examinées chacune en particulier.
L'action de la musique sur les facultés morales
à l'état sain , et dégagées de toute influence étran-
gère, peut être envisagée de deux manières dis-
tinctes : r au point de vue purement physique, ou,
si l'on veut, organique; 2° au point de vue intellec-
tuel.
Nous aurons encore à l'envisager sous un troi-
sième point de vue lorsque nous tiendrons compte
des modifications apportées par le hachisch.
1° « La puissance, en quelque sorte générale,
de la musique sur la nature vivante, dit Cabanis,
prouve que les émotions propres à l'oreille sont
loin de pouvoir être toutes ramenées à des sensa-
tions perçues et comparées par l'organe pensant; il
y a dans ces émotions quelque chose de plus di-
rect. Les hommes dépourvus de toute culture ne
sont pas moins avides de chants que ceux dont la vie
sociale a rendu les organes plus sensibles et le
goût plus fin. Sans parler de ce chantre ailé , dont
le gosier brillant est sans doute, à cet égard , le
chef-d'œuvre de la nature, un grand nombre d'es-
pèces d'oiseaux remplissent l'air d'une agréable
harmonie; plusieurs animaux domestiques et quel-
ques races encore insoumises , paraissent entendre
avec plaisir les chants de l'homme et les voix arti-
ficielles des instruments qui résonnent sous ses
mains. Il est des associations particulières de sons
— 79 —
et même de simples accents qui s'emparent de
toutes les facultés sensibles; qui, par l'action la
plus immédiate, font naître à l'instant dans lame
certains sentiments que les lois primitives de l'or-
ganisation paraissent Jeur avoir subordonnés »
C'est cette action que nous avons appelée orga-
nique, parce que, en effet , elle semble tout entière
concentrée dans l'organe auquel les sons s'adressent
directement. C'est une sensation, et rien de plus ,
et cette sensation n'a de retentissement ni dans
l'intellect proprement dit, ni dans la mémoire, ni
dans l'imagination. Les organes sont plus ou moins
aptes à l'éprouver, suivant une disposition origi-
nelle, ou bien acquise et développée accidentelle-
ment. Cette disposition peut se rencontrer même
chez les idiots. On connaît le goût que quelques
uns de ces pauvres êtres manifestent pour la mu-
sique. Cela n'est assurément pas aussi fréquent
qu'on se l'est imaginé et qu'on s'est plu à le répé-
ter dans ces derniers temps , où la musique, pour
la cure radicale des maladies mentales , a été mise
de mode; mais enfin cela se voit quelquefois. Au
reste, le seul exercice d'une faculté quelconque est
toujours accompagné de bien-être et d'une jouis-
sance à laquelle nous finissons , il est vrai , par ne
plus prendre garde, à cause de l'habitude, mais
qui n'en est pas moins réelle et vive quand il y a
eu arrêt momentané dans cette sensation et qu'elle
vient à reprendre. On sait que le sourd de nais-
sance , Honoré Trézel , les premiers jours qui suivi-
-- 80 —
relit le développement de son ouïe lurent pour lui
des jours de ravissement. Tous les sons, les bruits
mêmes lui causaient un plaisir ineffable, et il les
recherchait avec avidité (Magendie).
La surexcitation que le hachisch cause à tout le
système nerveux en général paraît se faire sentir
plus particulièrement à la portion de ce système
chargée de la perception des sons. Nous l'avons fait
remarquer précédemment : l'ouïe acquiert une dé-
licatesse , une sensibilité incroyables. Les sons
retentissent jusque dans le centre épigastrique ; ils
dilatent ou compriment la poitrine, accélèrent ou
ralentissent les battements du cœur, remuent con-
vulsivement tout le système musculaire , ou le jet-
tent dans l'engourdissement.
2° Il est un autre mode d'action de l'harmonie
auquel principalement il faut rapporter l'influence
qu'elle exerce sur l'économie vivante. Les sons ont
le pouvoir d'éveiller nos souvenirs, de provoquer
certaines associations d'idées , qui , à leur tour,
mettent en jeu nos affections. Dans ce cas , ils s'a-
dressent bien plus à notre entendement , à notre
imagination qu'à notre sensibilité. Pour sentir la
musique, il faut la comprendre. N'est-ce pas à dire
que les sons ne doivent pas être pour nous lettre
morte; qu'à chacun d'eux, ou du moins aux diffé-
rentes combinaisons raisonnées dans lesquelles ils
entrent, il faut associer des idées? Là est tout le
secret de la puissance de l'harmonie. Quelque
belle que soit la musique d'un opéra que nous en-
— 81 —
tendons pour la première fois, si les paroles n'ar-
rivent pas jusqu'à nous, si nous ne les comprenons
pas, si au moins nous ne saisissons pas les situa-
tions, l'intention, la pensée des acteurs, nous ne
pourrons être que médiocrement impressionnés.
Ainsi de la musique instrumentale, qui n'arrivera
jamais à exciter notre enthousiasme si nous ne pou-
vons suivre la pensée du compositeur dans ses di-
verses transformations harmonieuses. C'est en vain
que vous ferez entendre les œuvres les plus remar-
quables de nos grands artistes à des individus dont
les habitudes , les mœurs politiques et religieuses ,
diffèrent essentiellement des nôtres ; vous les trou-
verez indifférents , parce que ces œuvres leur par-
leront une langue qui leur est étrangère et qu'ils
ne comprennent pas, Jai été témoin de quelques
tentatives de ce genre en Orient, au Caire, à Con-
stantinople, où notre musique militaire avait été
introduite depuis plusieurs années. Rien n'égalait
la parfaite indifférence avec laquelle elle était écou-
tée des Turcs et des Arabes , si ce n'est le plaisir
extrême , l'avidité que montraient les mêmes indi-
vidus à entendre les sons discordants d'une mau-
vaise flûte et d'une espèce de tambour de basque
en usage parmi eux. Suivant certaines circonstances
relatives aux temps^ aux lieux, à la disposition de
notre esprit , les plus simples mélodies, la musique
la plus vulgaire, peuvent exercer sur nous une in-
fluence qui tient du merveilleux, et dont l'imagi-
nation fait tous les frais, il faut avoir passé quelques
6
années loin de son pays, dans des contrées où rien
ne rappelait l'image des personnes ou des choses
parmi lesquelles on avait vécu, pour bien se rendre
compte de la nature des impressions que peut faire
naître l'harmonie. C'est alors que le plus mince
ménétrier, exécutant des airs de la patrie absente,
peut s'élever à toute la hauteur d'un Paganini.
Évidemment l'harmonie n'a qu'une part bien mi-
nime dans les émotions qui vous saisissent ; les
souvenirs , le travail de l'imagination , font tout.
Maintenant , si Ton veut se rappeler ce que nous
avons dit de l'exaltation delà mémoire et de l'ima-
gination par le hachisch , l'influence de la musique
sera expliquée déjà en partie. On concevra que des
idées, des souvenirs de deuil et de mort s'allient
tout aussitôt à des airs tristes et mélancoliques ,
des pensées de bonheur à des airs gais , des souve-
nirs religieux à des airs religieux, etc.^ et que ces
pensées , ces souvenirs exercent sur l'entendement
une influence presque sans bornes. La réflexion
étant anéantie , ou à peu près , l'âme s'abandonne
tout entière et sans réserve à des impressions qui
n'ont plus de contre-poids et que tout, au contraire,
pousse à l'exagération.
3" — De la surexcitation de la mémoire et de l'i-
magination , surexcitation assez vive pour ne laisser
que très peu de place aux impressions extérieures,
jointe à l'excitation générale de l'entendement, au
trouble des idées, naît un état mental particulier
sur lequel j'ai déjà appelé l'attention, et qui n'est
-- 83 - *
autre que l'état de rêve. Cet état modifie les sen-
sations produites par l'harmonie, de telle sorte que,
bien que venues de l'extérieur, etayant leur origine,
leur point de départ dans le monde réel, elles res-
semblent à ces créaîions imaginaires que développe
l'état de rêve. Elles prennent, en un mot, tous les
caractères des faits psychologiques que l'on estcon-
venu d'appeler hallucination. Nous verrons plus
tard qu'un état pathologique des organes de l'en-
tendement peut être la source de phénomènes de
ce genre.
De cette manière s'explique l'énergie des sensa-
tions , le ravissement, l'espèce d'extase que fait
éprouver la musique à ceux qui ont pris du hachisch.
La surexcitation de la sensibilité spéciale de l'ouïe,
de la mémoire et de l'imagination , sur laquelle
nous avons dit quelques mots en commençant cet
article, serait impuissante à en rendre compte, si
elle n était, en quelque sorte, secondée par la mo-
dification mentale dont il a été question en dernier
lieu. C'est là un fait d'observation intérieure que ,
du reste , on comprendra l'acilemenî si l'on se rap-
pelle que les sensations et les émotions propres à
l'état de rêve arrivent parfois à un si haut degré
d'intensité et de puissance que rien dans la vie réelle
ne saurait leur être comparé.
L'étrange influence qu'exerce la musique sur les
facultés mentales lorsqu'elles ont été préalablement
modifiées par Faction du hachisch , appelle natu-
rellement notre attention sur une question qui ,
— sa —
bien souvenl, a préoccupé les médecins d'aliénés.
A toutes les époques, on a essayé d'agir sur le moral
des fous par la musique. On a échoué; mais les
insuccès n'ont jamais profité qu'à ceux qui avaient
tenté les expériences. On a fait de nouvelles tenta-
tives , toujours en se promettant monts et mer-
veilles d'un moyen thérapeutique que l'on veut
trouver bon quand même , et qui semble hors d'at-
teinte de toute espèce de déconsidération (i).
La musique, pour l'homme sain d'esprit, est une
source féconde d'émotions; cela est incontestable.
Mais en est-il ainsi lorsque nos facultés morales
sont lésées? C'est là une question qu'il importait
de vider tout d'abord , et à laquelle cependant
personne ne paraît avoir songé !... Il en est une
autre également importante , et qui n'a guère moins
été négligée que la précédente , que personne ne
s'est faite, celle-ci : S'il se rencontre des aliénés
susceptibles d'être impressionnés par la musique ,
de quel genre de délire sont-ils atteints? à quelle
(l) Noire opinion sur ce sujet ressortira des quelques considé-
rations dans lesquelles nous allons entrer : mais si nous devions
l'exprimer dès à présent dans toute sa franchise et sa naïveté ,
nous ne pourrions mieux faire que de répéter ces paroles d'un
écrivain moderne : « La musique, comme moyen curatif, ne réussit
guère qu"à l'Opéra-Comique. Là, on guérit la folie avec une ro-
mance, la fièvre avec un solo de flûle, le choléra-morbus avec un
air varié de trombone: c'est fort ingénieux. — Mais nous avons
maudit souvent la harpe de David et l'hypochondrie de Saiil, qui
ont manifestement produit toutes ces billevesées. »
~~ 85 —
classe de malades appartiennent-ils?.... C'était, à
notre sens , procéder d'une manière bien peu ra -
tionnelle que d'appliquer un remède avant de con-
naître son mode d'action, ou même de savoir s'il
était doué d'une action quelconque. En agissant
ainsi, dans l'immense majorité des cas, selon nous,
on a parlé à des sourds. Le sens et la longueur des
discours, les formes oratoires ont pu varier > mais
on ne s'en est pas moins adressé à des individus
qui ne vous comprenaient pas, par la raison que la
nature les a privés de la faculté de vous entendre.
En outre , dans un petit nombre de cas, on n'a fait
que fournir un nouvel aliment à l'excitation qu'on
voulait calmer. Voici les faits sur lesquels nous ap-
puyons ces deux propositions :
1° Les aliénés sur lesquels la musique exerce
une influence réelle (bonne ou mauvaise , la ques-
tion n'est pas là , pour le moment) sont excessive-
ment rares. Je n'entends parler ici que des aliénés
curables , depuis ceux qui oiïrent le plus de chances
de guérison jusqu'à ceux qui en offrent le moins.
Je fais abstraction des déments, qui, malheureuse-
ment, sont partout si fort en majorité. Restent les
aliénés atteints de délire partiel et les maniaques.
En vain nous chercherons, parmi les premiers, des
individus accessibles aux impressions musicales.
Nous n'en rencontrerons que parmi les maniaques,
et encore parmi ceux-là seulement dont le délire
ne dépasse pas la simple excitation.
Pour donner à notre pensée toute la portée qu'elle
— 86 —
doit avoir, nous ajouterons que nous n'entendons
pas parler seulement de l'excitation propre à l'état
de manie, mais encore de celle qui survient parfois
dans le cours d'une maladie mentale à forme par-
tielle , et même aussi, quoique beaucoup plus rare-
ment, dans la démence ; mais ce cas est loin d'être
commun , et je ne le mentionne que par crainte
d'être inexact.
*^ C'est une remarque à faire que, parmi les alié-
nés, ceux-là seulement sont susceptibles d'être im-
pressionnés plus ou moins vivement par la musique,
qui, par l'état de leur esprit, ont le plus de ressem-
blance avec les individus qui ont pris du hacliisch.
Depuis quelques années ^ comme chacun sait , on
fait beaucoup de musique à l'hospice de Bicêtre.
Plusieurs fois la semaine, cinq ou six cents aliénés
assistent à de grands concerts, auxquels quelques
uns d'entre eux, quand ils ont le bonheur d'avoir
recouvré la santé , prennent quelquefois part , et
dont les principaux acteurs sont recrutés parmi
les épileptiques non aliénés, et parmi les vieillards
dits reposants, qui , eux , sont chargés de la parlio
instrumentale.
Grâce au choix judicieux des morceaux qui
composent le répertoire , et, par-dessus tout, au
zèle infatigable d'un jeune professeur (M. F. Ron-
ger, ancien élève de Wilhem) dont le talent distin-
gué mériterait de briller sur un autre théâtre , ces
concerts sont loin d'être aussi défectueux qu'on
pourrait le penser, et la musique qu'on y exécute
— 87 ~
est laite pour impre ssionner vivement le genre
d'auditeurs aux oreilles desquels elle s'adresse.
Voyons donc le résuliat, et, pour en juger par nos
propres yeux, entrons dans la salle destinée aux
concerts, et oii retentissent, en ce moment, des
airs de Gluck et de Lnlly, avec accompagnement
d'orgue expressif, de violons, violoncelles, flûtes, etc.
L'assistance est divisée en deux parties, qu'il est im-
portant de ne pas confondre. La première, la pins
nombreuse, se compose des simples auditeurs; la
seconde, en tête de laquelle vous voyez l'orgue ex-
pressif tenu par le professeur de chant et la double
file d'instrumentistes , ne compte dans ses rangs
que des exécutants. Maintenant fixons notre atten-
tion sur toutes ces physionomies, dont l'âge, la na-
ture de la maladie, la couleur des idées dominantes,
varient si étonnamment les caractères. Seulement^
passoîis les deux ou trois premiers rangs des exécu-
tants ; il n'y a là que desépileptiques , nous n'avons
point affaire à ces malades. N'êtes-vons point frappé
de l'immobilité de' tous ces visages . de l'imiiassi-
bilité évidente, de Tindifférence complète avec
laquelle îous ces individus que vous avez sous les
yeux, écoutent, je devrais plutôt dire entendent la
musique que Ton fait à leur intention, et dont les
modes habilement variés s'adressent pourtant aux
différentes situations de leur esprit? Quoi ! le chant
môme de la Parisienne et les roulements des tam-
bours ne sauraient les émouvoir ! Ne les perdez pas
de vue un seul instant et dites-moi , en conscience ,
— 88 —
si vous pouvez saisir, quelque passager qu'il soit,
le moindre signe qui révèle la puissance de l'har-
monie sur ces pauvres cerveaux désorganisés ; si
vous vous apercevez que ce lypémaniaque que vous
voyez là-bas dans ce coin obscur, les yeux fixés vers
le sol., le coude appuyé sur ses jambes entrecroi-
sées et la moitié du visage caché dans la paume de
la main , semblable au pensieroso de Michel -Angelo ,
si ce lypémaniaque, dis-je, a fait trêve une seule
minute aux idées noires qui le préoccupent ; si cet
autre, tout bouffi d'orgueil et plein d'idées de gran-
deur, a cessé de tenir la tête haute et de jeter au-
tour de lui des regards de dédain et de mépris; si
ce jeune maniaque dont l'état incline vers la chro-
nicité, a cessé un seul instant de marmotter entre
ses dents , portant de droite et de gauche ses re-
gards incertains, et gesticulant sans cessede manière
à importuner ses voisins. Je n'appelle pas votre
attention sur cette foule de visages sans expression ,
masques de chair, dont l'intelligence s'est retirée.
Ce sont de pauvres malades en démence , et ils ne
sont là que pour faire nombre. Il en est cependant
quelques uns parmi eux qui écoutent avec une
certaine attention ; vous les voyez même sourire
lorsque la musique éclate avec force, et que le
rinforzando est à son plus haut degré. Mais qu'est-ce
que cela prouve? que des individus en démence
sont encore susceptibles d'émotions: qui en a ja-
mais douté? Avez-vous pour cela la prétention de
les guérir avec de la musique? vous n'y avez jamais
- 89 •—
soii^é. Qu'un pauvre démeut écoute votre musique
avec plaisir, avec passion, si vous voulez; qu'il
en fasse par lui-même, et d'assez bonne, comme
cela se voit assez souvent; tant mieux pour lui,
assurément; ce sont autant de douces distractions
qui allègent son infortune, mais qui ne sauraient,
enfin , l'arracher à son incurabilité. Nulle harmo-
nie , nul maestro , qu'il s'appelle Mozart , Beetho-
ven ou Rossini, ne sauraient rendre l'inlelligence à
celui qui l'a perdue. Je concevrais encore la possi-
bilité d'utiliser l'inlluence de l'harmonie, tant que
les facultés ne sont pas affaiblies, dégradées, de
rétablir, comme c'était l'avis des pythagoriciens et
du philosophe de Genève, « l'harmonie intellec-
tuelle par l'harmonie sensuelle»; mais nous avons
fait voir que les aliénés qui se trouvaient dans ce
cas, les fous à idées fixes, étaient, par la nature
du délire auquel ils sont en proie, complètement
soustraits à cette influence.
Il est une autre classe d'aliénés, cependant, qui
se trouvent dans le même cas, c'est-à-dire dont les
facultés, loin d'être affaiblies, sont au contraire
plus ou moins exaltées, et dont quelques uns
peuvent être impressionnés de la manière la plus
énergique par le môme moyen que nous avons vu
échouer sur les malades livrés à des idées fixes;
ce sont les maniaques à l'état de simple excitation.
Nous avons déjà exprimé cette opinion, et je ne la
rappelle ici que pour arriver aux faits sur lesquels
elle est fondée. Ces faits sont en bien petit nombre.
~ 90 — ,
Deux seulement, dans l'espace de quatre années ,
ont pu être observés par nous. îls sont relatifs à
deux maniaques du service de M. le docteur Voisin,
mon honorable collègue. L'un d'eux était atteint de
paralysie générale, avec idées de grandeur, de
force, de puissance, etc. Son état habituel était une
vive excitation, qui n'allait jamais jusqu'à la fureur,
et une gaieté inaltérable. L'autre, dont nous avons
rapporté l'observation a la fin de ce travail , était
également dans un état d'excitation habituel, avec
idées ambitieuses, mais sans paralysie. Chez ces
deux malades, le premier surtout, nous avons pu
constater, à diverses reprises, une impressionna-
bilité vraiment extraordinaire, et dont l'action du
hachisch nous a seule fourni quelques exemples.
A peine les premiers chants venaient à frapper son
oreille, que L*** se levait précipitamment du banc
sur lequel il était assis, s'avançait au milieu de la
salle, et là se livrait à une mimique en rapport
avec la nature de la musique qui s'exécutait. Son
visage extrêmement mobile, les yeux tantôt animés,
tantôt abattus ou pleins de larmes, les gestes, les
attitudes variées de son corps paraissaient exprimer
vivement les émotions de son âme. Rien ne pour-
rait peindre l'énergie de sa pantomime, lorsqu'un
chant guerrier se faisait entendre. C'était un soldat
intrépide marchant à l'attaque d'une colonne enne-
mie, la baïonnette en avant, ou bien un cavalier
monté sur un cheval fougueux, s'escrimant à droite
et à gauche , repoussant de son sabre les ennemis
v..
-^ 91 --
qui l'environnaient . . Toute cette ardeur , toute
cette fougue tombait immédiatement lorsque les
chants cessaient, et s'ils reprenaient sur un mode
mélancolique, une expression indicible de tristesse,
de. découragement , de douleur, assombrissait son
regard, semblait enchaîner tous ses mouvements.
Les effets que nous avons observés sur le second
malade différaient peu de ceux que nous venons
de décrire. Ils étaient moins intenses, ce qui
provenait sans doute d'un degré moindre d'exci-
tation.
Nous ne possédons, comme nous l'avons dit tout-
à-l'heure . que ces deux exemples de l'influence de
l'harmonie dans le cas d excitation maniaque. Ils
seraient bien plus nombreux , nous n'en doutons
pas , si , au lieu de faire de la thérapeutique musi-
cale sur les aliénés en masse , d'essayer la puissance
des sons et des rhythmes indistinctement sur tous ,
quel que soit le genre de leur délire , ainsi que cela
a été pratiqué jusqu'à ce jour, on eût soumis à cette
médication mixte qui semble jouir d'une action
tout à la fois physique et morale , précisément ceux
d'entre les aliénés auxquels on a pris soin d'inter-
dire l'entrée des salles de concert, à cause du trouble
que leur turbulence y apporterait infailliblement.
De ce que nous venons de dire, tout le monde ^ je
pense , conclura avec nous qu'il serait légitime
d'espérer quelque succès dans le cas particulier
que nous signalons. De la méthode suivie jusqu'ici,
•-" 92 —
il ne iaiit attendre rien de bon; rexcilation du
maniaque ne peut que s'accroître et son état em-
pirer.
§ VI. — Cl^'ouième phénomène : Idées iixes; conviclions
délirantes.
Ce genrede lésion intellectiielie si fréquent dans
l'aliénation mentale , et qui constitue à lui seul la
classe d'aliénés la plus nombreuse, celle des mo-
nomaniaques , SG rencontre également dans le ha-
chisch, mais alors seulement que le délire est
porté à un degré très élevé, et auquel on se livre,
rarement, de propos délibéré.
Je n'ai eu qu'une fois l'occasion de l'observer sur
moi-même, et celte occasion , je l'avoue, je ne l'a-
vais pas cherchée; la dose du hachisch avait été un
peu forcée. C'était à l'époque où je me livrais à
mes premières expériences, en i84'. Encore mal
aguerri, je mo laissai effrayer par les effets que
j'éprouvais. L'idée me vint que j'étais empoisonné.
rSous étions trois qui avions pris du daAvamesc,
M. ir'^fi) et le docteur Aubert Roche. D'abord,
je n'accusais personne; je remarquai bien que mes
deux commensaux étaient infiniment moins agités
(I) Architecte distingué de la ville de Paris, qui, dans lintérêt
de Tart , a entrepris plusieurs voyages dans diverses parties du
monde, notamment en Egypte et en Nubie, dont il publie en ce
moment un magnifique Panorama avec lexle.
— 93 —
que moi ; jo iVeii concluais rien cependant qui ieur
fût défavorable. Insensiblement, dans mon exalta-
lion croissante , je me persuadai que le confrère
qui avait apporté le hachisch m'en avait donné à
moi d'une qualité différente et beaucoup plus ac-
tive, qu'il l'avait mélangée avec de Y extrait pur.
— C'est une épreuve, me disais-je , qu'il a voulu
faire; c'est une grave imprudence!... Mais qui me
répond qu'il n'a pas voulu m'empoisonner?... Il a
voulu m'empoisonner; et de m'écrier avec force:
« Aubert, vous êtes un assassin, vous m'avez em-
poisonné! » L'air enjoué avec lequel celui-ci écoute
mes lamentations , les paroles de consolation qu'il
me donne, ne font qu'accroître ma conviction. Je
luttai quelque temps contre cette pensée, don! je
ne méconnaissais en aucune manière l'absurdité.
Mais comme elle se représentait incessamment à
mon esprit à travers les mille et une autres pensées
qui l'assiégeaient , elles finirent par me dominer de
la manière la plus absolue. — Bientôt une illusion ,
dont je rendrai compte plus tard, fît surgir une
autie pensée Ywo^ , qui paraissait être une consé-
quence de la première, mais qui était bien plus
extravagante : j'étais mort, on était sur le point de
m'enterrer, c'est-à-dire, mon corps était mort ; mon
âme en était sortie. — Sans doute la conscience obs-
cure qui m'était restée, sinon de ma personnalité,
du moins de mon existence, me faisait établir cette
importante distinction. — H était difficile de pousser
plus loin l'extravagance. On peut rencontrer de
— 94 —
semblables idées chez les aliénés ; mais il s'en Tant
debeaucoupqu'ellessoientcommunes. En quelques
minutes, j'avais parcouru tous les degrés du délire
partiel le mieux caractérisé. — Un jeune homme
qui avait pris du hachisch fut frappé de terreur
et se persuada qu'il allait mourir. On se moqua de
lui. Quelqu'un s'avisa de suspendre un traversin à
la muraille, et le lui montrant : — C'est vous, dit-il,
que l'on a pendu ainsi; vous n'êtes plus de ce monde.
— Je le savais bien , s'écrie le pauvre diable ; c'est
affreux, n'est-ce pas, de mourir si jeune, et de cette
manière !
Lorsque l'excitation produite par le hachisch est
peu intense, les convictions fixes, erronées, se pré-
sentent encore , et même en très grand nombre ;
mais elles sont fugaces , ne font que paraître et dis-
paraître. Ce n'est que difficilement et seulement à
la faveur d'un grave désordre qu'elles pénètrent pro-
fondément dans l'esprit et y restent plus ou moins
de temps. C'est que, pendant longtemps , elles sont
combattues par le sentiment intime, par la con-
science que nous savons être si vivace au milieu des
troubles causés par le hachisch. Dans le cas de dé-
lire spontané ou de folie, les idées fixes, quelle que
soit leur nature, ont pour caractère essentiel de do-
miner l'intelligence d'une manière exclusive, ab-
solue, d'absorber en elles la personnalité de l'indi-
vidu. Il ne saurait en être autrement des idées fixes
développées par le hachisch, lesquelles ne sauraient
exister avec leurs caractères distinclifs qu'au lant
— 95 —
que la conscience, le moi, sont faussés et participent
au désordre général.
Voyons maintenant ce que nous apprend l'obser-
vation intime sur la manière dont se forment ces
idées.
Reportons-nous à ce qui se passe dans notre es-
prit, dans cet état de rêvasserie, dans ces moments
où nous laissons nos idées aller, pour ainsi dire,
là où bon leur semble , libres de toute contrainte.
Elles se jouent en foule dans notre esprit; mais
elles sont loin de nous être toutes indifférentes,
car elles éveillent plus ou moins vivement notre at-
tention suivant qu'elles se rattachent à quelque
passion dominante, à quelque instinct de notre na-
ture, secret ou avoué. Soldat ambitieux, vous rêverez
batailles , grades , honneurs; vous serez colonel,
maréchal de France.... Fanatique religieux, vous
songerez à l'enfer , aux tourments qui attendent les
damnés; et vous-même, si vous n'avez pas le bon-
heur d'être du petit nombre des élus, vous vous
représenterez le démon saisissant sa proie, avant
môme que votre âme ait été dégagée de ses liens
mortels. Ou bien le paradis et ses joies ineffables
captiveront vos pensées , vous entrerez en relation
avec la divinité, vous lui adresserez la parole, et
elle vous répondra.... Amoureux, vous serez le
maître, l'époux de celle que vous adorez; tous vos
désirs se réaliseront ; son image sera sans cesse sous
vos yeux, embellie par votre imagination. Haineux
et plein de sentimenis de vengeance , vous poursui-
— 96 -^
vrez voire ennemi d'invectives et de paroles de ma-
lédiction...., etc.
Dans l'état normal, c'est-à-dire, dans notre état
de puissance réflective et de parfaite indépendance,
de self-power , suivant l'énergique expression an-
glaise , nous voyons ces idées se jouer dans notre
esprit, comme si elles nous étaient en quelque
sorte étrangères; la moindre impulsion partie de
notre volonté les fait varier à l'infini , comme les
images du kaléidoscope que notre main agite ; nous
nous en débarrassons sans peine.
Mais, ainsi que cela arrive par l'action du ha-
chisch ou par des causes d'une nature différenle, que
cette puissance intellectuelle, dont nous parlions
lout-à'l'heure, vienne à s'affaiblir, à s'annihiler,
même complètement, passagèrement ou d'une ma-
nière permanente, et tout aussitôt cette pensée,
ce rêve, qui ne faisait que traverser votre esprit,
est transformé en conviction, en croyance fixe,
parce que la réflexion guidée par la conscience in-
time ne vient pas la combattre, Taccuser d'imposture
et la faire rejeter. Dans le hachisch, à moins, comme
nous l'avons dit, que Texcitation ne soit excessive,
les idées fixes sont très éphémères. On se surprend,
parfois, s'imaginant les choses les plus incroyables,
les plus monstrueuses bizarreries auxquelles on
s'abandonne corps et âme; puis tout-à-coup,
comme par éclairs , la réflexion vous revient , vous
ressaisissez voire pouvoir sur vous-mêmes, vous re-
connaissez l'erreur à laquelle vous vous laissez aller;
— 97 —
vous étiez fou , en un mot , et vous êtes devenu rai-
sonnable. Mais vous demeurez convaincu qu'en pous-
sant les choses un peu plus loin , l'idée û\e avait
grande chance de vous dominer complètement et
pour un espace de temps dont on ne saurait fixer
le terme.
Comme on le voit, c'est un point sur lequel on
ne se méprendra pas, j'espère, ce n'est point de la
théorie en matière de psychologie que nous faisons
ici ; nous signalons simplement des faits d'observa-
tion intime; nous décrivons des phénomènes que
chacun est à même de vérifier tout aussi bien que
nous, et qui , à nos yeux , ont la même garantie de
certitude que les opérations normales de notre es-
prit qui sont le plus faciles à apprécier et sur les-
quelles personne n'a jamais élevé de doute.
Locke a dit quelque part, en parlant des convic-
tions délirantes des aliénés : «Il ne me paraît pas
que les fous aient perdu la faculté de raisonner;
mais ayant joint mal à propos certaines idées, ils les
prennent pour des vérités.» Et ailleurs : «Après
avoir converti leurs propres fantaisies en réalités,
par la force de leur imagination, ils en tirent des
conclusions fort raisonnables. »
Jusqu'ici, on n'est pas allé au delà de cette ex-
plication donnée par le philosophe anglais. Est-il
besoin d en démontrer l'insuffisance ? Locke se
borne évidemment à exprimer le fait fondamental
de la folie par ces mots : ayant joint mal à propos
certaines idées. Il ne dit pas. il n'essaie pas même
7
— 98 —
de dire pourquoi cette associalion vicieuse a eu lieu,
et surtout comment il se fait que ceux chez qui elle
s'est opérée s'eu laissent imposer par leurs idées
fausses, y adhèrent irrésistiblement, dételle sorte
que nul raisonnement, nulle puissance morale ne
puisse les en détourner. Est-ce que tous les jours ,
à tous les instants , si nous nous examinons attenti-
vement , de pareilles associations ne se forment pas
dans notre esprit, sans que nous nous laissions in-
duire en erreur par elles? Locke paraît s'en prendre
à l'imagination; mais il n'indique pas la source où
l'imagination puise cette force toute nouvelle, ex-
traordinaire. Ce que nous venons de dire prouve
qu'elle réside essentiellement dans ïeoocitation, fait
primitif générateur de tous les phénomènes du délire.
En effet, si je me suis bien fait comprendre, si
l'on n'a pas oublié au sein de quelles circonstances,
de quelles conditions intellectuelles les idées ou
convictions délirantes ont pris naissance et se sont
fixées dans l'esprit, on reconnaîtra tout d'abord
ce phénomène de l'excitation dont j'aurais si fort à
rœur de donner une idée exacte, et que j'appellerais
volontiers une dissolution, une désagrégation molé-
culaire de l'intelligence, si j'osais l'exprimer comme
Je le sens. L'idée fixee^i le résultat de cette décom-
position intellectuelle, résultat qui persiste, alors
même qu'à beaucoup d'égards cette décomposition
a cessé et que lintelligence s'est, en quelque sorte,
recomposée : c'est l'idée principale d'nn rêve qui
survit au rêve qui l'a engendrée.
— 99 -^
Le mode de génération que nous venons de re-
connaître pour les idées fixes nées sous rinfluence
du hachisch, l'induction la plus légitime nous au-
torise, ce me semble , à l'admettre pour celles qui
caractérisent les divers genres d'aliénation mentale
compris sous le nom générique de délire partiel.
Voyons encore si l'observation ordinaire ne nous
en fournit pas de nouvelles preuves-.
Disons d'abord, ou plutôt répétons ce qui a été
dit dans nos prolégomènes : il s'agit ici d'un fait tout
de conscience, d'observation intime^ que rien ne
révèle au dehors, si ce n'est quelques symptômes,
trop fugaces le plus souvent pour pouvoir être
remarqués. L'exploration, dans ce cas, doit donc
s'adresser directement aux malades eux-mêmes.
C'est à eux de nous dire ce qu'ils ont éprouvé , ce
qu'ils ont senti ; et en un mot, c'est de leur propre
bouche que nous devons apprendre ce que nous
cherchons à savoir. De notre côté , en précisant
bien nos questions, faisons en sorte de les mettre
sur la voie; ils n'y entreraient jamais d'eux-mêmes.
Examinons d'abord dans quelles circonstances
se développent les convictions délirantes, chez les
aliénés.
Physiques ou morales , les causes morbides
ont pour résultat immédiat d'ébranler d'une ma-
nière plus ou moins brusque les facultés intellec-
tuelles en exagérant leur action, autrement dit, en
les surexcitant. Antérieurement l\ toute idée fixe,
il a existé cet état d'excitation générale des facultés
— 100 —
intellectuelles, celte agitation confuse, rapide des
idées , cette espèce de mouvement oscillatoire de
l'action nerveuse, qui caractérisent le fait psycho-
logique que nous avons nommé : fait primordial.
Prenons pour exemple les affections tristes, qui
sont incomparablement la cause la plus fréquente
des idées lypémaniaques. Leur action est d'autant
plus redoutable qu'elle est brusque et instantanée.
Or, que l'on examine de près cette action , et on lui
trouvera une complète analogie avec les résultats
immédiats d'une commotion plus ou moins forte
imprimée au cerveau , d'une congestion de cet or-
gane y d'une syncope ou d'un évanouissement, etc.,
c'est-à-dire trouble, obscurcissement plus ou
moins rapide et complet de la faculté de penser,
dissociation des idées , perte plus ou moins com-
plète , mais peu durable, de la conscience intime.
Les choses ne se passent jamais autrement, de
quelque nature que soient les causes que l'on fera
intervenir dans la production des idées fixes.
Nous ne pouvons invoquer à l'appui de ce que
nous venons de dire le témoignage des auteurs qui
ont écrit sur l'aliénation mentale. En voici la raison.
Les recherches auxquelles on se livre concernant
les causes de la folie, les premiers symptômes qui
ont signalé son invasion, etc., se bornent exclusi-
vement aux accidents physiques et moraux qui ont
paru avoir les rapports les plus immédiats avec la
manifestation du délire, ou môme, si l'on veut, avec
les changements b^s plus insignifianls qui ont pu
— 101 —
survenir dans le caractère, les habitudes, les affec-
tions du malade; on ne va pas au-delà. — M
ayant essuyé de vifs chagrins, ou bien à la suite
d'un violent accès de colère, ou bien encore par
suite de la suppression d'un flux hémorrhoïdal,
devient taciturne , bizarre; il se persuade qu'on en
veut à ses jours. Ses habitudes ont changé du tout
au tout. Il était rangé, économe ; il est devenu dis-
sipateur et prodigue , etc
Telle est la formule invariablement suivie pour
la description des différents cas d'aliénation. Mais
on s'aperçoit qu'au point de vue psychologique
y a là de profondes lacunes , et que les choses n'ont
été vues que par leur côté superficiel.
Pour pénétrer plus avant dans la maladie nais-
sante, la suivre pas à pas dans son développement,
non pas seulement extérieur et sensible, mais in-
térieur, au fond même de la conscience, c'est sur
soi-même qu'il faut pouvoir Tétudier; ou bien en-
core, quoique ce soit infiniment moins sûr, s'en
faire rendre compte par les malades eux-mêmes.
Il se rencontre, en effet, parfois j trop rarement
malheureusement, des malades placés dans des
circonstances exceptionnelles d'éducation qui, soit
après une bonne et complète guérison , soit dans
les intervalles de santé que leur laissent certaines
intermittences, sont parfaitement à mêmede nous
fournir les plus précieux renseignements, si l'on
vient à diriger leur pensée vers le sujet qui nous
occupe.
— 102 —
Paraù les aliénés à délire partiel, il s'en trouve,
comme on sait , un certain nombre chez lesquels
cette forme de délire a été précédée de celle qui ré-
sume dans sa plus haute expression , au début et
dans le cours de la maladie , la modification primi-
tive à laquelle nous rattachons toutes les lésions in-
tellectuelles, le désordre maniaque. Dans ce cas-ci,
du moins^ il est incontestable que, suivant les ex-
pressions dont Esquirol se sert pour caractériser
spécialement la marne, « la multiplicité, la rapidité,
l'incohérence des idées, on un mot, le bouleverse-
ment de tous les éléments de l'intelligence » ont précédé
les idées fixes.
Ces paroles du maître, nous sommes en droit de
les revendiquer pour toute espèce de délire partiel.
J'en appellerai au souvenir des médecins qui
ont quelque habitude des aliénés, qui ont vécu
parmi eux; lorsque ces malades étaient en état de
les comprendre, ils leur ont souvent adressé cette
question ou d'autres semblables : « — Comment
votre maladie a-t-elle commencé? Comment avez-
vous pu vous mettre dans la tête des idées aussi
absurdes, aussi extravagantes ? - Cela m'a fait tant
de chagrin, j'ai été si vivement ému que/e me suis
senti tout bouleversé ; je n'y étais plus du tout ; j'avais
perdu la tête ; mes idées étaient sens dessus dessous ;
je ne savais plus ce que je disais ni ce que je faisais , et
alors je me suis imaginé que » C'est l'idée fixe ,
l'idée qui , par la suite, dominera l'intelligence et
survivra au trouble général, au bouleversement des
— 103 —
facultés, qui, lui, aura passé avec la rapidité de
l'éclair.
Les idées fixes ne prennent pas toujours ainsi
l'intelligence d'assaut; elles ont, parfois, certaine
lutte à soutenir avec la conscience intime. C'est le
moment des incertitudes, de l'irrésolution, de
l'anxiété, de la mobilité extrême des pensées, en
un mot; c'est encore de l'excitation, moins in-
tense si l'on veut, et, que l'on me passe l'expres-
sion, plus délayée que dans le premier cas; mais
c'est toujours le même phénomène psychologique,
c'est le fait primordial.
Une fois le délire partiel déclaré, une fois que
les convictions délirantes ont, pour ainsi dire, pris
droit de bourgeoisie dans l'intelligence , il est ex-
trêmement rare qu'elles y restent dans un état sta-
tionnaire. Leur intensité , le degré d'influence
qu'elles exercent sur l'ensemble des facultés mo-
rales , les déterminations de l'individu sont loin
d'être toujours les mêmes. Quelquefois même elles
disparaissent complètement, pour reparaître en-
suite , presque toujours avec une énergie nouvelle
et une autorité plus absolue. En d'autres termes,
elles subissent des phases de rémittence et d'inter-
mittence.
Que l'on étudie avec un soin scrupuleux et persé-
vérant les modifications que nous venons de signa-
ler , les circonstances dans lesquelles elles se
développent; que l'on questionne minutieusement
les malades sur ce qu'ils éprouvent au moment
__ 104 —
même où leurs idées fixes les pressent le plus —
Pour parcourir de suite les deux points extrêmes,
chez les uns, ce sera simplement les signes exté-
rieurs d'une légère excitation qui contrastera avec
le calme dont ils jouissaient précédemment; chez
les autres, apparaîtront tout- à-coup, ou dans une
progression rapide, tous les symptômes qui caracté-
risent la manie intense. Le plus grand nombre of-
frira des symptômes intermédiaires tels que, durant
le sommeil, agitation, rêve, cauclu'mar, réveil en
sursaut, etc. ; pendant la veille, irrésolution, mo-
bilité des idées, rêvasseries, distractions de toute
espèce, crainte vague, pressentiments, sentiment
de pression dans la région précordiale Puis, au
sein de ces désordres toujours croissants, réappa-
rition des idées fixes, d'abord fugaces, passagères,
et bientôt enfin reprenant tout leur empire. Per-
sonne n'ignore que, dans les hospices et dans nos
maisons de santé, il faut redoubler de surveillance
envers les monomaniaques que leurs idées fixes
rendent dangereux pour les autres ou pour eux-
mêmes, alors qu'apparaissent quelques signes d'ex-
citation.
Ce qui prouve encore d'une manière qui ne laisse
pas de réplique que les modifications intellec-
tuelles que nous venons de signaler sont bien la
source première de toute idée fixe, c'est que fré-
quemment les malades chez lesquels on les observe
oublient, laissent, pour ainsi dire, de côté leurs
idées fixes habituelles, pour en adopter de non-
— 105 -^
velles, le plus souvent dans le sens de leur préoc-
cupation actuelle.
N'est-ce pas là l'état particulier du cerveau
qu'Esquirol a nommé avec ce pittoresque et tout à
la fois cette vérité d'expression qui lui sont fami-
liers, un état cataleptique? J'en citerai tout-à-l'heure
un exemple remarquable. En voici deux que j'em-
prunte à Esquirol :
a Une dame croit que son mari veut la tuer d'un
coup de fusil , elle s'échappe de son château et va
se jeter dans un puits; on lui dit que si l'on voulait
la faire périr , le poison est un moyen plus facile :
aussitôt elle a peur du poison et refuse toute espèce
de nourriture.
» Un mélancolique se croit déshonoré ; après
avoir cherché vainement à le rassurer, on lui
donne des consolations prises dans la religion , et
bientôt il se persuade qu'il est damné. >^
Le lien de l'association régulière des idées étant
une fois brisé, les pensées les plus bizarres, les
plus extravagantes, les combinaisons d'idées les
plus étranges se forment et s'installent pour ainsi
dire d'autorité, dans l'esprit. La cause la plus in-
signifiante peut leur donner naissance, exactement
comme dans l'état de rêve. « La ville de Die est
dominée par un rocher qu'on nomme le F ; un
jeune homme s'avise d'ajouter la lettre v au mot
Die, en fait le mot Dieu, et tous les habitants de Die
sont dieux pour lui. Bientôt il reconnaît l'absur-
dité de ce polythéisme, et il concentre alors la di-
— 106 —
vinité dans la personne de son père, comme étant
l'individu le plus respectable de cette contrée. »
(Esquirol.) Dans la manie , ou simplement l'excita-
tion maniaque , ces associations vicieuses se font et
se défont avec la même rapidité; le malade est le
jouet des convictions les plus variées. Dans le dé-
lire partiel, quelques unes seulement de ces com-
binaisons qui, par la réaction probable de quelque
passion énergique, ont surnagé, pour ainsi dire,
au milieu de cette confusion , de ce chaos d'idées ,
occupent exclusivement l'esprit.
M. X..., négociant retiré des affaires depuis
quelques années , se préoccupait beaucoup du ma-
riage d'une fille unique sur laquelle il avait con-
centré toutes ses affections. H apportait dans cette
affaire importante l'irrésolution, l'incertitude, la
prudence méticuleuse et craintive qui faisaient le
fond de son caractère, et qui , cette fois , étaient
accrues de toute la vivacité de son amour pa-
ternel.
Cette irrésolution avait été cause que divers
partis fort convenables avaient été refusés. Des re-
^veis, s'en étaient suivis , et M. X. .. se faisait à lui-
même d'amers reproches , craignant d'avoir com-
promis le bonheur de sa fille. Celle-ci enfin ayant
atteint un âge qui ne permettait plus guère de dif-
férer, M. X... approuva les poursuites d'une per-
sonne qui lui paraissait remplir les conditions de
fortune et de position sociale qu'il désirait. Déjà les
-choses étaient fort avancées , lorsque M. X... , re-
— 107 —
tombant dans son état d'indécision, crut devoir de-
mander de nouveaux sursis.
Bientôt après, sa raison parut évidemment alté-
rée. M. X... craignait d'avoir manqué aux plus
simples exigences de la probité et de la loyauté, en
agissant avec une prudence injurieuse à l'égard de
son futur gendre. Celui-ci ne pouvait manquer de
vouloir se venger en l'attaquant en calomnie devant
les tribunaux. Dès lors, il était un homme perdu ,
déshonoré ; sa honte rejaillirait sur toute sa famille.
Il ne vit plus qu'un moyen de prévenir tous ces
malheurs : c'était de se tuer. Heureusement , ses
funestes desseins n'échappèrent pas à la vigilance
de sa famille, qui sut déjouer toutes ses tentatives.
M. X... fut amené dans notre établissement.
Tels sont les symptômes de la maladie, décrits
d'après les renseignements fournis par les pa-
rents.
Mais nous ne saurions nous en tenir à cet exa-
men superficiel , qui ne nous apprend absolument
rien de l'état psychologique du malade. C'e^tM. X.. .
lui-même qui y suppléera.
Quelques semaines après son arrivée dans l'é-
tablissement, M. X. . recouvra la raison. Il fut en
état, non seulement de rendre un compte exact de
ce qui s'était passé en dernier lien , mais encore de
remonter vers l'époque où il commença à être ma-
lade. Je transcrirai fidèlement ses propres paroles.
Lui ayant demandé comment il avait pu se mettre
dans la tète des idées aussi absurdes que celles dont
— 108 —
il nous avait si souvent entretenus; s'il lui était
possible de s'en rendre compte : — Cela , dit-il ,
n'est pas chose facile; tout cela est très confus dans
mon esprit. Ce que je sais, c'est que peu de jours
auparavant, sans que je puisse m'expliquer pour-
quoi, j'étais comme abasourdi; yis^v moments, je
savais à peine ce que je faisais. J'avais des dis-
tractions incroyables; je me surprenais à penser à
toute autre chose que je n'aurais voulu. Ce qui ne
m'était jamais arrivé, je parlais tout seul , ou plu-
tôt je murmurais quelques paroles sans suite. Je
sentais bien que ma tête fermentait , mais je n'y
éprouvais aucun mal , et je n'aurais pas songé à
prendre avis démon médecin, si^. faligué de ne
plus avoir de sommeil depuis quelques temps, et
tourmenté par je ne sais quels fâcheux pressenti-
ments, je n'avais craint enfin de tomber malade.
Ces pressenliments n'étaient que trop fondés; car
peu de jours après , mon état ayant empiré, éprou-
vant dans la tête une sorte de vide immense, en
même temps que je sentais sur l'estomac comme
un poids qui m'empêchait de respirer, tout-à-
coup il me vint à l'idée que M...., mécontent de
mes procédés, pourrait m'intenter un procès, me
poursuivre en diffamation. Depuis lors, ceUe mau-
dite pensée ne m'a plus quitté. ..
— Dans vos moments d'insomnie, n'étiez-vous
pas tourmenté toujours par les mêmes idées, la
crainte d'avoii- offensé M....?
— Mon Dieu non ; dans mes crises , dans mes
— 109 —
accès de fièvre morale , comme je disais , je ne pen-
sais à rien à force de penser à trop de clioses à la
fois. Ce n'est que lorsque je recouvrais un peu de
calme que je me préoccupais de toutes ces sot-
tises.
Les premiers jours de son arrivée à Ivry, M. X.. .
paraît quelque peu ébranlé dans ses fausses con-
victions , par la mesure que l'on venait de prendre
à son égard. Il en parle continuellement, mais avec
une sorte de retenue; il est môme facile d'appeler
son attention sur des sujets étrangers. Quelque
temps après, un matin, au sortir de son lit, M. X ..
est pris d'une excitation assez vive. Une profonde
inquiétude est peinte dans sa physionomie. Les
yeux sont animés ; la langue est couverte d'un en-
duit jaunâtre; l'haleine est forte et fétide; la peau
sèche; le pouls varie de 72 à 7G. M. X... est tou-
jours en mouvement; il va et vient comme s'il ne
savait que faire, ni à quoi se prendre. Il n'attend
plus qu'on lui adresse la parole, pour parler de
ses chagrins, de ses craintes. C'est une véritable
excitation maniaque entée sur le délire partiel, car
toutes ses pensées gardent l'empreinte de ses faus-
ses convictions; mais alors ces convictions ont
acquis une puissance d'entraînement extraordi-
naire qui nécessite la plus active surveillance. Pour
la première fois, M. X... a eu une hallucination.
Il a, dit-il, été éveillé en sursaut par une voix
qui lui a dit à diverses reprises et d'une manière
parfaitement intelligilde : ^ Tu ne saurais en dou-
— 110 —
«ter, il y aura procès; lu es perdu, toi. la femme,
M ta fille !. . . » En peu de jours , le mal a acquis toute
la violence d'un accès de manie , mais sans in-
cohérence dans les idées : c'est la passion mania-
que jointe à la fixité des idées qui caractérise le
délire partiel. Comme chacun sait , les principaux
caractères du délire maniaque sont : i^ le déver-
gondage , l'incohérence des pensées ; 2" une sorte
d'irritation, de colère, de fureur toujours immi-
nentes et prêtes à faire explosion; chez M. X,.., ce
sont les passions mises en jeu par ses idées fixes
qui semblent gronder dans son sein , obscurcissent
son sens intime, entraînent sa volonté, trop affai-
blie par l'ébranlement cérébral pour résister à la
moindre impulsion. Bien évidemment , les idées
fixes n'ont pas changé de nature et sont restées
ce qu'elles étaient auparavant ; mais l'excitation
maniaque(on n'a pas oublié ce que nous entendons
par là : mobilité des idées, rapidité de conception ,
vivacité de sensations intimes , rêvasserie, etc )
leur a communiqué une énergie, une violence qui
ne leur est pas habituelle. Cet étal a duré quatre
ou cinq jours ; après quoi , sous l'influence d'une
médication dérivativetrès énergique, M. X... reprit
peu à peu son calme habituel et finit même par se
rétablir complètement.
Ici commence une nouvelle et courte période de
symptômes qui semblent être la contre-épreuve de
celle dont je viens de rendre compte.
De même que nous avons vu les idées fixes deve-
— 111 -
nir plus intenses par suite de l'aggravation du dés-
ordre général , de môme nous les verrons s'affai-
blir au fur et à mesure que le désordre s'amoin-
drira. Il fut facile, en effet, de suivre pour ainsi
dire pas à pas ces deux ordres de symnlômes dans
leur décroissance progressive. Devenu plus calme,
M. X... était plus accessible à nos conseils, qu'il
comprenait mieux, et qui môme le portaient à
réfléchir; il se remettait de plus en plus (n rap-
port avec les choses extérieures. Naguère presque
entièrement concentrée en lui- môme, son existence
morale commençait à s'épandre au dehors. Il don-
nait plus de prise aux raisonnements avec lesquels
on combattait ses idées dominantes.
Ainsi, insistons sur ce point, car il est impor-
tant, avec la cessation graduée de l'excitation,
disparaissaient, non pas les idées fixes, mais la con-
viction, la ténacité inébranlable sur laquelle elles
s'appuyaient. D'absolues, d'irrésistibles, de fatales
qu'elles étaient, tant que durait la modification
psycho-cérébrole qui leur avait donné naissance;
elles deviennent de plus en plus semblables aux
simples idées erronées auxquelles personne n'é-
chappe dans l'état de santé morale le plus parfait.
Arrivé à cette période, M. X .., qui, par mille rai-
sons, les unes plausibles , du moins en apparence,
les autres évidemment absurdes , n'avait voulu
faire jusqu'ici aucune concession , et s'était livré à
tout l'entraînement de ses idées dominantes, tout
en les soutenant encore, déclara cependant que si
— 112 —
une personne en qui il avait toule confiance et qui
était bien au courant de ses affaires, son frère, ve-
nait lui assurer qu'il était dans l'erreur, il le croi-
rait. Son frère fut admis à le visiter, etM. X... après
quelques heures de conversation avec lui, nous
annonça qu'il ne croyait plus rien de tout ce qu'il
nous avait dit, traita tout cela de chimères , etc. :
il était guéri.
Qui n'aurait pas suivi, ainsi que je l'ai fait, le
délire dans toutes ses transformations , jour par
jour, heure par heure , aurait bien pu , assurément,
se méprendre sur les caractères d'une semblable
guérison et en faire honneur à une influence toute
morale. (Les auteurs ont consigné plus d'un fait
de cette nature, et ces faits onlété aussi mal inter-
prétés , à mon sens du moins, que celui-ci aurait
pu l'être.)
Mais cela n'a été qu'apparent ; car lorsque le ma-
lade put converser avec son frère, déjà les voies
étaient préparées; la cause organique de la maladie
avait presque entièrement disparu ; le malade avait
cessé d'ôtre le jouet d'une idée fixe, pour tomber sous
le joug d'une simple erreur ; et cette erreur , rien
d'étonnant qu'elle se dissipât devant l'affirmation
d'une personne en qui M. X... avait confiance.
Comme je l'ai dit précédemment, l'amélioration
que j'ai signalée dans l'état de M. X... n'a duré que
très peu de temps, quarante-huit heures au plus.
Depuis lors, la maladie a persévéré en conservant
son type rémittent, avec les symptômes signalés
— 113 —
plus haut , sauf , pourtant , quelques modifications
dans la nature des idées fixes, sur lesquelles il im-
porte d'arrêter un. moment notre attention.
Presque à chaque accès, ces idées se sont por-
tées sur des sujets différents. Dans le principe , on
doit se le rappeler , elles étaient relatives à un pré-
tendu procès dont M. X... se croyait menacé par son
futur gendre. Plus tard, parfaitement rassuré sur
ce point, M. X... se persuada qu'une personne avec
qui, il y a déjà bien des années , il a ou quelques
différents relativement à des affaires de commerce,
renouvelant des querelles éteintes , et donnant
cours à des rancunes dissimulées jusqu'à ce jour,
allait mettre tout en œuvre pour le perdre , lui en-
lever sa fortune acquise par vingt années de travail.
Une autre fois , c'est sur sa santé que se tournent
ses craintes. Tant d'émotions, tant d irrégularités
de régime occasionnées par ses extravagances la-
vaient, disait-il, jeté dans un état de délabrement
dont il ne pouvait se relever; son existence était
désormais impossible. Enfin , en dernier lieu , se
croyant coupable de tou te sorte de mauvaises actions,
la police, qui jusque là s'était montrée tolérante à
cause de son état d'aliénation mentale , n'attendait
que son entier rétablissement pour s'emparer de sa
personne.
Ces variations si nombreuses et si faciles des
idées fixes ne sont-elles pas un indice certain qu'en
dehors de ces mêmes idées, il existe un état parli-
8
CLilier de l'entendement, qui en est la source pri-
mitive et nécessaire ?
Parmi quelques autres observations du même
genre , celle que nous venons de rapporter tient
le premier rang , pour ses caractères fortement ac-
cusés et capables de fixer l'attention. Il n'est pas
commun de rencontrer des malades qui puissent
analyser avec quelque exactitude leurs sensations
intimes, alors même que la conscience est, pour
ainsi dire, prête à leur échapper. Le plus souvent
l'observateur en est réduit aux signes extérieurs , et
nous savons qu'il y a là de nombreuses chances
d'erreur, attendu que ces signes peuvent manquer
alors même que le désordre psychique primitif est
assez intense. C'est précisément là ce qui est arrivé
chez M. X .. au début de sa maladie. Oéjà, en
effet, ses idées étaient, ainsi qu'il le dit lui-même,
tout embrouillées^ du moins par moments, sa tête
n'y était plus j qu'on ne voyait encore en lui que de
l'irrésolution, une faibiesse de caractère qui ne
savait prendre aucun parti.
Je citerai encore un ou deux autres faits qui,
s'ils sont moins complets à quelques égards que
le précédent, peuvent néanmoins contribuer à éveil-
ler l'attention des observateurs sur le sujet qui nous
occupe.
M"'*^ ... est tourmentée depuis quelques an-
nées par des idées fixes et des hallucinations de
la vue , de l'ouïe , du goût et de l'odorat. Je ne dirai
- 115 —
rien pour le moment des hallucinations, dont il
sera question dans un chapitre spécial. M""^...
est persuadée que certains membres de sa famille
ont voulu l'empoisonner pour s'approprier sa for-
tune ; elle esl également convaincue que beaucoup
d'autres moyens encore ont été mis en usage pour
la faire périr.
Ces idées ne la quittent jamais ; mais elles sont
loin d'avoir toujours la même intensité, c'est-à-dire
d'exercer la même influence sur la malade. D'habi-
tude M""^ ... paraît à peine s'en préoccuper, en
parle rarement , même lorsqu'on la met sur la voie.
Elle se conduit fort convenablement, et rien abso-
lument ne trahit le trouble de ses facultés.
Par intervalles assez éloignés, il survient de Tex-
citation. La physionomie s'anime, les joues se co-
lorent vivement, M'"*^ ... devient irritable , cherche
querelle à ceux à qui elle reproche son isolement ,
est d'une extrême loquacité. Ses discours sont in-
terminables etont rapport exclusivement à ses idées
dominantes. Elle veut entretenir tout le monde des
persécutions auxquelles elle est en butte-, elle reçoit
avec dédain et souvent avec colère les conseils que
nous lui donnons. Elle ne se lasse pas de solliciter sa
liberté; elle invente mille ruses pour la recouvrer,
contre la volonté des chefs de l'établissement.
Quelquefois cette excitation atteint la violence
d'un accès de manie, sans que jamais les idées de-
viennent incohérentes et sortent du cercle des idées
fixes.
— 116 —
M. N... ne compte dans sa famille, qni est très
nombreuse, aucun membre qui ait été atteint d'af-
fection cérébrale ou de toute autre maladie ner-
veuse; il est âgé de 4B ans. En i83i, il a été pris
d'un violent rhumatisme articulaire qui a duré six
semaines, et contre lequel les saignées locales et
sans doute les opiacés ont été employés. En i832,
peu après la disparition du choléra, M. N .., que
l'épidémie avait fort effrayé, fut atteint d'une gas-
trite qui résista à toute espèce de traitement. « Au
bout de quinze mois environ, mes nerfs, dit le
malade, commencèrent à se prendre, à l'exception
de ceux de la tête; c'est-à-dire que j'avais dans
les bras , dans les jambes des inquiétudes , des
frissons ou plutôt des frémissements qui m'étaient
très pénibles. Mes souffrances d'estomac dimi-
nuèrent sensiblement, et, pendant les trois an-
nées qui suivirent, elles furent très supportables.
A partir de cette époque jusqu'en i84i, je ne les
ai ressenties que de temps à autre.
» Depuis bien des années je suis sujet à des
maux de tête. Vers la fin de iB^i, ces maux de
tête devinrent tout-à-coup extrêmement violents,
en même temps que mes maux d'estomac dispa-
raissaient complètement. De ce moment date ma
maladie morale... »
Avant d'aller plus loin , je prie M. N... de préci-
ser, autant que possible, ce qu'il ressentit à cette
époque. — Qu'éprouviez -vous dans la tête? Où
aviez-vous mal? — Portant ses deux mains sur
— 117 —
chaque côté du front : « li me semblait, dil-il, qu'on
me la comprimait de la sorte; j'y sentais des cha-
leurs, et, ainsi que je l'ai souvent dit à ma femme,
j'aurais cru que mon crâne allait s'enlever. — Est-
ce alors que vos idées se dérangeaient?— J'étais tout
abasourdi, j'avais des éblouissements , je ne pou-
vais plus penser : vous m'auriez adressé la plus
simple question, que je ne vous aurais pas com-
pris. J'étais obligé de cesser toute espèce d'occupa-
tions ; je n'étais pas assez maître de mes idées pour
les continuer. C'est ainsi que je suis tombé dans
l'état où vous me voyez maintenant. )) — Yoici quel
est cet état : la pensée est bien véritablement dans
un état cataleptique; les idées les plus indifférentes
peuvent revêtir tout-à-coup les caractères des idées
fixes. En vain M. N... s'efforce de les renvoyer, de
les oublier, en portant son attention sur des sujets
qui l'intéressent vivement ; ces idées restent, se
représentent sans cesse à son esprit: c'est son cau-
chemar perpétuel, «il en est de ces idées, me disait-
il, comme de ces airs que nous répétons involon-
tairement, sinon de vive voix, du moins mentale-
ment, et cela pendant des heures entières, et même
des journées, sans que nous puissions nous en
empêcher. »
Il est digne de remarque que , dans ce cas , la
fixité des idées est tout-à-fait indépendante des
affections. Elles sont, comme nous l'avons dit,
complètement indift'érentes ; elles ne sont pas
même de nature à exciter sa curiosité. Ainsi, par
— 118 —
exemple, M. N... fait un jour une longue prome
nade au-dehors de rétablissement, avec son do-
meslique. Il engage ce dernier à se rafraîchir en
prenant un peu d'eau et de vin comme il fait lui-
même. Il se dit : Cet iiomme a accepté mon offre,
c'est que peut-être il aime le vin !... Et cette idée
ne le quittera plus de quelques jours; elle le tour-
mentera sans cesse. M. N... se dit et se répète mille
ei mille fois : Mais que m'importe que cet homme
aime le vin (s'il l'aime)? Qu'ai-je à voir à cela?
Pourquoi m'en inquiéter? D'où vient que cette
idée saugrenue s'acharne après moi , et, qui pis
est , qu'elle m'affecte aussi vivement que la pensée
la plus triste? M. N... vient me faire part de
cette nouvelle bizarrerie. Il se persuade qu'un
moyen de s'en débarrasser, c'est d'en faire la con-
fidence à son domestique ; mais, en même temps,
il craint qu'une autre idée plus extravagante ne la
remplace aussitôt. Je lui conseille de n'en pas par-
ler, etj pendant plus de trente-six heures, il n'en
a pas eu d'autre , mais il en a été très tourmenté.
Enfin elle a dû céder la place à cette idée d'un
autre genre : un soir, en se mettant à table, M. N...
rémarque qu'une dame avec laquelle il dîne ordi-
nairement , a mis, ce jour-là, contre son habitude,
une chemisette à boutons d'or : « Mais pourquoi
donc celte dame a-t-elle mis une chemisette aujour-
d'hui?» se demande M. N... Dès lors, il n'y a plus
de place dans son esprit que pour cette pensée ;
l'image de la dame à la chemisette ne sort plus de
— 119 —
son souvenir ; elle éveille des idées erotiques (jui
lui font beaucoup de mal.
M. N... est plus particulièrement tourmenté par
ses fixités^ comme il les appelle, la nuit, quand
il ne dort pas. C'est alors aussi qu'il éprouve le plus
vivement une sensation d'une nature particulière,
et qui lui annonce infailliblement l'arrivée de ses
idées extravagantes. M. N... la décrit ainsi : « C'est
comme une nappe de fluide électrique qui m'enve-
loppe tout-à-coup des pieds à la tête , une espèce
de frisson général; j'ai des éblouissements , je suis
étourdi , la tête me tourne. Il y a des moments où
je pourrais comparer mon individu à une corde de
harpe que l'on a pincée fortement... » Tout cela es!
caractéristique ; nous n'avons pas besoin d'in-
sister.
La maladie suit une marche assez franchement
rémittente, au moins depuis que nous l'observons.
Les rechutes sont invariablement annoncées par
une excitation plus ou moins vive Les traits du
loalade, où règne habituellement le calme le plus
parfait, deviennent mobiles, inquiets; les yeux
s'animent, le visage pâlit. M. N.,. ne peut rester
en place, s'agite sur sa chaise; ses paroles sont
précipitées ; elles ne sont pas toujours, au dire du
malade, en harmonie avec sa pensée , mais elles
ne sont pas non plus incohérentes. Les fixités sont
nombreuses alors. M.N... désespère de plus en plus
de sa guérison; il se lamente, s'irrite contre lui-
même, etc.
— hiO —
Nous bornerons là nos citations pour résumer en
quelques mots ce que nous venons de dire.
r Anténeurement aux faits que nous avons rap-
portés, et dont il eut été facile, mais, peut-être
aussi^ fastidieux de grossir le nombre, V observation
intérieure, l'observation par la conscience intime,
nous avait permis d'établir en principe que la dés-
association des idées et l'état de rêve qui est sa
conséquence naturelle étaient la source première,
le fait psychique primordial des idées fixes.
2^ Nous avons constaté pour ces mêmes idées
une source absolument identique chez les aliénés,
soit qu'on les considère à leur point de départ , ou
bien dans d'autres périodes de la maladie.
Il nous reste à parler d'un fait de pathologie
mentale d'une liaute importance et qui vient à
l'appui de la thèse que je viens de développer.
On sait que, dans l'immense majorité des cas,
pour peu que le délire partiel se prolonge , les in-
dividus qui en sont atteints finissent par tomber
dans la démence.
Or, au point de vue psychique, il y a peu de
différence entre le délire des déments et celui des
maniaques Chez les uns comme chez les au très ;,
la lésion intellectuelle pèse également sur i'ensem-
hle des facultés morales. Je ne méconnais pas la
différence de nature de cette lésion dans la manie
et dans la démence ; je ne confonds assurément pas
la surabondance des idées, l'activité excessive, l'é-
nergie des souvenir? et de 1 nnaginalion qu'on trouve
»_- 1-21 —
d'une pan nec l'atïaiblisseraeiit de l'iiitellect, de
la mémoir.i et de l'imagination que l'on observe de
l'autre; n.afs, dans les deux cas, le résultat psy-
chique est essentiellement le même, c'est-à-dire
l'incohérence, la désassociation des idées, l'impos-
sibilité de former des jugements, etc. , etc.
De ces considérations ne ressort-il pas que les
idéesfixes ou convictions délirantes qui constituent
ce que Ton est convenu d'appeler le délire partiel
ou la monomanie n'ont point une existence abso-
lue, mais., comme tous les autres phénomènes fon-
damentaux du délire , dépendent essentiellement
d'une lésion générale des facultés? La preuve qu'il
en est ainsi , c est que, j)ar le seul fait de la durée
du mal , cette même lésion ne manque jamais de
se reproduire, après avoir été quelque temps plus
ou moins dissim.ulée par la prédominance de cer-
taines idées extravagantes dans lesquelles le ti'ou-
ble général a paru se concentrer momentané-
ment.
l'^n terminant ces considérations sur le délire
partiel, nous dirons quelques mots de la nature
psychique des idées fixes.
Jusqu'ici , selon nous , comme tous les phéno-
mènes primitifs du délire , les idées fixes n'ont été
envisagées que d'une manière superficielle, dans
leur expression extérieure plutôt que dans leur na-
ture intime. En disant : il est des malades qui se
persuadent, qui affirment telle ou telle chose, on
a cru exprimer le phénomène tout entier, sans re-
— mu —
chercher de quelles combinaisons mentales ce même
phénomène était le produit.
A nos yeux , quelque simple qu'on la suppose,
de quelques apparences de raison qu'elle s'enve-
loppe , l'idée fixe ne peut être que le résultat d'une
modification profonde , radicale, de l'intelligence,
d'un bouleversement général de nos facultés.
Elle est l'indice d'une transformation totale de
l'être pensant , du moins dans les limites d'une cer-
taine série d'idées.
On Ta quelquefois, surtout dans ces derniers
temps , confondue avec Verrew\ C'est une faute
contre toutes les notions psychologiques.
Un fou 7iese trompe pas. Il agit intellectuellement
dans une sphère essentiellement différente de la
nôtre , de celle « m quâ movemur et sumus. » Gomme
aliéné, il a une conviction contre laquelle ni la rai-
son d'autrui ni la sienne propre ne sauraient pré-
valoir; non plus que nul raisonnement, nulle pen-
sée de l'état de veille, ne sauraient redresser les
raisonnements et les pensées de l'état de rêve.
La même différence existe entre l'homme aliéné
et 1 homme raisonnable (j'entends toujours parler
du même individu), qu'entre l'homme qui rêve et
l'homme qui est éveillé.
Les idées fixes ne sont , pour ainsi dire , que des
parties détachées , de véritables phénomènes épi-
sodiques d'un état de rêve qui , dans les limites de
ces idées , se continue pendant la veille.
De tout temps , le langage vulgaire a consacré
- 123 —
cette vérité, en appliquant particulièrement aux
aliénés dominés par des idées fixes, la dénomina-
tion de rêveurs!
Et , chose digne de remarque ! ces malades eux-
mêmes ne croient jamais mieux caractériser leurs
idées extravagantes, qu'en les appelant des rêves;
quand ils viennent à recouvrer la santé , ils ne se
les rappelent que comme les accidents d'im rêve
plus ou moins bizarre, plus ou moins prolongé.
Je n'ignore pas qu'on ne saurait se résoudre faci-
lement à admettre qu'un individu dont les idées ,
les paroles , la conduite , sont celles d'un homme
qui a conscience de sa situation vis-à-vis des per-
sonnes et des choses au milieu desquelles il vit, que
cet individu, disons-nous, soit réellement en état
de rêve lorsqu'il exprime des idées bizarres , en op-
position avec le sens commun.
Cependant rien de plus réel que cet état de rêve
partiel et circonscrit dans les limites de quelques
idées. Il est on ne peut plus facile de s'en assurer
en se soumettant, pour quelques instants seulement,
à rinfluence du hachisch. On se convaincra parfai-
tement que l'on peut être tout à la fois le jouet des
rêves lesplus extravagants et conserver la conscience
de ses rapports extérieurs , la liberté de son juge-
ment , etc.
1.24
§ VII. -— Sixième phénomène : Lésion des alTections.
Dans le hachisch, les facultés effectives parais-
sent éprouver le môme degré de surexcitation que
les facultés de l'intellect. Elles ont la mobilité et,
tout à la fois , le despotisme des idées. Au fur et à
mesure que l'on se sent plus incapable de diriger
ses pensées , on perd le pouvoir de résister aux af-
fections qu'elles mettent en jeu et dont la violence
ne connaît plus de bornes, lorsque le désordre de
l'intellect est arrivé jusqu'à l'incohérence.
Pour mieux les étudier, nous les examinerons sé-
parément j suivant :
1° Qu'elles ont rapporta des choses passées,
mais dont nous avons conservé le souvenir;
^'^ Qu'elles se rapportent à des choses présentes,
ou qui nous impressionnent à l'instant même et
pour la première fois.
Dans cette seconde catégorie nous rangerons celte
vive irascibilité qui nous porte à saisir avec em-
pressement toute cause capable d'exciter noire co-
lère, noire haine et tous nos plus mauvais instincts;
cette sensibilité outrée qui nous fail exagérer nos
sentiments d'amitié ; de reconnaissance ; notre joie,
noire tristesse, nos espérances, nos craintes, nos
terreurs, etc. Avec de semblables dispositions,
telle cause qui, dans l'état ordinaire, eût tout au
plus excité notre mécontentement, nous met immé-
diatement en fureur ; et cette fureur que l'on sent
— 1:25 ~^
gronder dans son sein, mais que l'on comprime fa-
cilement par la conscience qu'on a de la situation
dans laquelle on se trouve, c'est aux moyens les
plus extrêmes que l'on songe tout d'abord pour la
satisfaire. Si quelque chose vient à nous effrayer,
nous sommes bientôt assaillis par des craintes, des
angoisses inexprimables ([ui jettent comme un voile
sombre sur tout ce qui vous environne. Un Jour, au
milieu d'un accès de hachisch assez intense et dont
j'ai déjtà rendu compte dans un autre travail , mes
oreilles sont tcut-à-coup frappées d'un bruit de
cloches. Ce n'était point une hallucination; mais,
étant mal disposé, j'attache à ce bruit auquel je
n'aurais certainement pas pris garde dans toute
autre* circonstance, l'idée d'un glas ou de funé-
railles que l'on sonnait. «Je tombe immédiatement
dans un véritable état de panophobie. Je me sens
toiit-à-coup saisi d'une terreur que je ne puis
m'expliquer, et dont je cherche en vain à m'affran-
chir. Je demande instamment que Ton ferme une
croisée de la chambre oi^i je me trouvais, non pas
que j'éprouve le désir de me précipiter par cette
croisée, mais je crains que la fantaisie ne m'en
prenne. Je ne vois plus qu'avec effroi différentes
armes antiques appendues à la muraille , et que
j'avais à peine remarquées jusqu'alors ; je me de-
mande si elles ne sont |)as destinées à me faire
du mal , 5 me tuer, j^cut-ôtre. La présence de quel-
ques amis est loin de me tranquilliser. A l'exception
d'un seul , je ressentais pour eux une vive défiance;
— 126 —
je les détestais sans savoir pourquoi. Je trouvais
moyen de jeter du ridicule sur tout ce qu'ils di-
saient; en un mot, toutes les mauvaises passions
fermentaient dans mon âme. ^> [Mémoire sur le trai-
tement des hallucinations y etc.)
Comme les idées auxquelles elles se rattachent,
les affections ont sur l'intelligence un empire absolu,
précisément parce que leur action s'exerce isolé-
ment, sans le contre-poids que, dans l'état normal,
la réflexion leur oppose toujours. Ce sont des im-
pulsions instinctives , aveugles, auxquelles la con-
science ne prend aucune part.
Je voudrais être bien compris : je ne crois point
à une lésion essentielle de ce que l'on est convenu
d'appeler facultés affectives. Cette lésion n'est
qu'apparente et consécutive à celle de l'intellect;
elle découle de l'état pathologique que nous avons
signalé, c'est-à-dire de l'excitation; tant que l'as-
sociation des idées est régulière , tant que la rapi-
dité incoercible des perceptions ne trouble pas
l'intellect, les affections quelles quelles soient,
gaies ou tristes , haineuses ou bienveillantes, n'é-
prouvent, pour ainsi dire, aucune fermentation,
elles restent sous la main de la volonté. L'état
d'irréflexion qui est la conséquence nécessaire de
l'excitation fait toute leur puissance.
Voilà, du moins, ce que nous apprend la con-
science intime et, nous ajouterons, ce que con-
firme l'observation exacte des maladies mentales.
Rien, comme on sait, n égale la fougue, la violence
— 127 —
des passions du maniaque, si ce n'est l'extrême
incohérence de ses idées. Et si on observe de près
les monomaniaques, si surtout on s'éclaire des re-
marques que quelques uns ont pu faire sur eux-
mêmes , on s'assurera que toutes les fois que leurs
passions se sont traduites au dehors par des actes
qui attestaient une grande puissance d'entraîné
ment , c'est à un état d'excitation plus ou moins
apparent qu'il fallait Tattribuer. Nous avons en
ce moment sous les yeux une dame qui , depuis
plusieurs mois, est en proie à des idées fixes et à
des terreurs imaginaires ; elle était assez calme
depuis un mois environ qu'elle est dans la mai-
son ; il fallait beaucoup la questionner pour ob-
tenir d'elle quelques paroles, quelques demi-
confidences relativement à ses idées dominantes.
Sous l'influence d'un froid rigoureux, un état
d'excitation assez vive est survenu. Les idées de
lM"'^.., le plus souvent en rapport avec le sujet
de son délire, sont parfois décousues ; les concep-
tions sont rapides, les mouvements sont brusques,
saccadés , une sorte de tremblement nerveux agite
tous les membres Les craintes, les terreurs
imaginaires de la malade sont portées au dernier
degré: c'est l'épouvante et l'effroi personnifiés,
c'est l'état prolongé d'un individu qui tout-à-coup,
à l'improviste, est saisi de la plus vive terreur, et
qui, dans son trouble , ne sait ce qu'il dit ni ce
qu'il fait, et, comme on dit si énergiquement , 7ie
sait où dcmner de la tête.
— 128 —
Tous les ailleurs ont admis rexistence d'une
lésion essentielle des facultés affeclives dans cer-
tains cas de folie.
Pinel, le premier, a admis Texistenced'un délire
spécial portant exclusivement sur les affections.
«On peut , dit-il , avoir une juste admiration pour
les écrits de Locke , et convenir cependant que les
notions qu'il donne sur la manie sont très incom-
plètes , lorsqu'il la regarde comme inséparable du
délire. Je pensais moi-même comme cet auteur,
lorsque je repris à Bicêlre mes recherches sur celle
maladie , et je ne fus pas peii surpris de voir plu-
sieurs aliénés qui n'offraient à aucune époque aucune
lésion de l' entendement ^ et qui élaient dominés par
une sorte d'instinct de fureur, comme si les facultés
affectives seules avaient été lésées. »
Esquirol partage l'opinion de Pinel: il ne le fait
cependant qu'avec une certaine réserve; il n'exclut
pas absolument toute lésion intellectuelle. « Les
signes de la monomanie raisonnante, dit cet auteur,
sont le changement, la perversion des habitudes,
du caractère, des affections. Dans la monomanie
(ordinaire) il est évident que l'intelligence est lé-
sée, et que cette lésion entraîne le désordre des
affections et des actions. Dans la monomanie rai-
sonnante, l'intelligence n'est pas essentiellement lé-
sée, puisqu'elle assiste aux actes de l'aliéné , puis-
que le malade est toujours prêt à justifier ses sen-
timents et ses actions. »
M. Calmeil est encore moins aftirraatif que son
i
— 1-29 -
maître, car il reconnaît «que, dans la nionomanie
morale, l'aliénation de l'intellect était difficile à sai-
sir et à caractériser ; l'aliénation affectant surtout
les sentiments, les penchants et les instincts, il n'est
pas toujours également facile d'apprécier à sa juste
valeur l'anomalie qui se manifeste dans les fonc-
tions de l'encéphale. » {Dict. en 26 voL art. Mono-
MANIE.)
Enfin, un auteur anglais recommandable par
d'excellents travaux sur l'aliénation mentale, le
docteur Prichard, admet une folie morale qu'il dé-
finit : «Morbid perversion of the feelings, affections
and active poAvers, without any illusion or erroneous
convictions impressed upon the understanding. »
Je regrette assurément de me trouver en oppo-
sition avec les auteurs que nous venons do citer;
mais nous croyons que, faute de pouvoir s'appuyer
sur l'observation intime , ils ont donné beaucoup
trop de valeur à de simples apparences ; l'intellect
seul est essentiellement lésé dans la folie morale;
le désordre des affections est consécutif au désor-
dre des pensées. Le trouble de l'entendement,
la désassociation des idées est la source première
de toute lésion affective; des signes certains, évi-
dents, le révèlent toujours au début de la folie dite
morale ou affective; il peut s'effacer plus ou moins
dans le cours de cette maladie , mais il est rare
aussi qu'il n'apparaisse pas de nouveau de temps à
autre , ravivant toujours la lésion affective; sa ces-
sation définitive fait disparaître plus ou moins ra-
9
— V60 —
pidement tous les autres symptômes ; c'est la gué-
rison.
Ajoutons ici une remarque déjà faite par Esqui-
rol , c'est que la variété de délire dont il est ques-
tion passe fréquemment à l'exaltation maniaque et
se termine fréquemment par la démence.
L'action surexcitante du hachisch porte égale-
ment sur désaffections dont les causes sont passées,
depuis plus ou moins de temps , à l'état de simples
réminiscences , et qui n'ont laissé dans l'âme que
de légers vestiges. 11 arrive encore que telle affec-
tion, que l'on croyait complètement éteinte, se ravive
tout-à-coup , ou bien que telle autre , qui était
jusqu'alors demeurée comme ensevelie au fond de
l'âme, que l'on s'avouait à peine à soi-même, et
qui , de cette manière , échappait à sa propre con-
science, atteint brusquement un tel développement
qu'on serait tenté de se croire placé sous l'in-
fluence de quelque charme. Cela est vrai surtout
des sentiments amoureux , probablement à cause
de cette tendance, de cette sorte d'aspiration vers
le bonheur que détermine le hachisch. La vivacité
des souvenirs , qui donne une sorte d'actualité aux
choses passées , l'imagination qui se plaît à parer
l'objet de nos affections de tout ce qui peut en
rehausser le prix , expliquent le phénomène dont
nous parlons.
Le hachisch, dans ce cas, peut avoir la puis-
sance d'un véritable philtre, en ce sens, du moins,
que, s'il ne fait pas naître l'amour , il imprime à
— IM —
ce sentimentuiie énergie et une activité inattendues,
et dont il est difficile qu'il ne reste pas quelque
chose , alors même que tous les autres effets du
philtre ont disparu.
Je pourrais raconter, à ce propos, plus d'une
anecdote qui viendrait à l'appui de ce que nous ve-
nons de dire. Il est sans doute plus convenable
que je m'en abstienne. Des récits de cette nature
présentent toujours un côté tant soit peu léger ,
disons le mot, scandaleux, qui siérait mal à un tra-
vail aussi sérieux que Test celui-ci.
Je me hâterai d'ajouter encore, au risque, ou
plutôt malgré la certitude de désappointer certaines
gens, beaucoup de gens peut-être, que les effets
dont nous venons de parler sont exclusivement in-
tellectuels. L'imagination en fait tous les frais, les
sens n'y sont pour rien. Platon lui-même n'eût pas
rêvé des feux plus purs et plus immatériels que ceux
qu'allume le hachisch.
§ YIII. — Septième phénomène : Impulsions irrésistibles.
Les impulsions , ces sortes de mouvements in-
stinctifs qui se font en nous, presque à l'insu de
la conscience , acquièrent , par l'influence du ha-
chisch, une puissance d'entraînement extraordi-
naire, et même tout-à-fait irrésistible si l'action
toxique est très intense.
Il en est des impulsions comme des passions af-
— J3!2 —
fectives; elles puisent toute leur énergie dans l'ex-
citation, c'est-à-dire dans l'ébranlement intellectuel
qui met obstacle à l'association régulière et libre
des idées.
Comme les idées, elles dominent d'autant plus
complètement l'intelligence que l'incohérence est
plus prononcée et que , par cela même , leur ac-
tion est plus isolée et plus indépendante.
Toujours mobiles et fugaces lorsque l'action
toxique commence à se faire sentir, elles peuvent
avoir, comme les idées qui les font naître , leur pé-
riode de fixité.
Mais elles ne sont réellement irrésistibles que lors-
que l'excitation primitive reparaît.
Je rappellerai , à cette occasion , un fait dont j'ai
déjà parlé : en voyant une croisée ouverte dans la
chambre oii je me trouvais , l'idée me vint que je
pourrais , si je voulais , me précipiter par cette croi-
sée. Je demandai qu'on la fermât. Je ne songeais
pas à exécuter ce mauvais dessein ; mais je crai-
gnais que l'idée ne m'en vînt; au fond de cette
crainte je sentais déjà comme une impulsion nais-
sante, et j'ai l'intime conviction que j'y aurais cédé,
avec un degré d'excitation de plus.
Comme on sait, l'action du hachisch n'est pas par-
faitement continue. Durant la courte période de ré-
mittence, la même pensée était encore présente à
mon esprit, mais non plus la crainte de céder à l'ab-
surde envie de me jeter par la fenêtre. J'avais peine,
même, à m'expliquer comment pareille crainte
— 133 -
avait pu me venir. Et néanmoins cette même crainte
ne tardait pas à reparaître avec l'excitation.
Maintenant, prenant pour guides les faits que
nous venons d'exposer, si nous étudions les im-
pressions morbides chez les aliénés, nous verrons
que les choses se passent exactement de la même
manière.
Une variété du délire qui , dans ces derniers
temps , a été un sujet d'étude particulière et de dis-
cussions médico-légales du plus haut intérêt, c'est
celle où les malades paraissent entraînés par des
impulsions irrésistibles, sans que leur entende-
ment soit aucunement lésé.
Tous les auteurs ont répété après Pinel et Es-
quirol qu'il était des cas de folie où la volonté, les
instincts étaient exclusive^nent lésés ; qu'un individu
pouvait être entraîné aux actes les plus extravagants,
les plus monstrueux, les plus antipathiques à notre
constitution morale, sans que son entendement,
à aucune époque, à aucun égard, présentât d'al-
tération.
Ici , comme dans beaucoup d'autres cas , l'obser-
vation a été superficielle, et, partant, incomplète.
On s'est arrêté, pour juger de l'altération dont on
soupçonnait l'existence , à des signes extérieurs qui
ne pouvaient la révéler qu'imparfaitement. Et si
les malades parfois ont parlé, on n'a pas assez fait
compte de ce qu'ils ont dit, on ne s'est occupé que
des symptômes les plus saillants et les plus exté^
rieurs.
— 134 —
La lésion de la volonté, l'irrésistibilité des dé-
terminations instinctives sans une lésion de l'intel-
lect est une chimère.
Tous les philosophes , et non pas seulement
Locke, ont admis cette vérité à priori; nous l'avons
confirmée par l'observation intime qui nous a ap-
pris que les impulsions ne devenaient irrésistibles,
que la volonté n'était entraînée qu'autant qu'il sur-
venait de l'excitation dans l'entendement , c'est-à-
dire que les éléments mêmes de notre nature mo-
rale étaient bouleversés , que le principe de toute
action régulière , l'unité du moi, était anéantie. Tant
que cette unité est conservée , tant que la conscience
intime n'est pas éteinte , on se sent parfaitement
maître des mouvements instinctifs, quels qu'ils
soient. Et s'il arrive que l'on soit entraîné, ce n'est
jamais que dans un moment où toute conscience
était, sinon éteinte, du moins pervertie, quelque
court qu'ait été ce moment, quelque faibles que
soient les traces de son passage dans notre esprit.
Ecoutons les malades qu'Esquirol interrogeait à
ce sujet : «Ces malades déploraient les détermina-
tions vers lesquelles ils étaient fortement entraînés,
mais tous avouaient qu'ils sentaient quelque chose
à l'intérieur dont ils ne pouvaient se rendre compte,
que leur cerveau était embarrassé, qu'ils éprouvaient un
trouble inexprimable dans V exercice de leur raison.,, n
Les déterminations d'un aliéné ne sont pas tou-
jours irrésistibles , bien qu'en aucun cas on ne
puisse l'en rendre responsable.
- Î35 —
Elles ne sont souvent que la cons(k[uence par
laitement logique de ses fausses convictions. D'au très
fois, et c'est le cas dont il s'agit, elles tiennent à
une disposition particulière de son intelligence ,
qui le livre, sans moyens de résistance possible, à
toutes ses impulsions, qui le fait agir sans savoir
ce qu'il fait, sans qu'il lui soit possible de s'en
rendre compte, machinalement, comme si , enfin,
il obéissait à im ret;e , selon l'expression générale-
ment usitée parmi les malades.
Ce dernier fait a une importance que tout le
monde comprendra, surtout si on l'examine au point
de vue de la responsabilité morale que la société
fait peser sur chacun de ses membres. Sans entrer
dans la question médico-légale, qui nécessiterait des
développements ici hors de propos , nous croyons
devoir insister sur le fait lui-même.
Répétons donc que ni la volonté, ni les déter-
minations instinctives ne deviennent irrésistibles en
vertu d'une lésion qui leur serait propre. Il existe
une lésion primitive de l'entendement, lésion pro-
fonde, mais qui, dans certains cas, est tellement
passagère que les malades eux-mêmes se 1 expli-
quent à peine et n'en rendent que difficilement
c mpte. Et pourtant cette lésion est essentielle-
ment la même que celle d'où découlent tous les
phénomènes de faliénation mentale la plus évidente
et la mieux caractérisée; c'est le fait primordial de
la folie, c'est l'excitation. Des individus peuvent
se rencontrer qui , après avoir lutté longtemps et
— 136 —
avec succès contre certaines impulsions, y cèdent
tout-à-coup et y cèdent irrésistiblement. Et pour-
tant , ni avant , ni après, aucune altération sensible
des facultés ne s'est manifestée! Mais en la traver-
sant avec la rapidité de l'éclair, et sans laisser de
traces après elle , l'excitation a violemment ébranlé
leur intelligence, anéanti momentanément tout
libre arbitre. Sous beaucoup de rapports , ce fait
pathologique est comparable aux fixités des épilep-
tiques; moins étonnant peut-être, car, n'ayant
qu'une durée bien plus passagère, les fixités dés-
organisent plus profondément encore les facultés
que ne le fait l'excitation.
Je n'ai pas besoin de passer en revue les mille
et une causes qui peuvent amener cette excitation ;
ce serait entrer dans des détails étiologiques que
tout le monde connaît. Mais je parlerai , à cette oc-
casion, d'un fait parfaitement analogue à celui dont
nous nous occupons, qui se passe chaque jour sous
nos yeux, et dont on n'a jamais songé à tirer aucune
conséquence relativement aux impulsions mala-
dives. Un des effets les plus ordinaires de l'ivresse,
n'est-ce pas de nous faire céder, avec une extrême
facilité, avec un entraînement souvent irrésistible,
aux impulsions que jusqu'alors on avait dominées,
et auxquelles on avait résisté? La justice n'a-t-elle
pas , trop souvent, occasion de sévir contre des in-
dividus qui, ne se sentant pas la force de commettre
quelque mauvaise action de sang-froid, de perpé-
trer le crime auquel les povsse leur cupidité ou leur
-. 137 —
vongoance, vonlonl puiser dans les boissons alcoo-
liques l'énergie qui leur manque? En Orient, l'ex-
trait de chanvre , l'opium, la pomme épineuse et
d'autres substances encore, capables de produire
l'excilation intellectuelle, sont employées dans un
but semblable.
Cette excitation, que nous pouvons produire à
volonté, à l'aide d'agents extérieurs, Texpérience
la plus vulgaire a prouvé , depuis bien longtemps ,
que des causes morbides, développées au sein même
et dans les profondeurs de lorganisme, peuvent la
produire également, avec une intensité bien plus
grande et avec des modifications dont la nature a
seule le secret.
Il résulte de ceci que le fait de pathologie men-
tale qui a rencontré le plus d'incrédules, l'irrésis-
tibilité des impulsions , sans lésion intellectuelle
(^apparente), est aussi simple, j'allais dire aussi
normal, que tout autre fait d'aliénation ; car il a le
même point de départ, la même origine, c'est-à-
dire l'excitation. Présentée ainsi , avec les carac-
tères qui lui sont propres, et, pour ainsi dire,
sous son véritable jour, l'affection mentale dite
monommiie raisonnante perd tous ses caractères d'é-
trangeté, tranchons le mot, d'absurdité^ qui révol-
taient jusqu'à ceux-là mêmes qui en avaient tous les
jours des exemples sous les yeux, et rentre dans la
classe des vésanies ordinaires et les mieux connues.
Citons quelques faits à l'appui de ce que nous
venons de dire :
— 138 -
Un honnête ouvrier cordonnier, père de famille,
se présente de lui-même à l'hospice de Bicètre. Il
vient réclamer les secours de la médecine contre
une maladie dont il fait remonter l'origine à plus
de vingt années.
Il ne saurait l'attribuer à aucune cause probable.
Il n'a pas d'aliénés dans sa famille ; aucun de ses
parents n'est adonné à la boisson ou atteint d'aflec-
tion nerveuse quelconque. Il est père de deux en-
fants qui, tous deux, jouissent de la meilleure
santé ; il ne se rappelle pas avoir jamais été sérieu-
sement malade. Sa stature est petite, grêle, mais
bien prise ; son visage frais et légèrement animé,
sa physionomie franche et ouverte, sont loin de
trahir le caractère des idées terribles auxquelles il
est en proie depuis si longtemps.
— -Puisque c'est de votre plein gré que vous
venez à l'hospice , vous devez connaître votre ma-
ladie. De quoi vous plaignez-vous?
— J'ai de mauvaises idées. J'ai entendu dire
qu'il y avait des maisons où l'on en guérissait;
voilà pourquoi je suis venu ici.
— Quelles sont donc ces idées?
— Oh! c'est bien simple : je suis cordonnier de
mon état ; je travaille dur quelquefois, parce qu'il
faut que je fasse vivre tout mon monde. Dans ces
moments-là , quand j'ai la tête penchée sur mon
ouvrage, il m'arrive de penser à tuer ma femme,
à tuer mes enfants ; souvent même cette envie me
tient si fort que j'ai peur d'y succomber ; alors je
— 139 —
jette loin de moi mon tranchet, mon marteau, et je
sors de la chambre.
— N'êtes-voiis averti par rien , par aucune sen-
sation particulière , de l'arrivée de ces mauvaises
idées ?
— Mon Dieu , non ! ça me vient comme ça , tout
seul, sans que je m'y attende.
— Dans ces moments-là, vous êtes donc tout-à-
fait comme à votre ordinaire , vous ne ressentez
rien à la tête?
— Ah ! si ; je sens quelque chose là, sur le creux
de l'estomac; et puis j'étouffe, je ne peux plus
respirer, j'ai chaud à la tête, j'ai comme la chair
de poule, je suis tout étourdi, mes idées s'em-
brouillent , je n'y vois plus ; mais tout cela ne
dure pas longtemps. Quelquefois aussi j'ai des
fourmillements dans les mains, dans les bras...
J'ai toujours dit que c'était le sang qui me tour-
mentait.
— Et vos idées, combien durent-elles?
— C'est selon : quelquefois , quand je me suis
levé de dessus ma chaise et que j'ai pris un peu le
frais à la croisée, c'est tout de suite fini ; mais
d'autres fois aussi elles ne s'en vont pas si vite.
— Est-ce toujours ainsi , quand vos idées vous
prennent?
— Oui , mais ce n'est pas toujours aussi fort.
Depuis environ six mois , j'ai été de fièvre en
chaud mal ; je suis très tourmenté, je voudrais bien
en être débarrassé.
— I/|0 —
— N'enlendez - vous aucun bruit dans vos
oreilles ?
— Non , pas à présent. Mais , il y a bien une
dizaine d'années, je me rappelle avoir senti comme
un vent, un froid de ce côté de la tête (à droite ),
c'est comme cela que ça a commencé. J'étais à faire
la moisson, la tête nue, par une forte chaleur;
étant baissé , j'ai senti com.me un fort coup de vent
de ce côté-là.
— Ne pourriez-vous pas comparer ce que vous
avez éprouvé à autre chose qu'à un coup de vent?
ceci ne me paraît pas très clair; sou ff riez-vous?
— Non , mais j'étais tout je ne sais comment.
— Avez-vous été forcé de laisser là votre ou-
vrage ?
— Ah! bien oui! je me suis secoué, et puis il
n'y paraissait plus.
— Avez-vous pensé alors à tuer vos enfants ?
— Non, c'est quand je suis rentré à la maison;
mais ce n'était presque rien dans ce temps-là, et
cela ne m'inquiétait guère.
— Vous êtes beaucoup plus tourmenté aujour-
d'hui ; en connaissez-vous le motif?
— Non.
Voici un autre fait non moins curieux que le
précédent, non moins concluant. 11 a été commu-
niqué, par M. Ségalas, à la Société de médecine du
Temple, dans sa séance du 2 avril i844 *
Le nommé N... avait éprouvé, plusieurs fois
déjà, le désir de se donner la mort. Le travail ma-
iiuel auquel il était obligé de se livrer pour vivre
(il était ouvrier gantier) lui était à charge. Il se
trouvait malheureux dans la condition où le sort et
sa naissance l'avaient placé. Il avait pris peu à peu
l'existence en dégoût ^ et, s'il n'en avait pas encore
fini avec la vie , c'est parce qu'il voulait trouver
un moyen de s'en débarrasser sans passer par de
trop vives souffrances. 11 tenta une fois de se
noyer, mais il fut sauvé malgré lui et rappelé à
la vie.
Cet homme, du reste, a toujours été d'une con-
duite irréprochable, et n'a jamais passé pour ex-
travagant.
Voici comment il raconte sa dernière tentative
de suicide ; je copie textuellement son manuscrit :
« Ayant enfin résolu de m'asphyxier, je fermai les
portes de la chambre où j'étais, et je me mis en
devoir de clore toutes les ouvertures avec du pa-
pier. Pendant que je collais mon papier, ce qui
était le premier acte de mon suicide, je me surpris
à chantonner; ce n'était point par bravade ni par
insouciance, mais cela prenait du temps, et il m'a
toujours été impossible de penser longtemps à la
môme chose, sans être distrait. Il y avait des instants
où j'oubliais ce que je faisais, et pourquoi je le fai-
sais.,. Ceci est une chose étrange et particulière à
mon caractère, etc.. »
Ainsi, c'est au moment même où ses funestes
impulsions le dominent et l'entraînent, où il s'oc-
cupe froidement des préparatifs nécessaires pour
se donner la mort , c'est à ce moment, dis-je, que
N... se surprend (cette locution est d'une merveil-
leuse énergie) à chantonner sans savoir pourquoi,
qu'il est distrait, qu'il pense à toute autre chose.
Bien qu'habituel , cet état, néanmoins, a quelque
chose de si étrange qu'il ne peut s'empêcher d'en
faire la remarque et de s'en étonner.
N'est-ce pas là de l'excitation? n'est-ce pas ce fait
de désassociation des idées, d'ébranlement intellec-
tuel qui , éphémère ou durable, nous prive de tout
empire sur nous-mêmes , nous livre , pour ainsi
dire , pieds et poings liés , à toutes nos impul-
sions?
Gomme on l'a vu , N... est quelque peu surpris
de cet état si grave à nos yeux , et qui , aux siens ,
est chose presque indifférente. Il est loin de le
redouter comme un symptôme de folie ; d'autant
que cela ne l'empêche pas d'agir d'après sa volonté
bien sentie, et la résolution qu'il a prise de se don-
ner la mort.
Nous avons dit queN... avait éprouvé plusieurs
fois déjà le désir de se suicider ; que même il avait
fait une tentative. Mais remarquons aussi qu'il dit
expressément que cet état de distraction (comme il
l'appelle ) était particulier à son caractère, qu'il lui
avait toujours été impossible de penser longtemps
à la même chose, etc. (i).
(1) Qu'il nous soit permis, à l'occasion de l'observation qu'on
vient de lire, de dire deux mots relativement à une question long-
§ IX. — Huitième phénomène: Illusions; hallucinations.
J'en demande pardon au lecteur, que je devrais
craindre de fatiguer en ramenant si souvent son
attention sur le même sujet; mais, en abordant
l'importante question des illusions et des halluci-
iemps débattue, et dont jusqu'ici on n'a pu donner aucune solution
satisfaisante.
Voici cette question , que nous aurons soin de préciser de la
manière la plus rigoureuse :
Le suicide n'est-il pas , dans la plupart des cas, le résultat du
délire , un acte de folie pure et simple , que rien ne distingue , au
moins quant à son origine et à sa nature, des actes extravagants
auxquels se livrent les aliénés en général? M. Esquirol était pour
l'affirmative , et il se fondait sur une multitude de faits dont sa
longue expérience l'avait rendu témoin. Il en tirait des inductions
relativement aux autres faits que certaines apparences tendaient à
faire interpréter autrement ; il avait vu tant d'individus faire des
tentatives de suicide , dans un véritable état de folie qui jusque là
n'avait pas même été soupçonné ! . . . Et par folie M. Esquirol enten-
dait parler de folie bien dessinée , le plus souvent à forme lypéma-
niaque. Il est plus explicite encore lorsque , en parlant du suicide
aigu , il déclare que toute passion arrivée à un certain degré con-
stituant à ses yeux un véritable délire , les actes qui en émanent
ne sauraient être d'une nature différente. « Le délire des passions
permet-il de réfléchir ? Toutes les lois n'acquittent-elles pas celui
qui a commis , dans le premier emportement d'une passion véhé-
mente , une action qui eût été criminelle sans cette circonstance ?
Les actions d'un homme emporté par une passion vive sont regar-
dées comme faites sans liberté morale, et sont jugées comme l'effet
d'un délire passager. »
La vérité est au fond de ces paroles , qui , au reste , expriment
- l/l/l —
nations , je ne puis me défendre de répélcr ce que
j'ai déjà dit dans le cours de ce travail.
Je ne fais point ici de la théorie à la manière
des observateurs qui , placés à un point de vue
extérieur, n'ont pu examiner les phénomènes de
l'aliénation mentale que d'une façon superficielle ,
ne doivent qu'à une induction toujours plus ou
l'idée que l'on se fait généralement de ce que l'on appelle le délire
des passions ; mais ces mêmes paroles , quelque haute que soit
l'autorité dont elles émanent, sont encore loin d'avoir reçu l'assen-
timent commun, d'avoir levé tous les scrupules que fait naître l'o-
pinion qu'elles mettent en avant. L'exaltation des passions n'est pas
toujours un brevet de folie et une raison suffisante pour déclarer
irresponsables de leurs actions ceux qu'elles ont entraînés.
Cela nous paraît tenir à deux causes :
1° Elles prouvent le fait par le fait même; elles exposent en
principe (avec raison, sans doute; mais cependant cela demandait
à être prouvé d'abord) ce qui justement fait l'objet de la contesta-
tion , à savoir : que les passions , quand elles ont une certaine in-
tensité, et la folie, sont une seule et même chose.
Il ne suffit assurément pas de dire que « l'âme est fortement
ébranlée par une affection violente et imprévue , que les fonctions
organiques sont bouleversées , que la raison est troublée , que
l'homme perd la conviction du moi, qu'il est dans un vrai délire, etc. »
Il n'y a rien de si absolu dans ce fait, rien qui soit d'une évidence
si parfaite, que l'on soit forcé de l'admettre sur son simple énoncé:
les exigences de la précision scientifique vont plus loin. Elles ne
sauraient être satisfaites qu'autant que l'on aura préalablement
établi, expérimentalement prouvé la modification psychologique en
vertu de laquelle ce fait a lieu ; c'est-à-dire qu'il faut disséquer le
mal, mettre à nu la plaie, avant d'affirmer que ce mal existe.
2° Il faut bien avouer qu'une masse de faits , entre autres celui
que nous avons cité, ne sauraient entrer dans la catégorie de ceux
— 145 ~
moins fautive ce qu'ils oiU appris de l'origine, de
la filiation ^ de renchaînement de ces pliénomènes.
Je dis tout simplement ce que j'ai observé sur
moi-même j et je le dis avec la môme assurance,
la même certitude de ne pas me tromper (|ue cha-
cun de nous peut avoir en affirmant qu'il pense ,
qu'il raisonne, qu'il imagine, se souvient, etc.
qui se rattachent d'une manière plus ou moins évidente au surex-
citement des passions.
Combien ne voit-on pas de suicides que rien n'autorise à mettre
sur le compte de passions exaltées? Je ne parle pas seulement des
suicides qui ont des idées fixes pour point de départ , mais encore
de ceux accomplis par des individus chez lesquels , ni après , ni-
avant la tentative, à aucune époque, les facultés mentales n'avaient
été altérées ; qui de leur vie ne s'étaient passionnés pour rien ,
pas même pour l'objet qui paraît avoir été l'occasion , je ne veux
pas dire la cause de leur funeste détermination.
Revenons à notre première proposition.
La plupart des suicides , sans excepter ceux exécutés par des
individus jusque là réputés parfaitement sains d'esprit, ceux même
qui étaient la conséquence logique d'une situation critique, diffi-
cile, et, si l'on veut, désespérée, paraissaient le plus naturels, sont
de véritables actes de folie.
La vérité de cette proposition , si on l'envisage au point de vue
de la thèse que nous avons soutenue sur les impulsions irrésisti-
bles, nous étayant principalement de documents fournis par l'ob-
servation intime , cette vérité , dis-je , trouvera peu de contradic-
teurs.
En effet, que faut-il pour que le simple désir, moins que cela,
la pensée pure et simple de chercher dans la mort la fin de ses
maux . soient tout-à-coup convertis en impulsion irrésistible , et
celle-ci en acte?
Nous venons de le voir, rjen qu'un peu d'excitation, c'est-à-dire
10
-^ 146 —
A ceux qui, après m'avoir lu, coiiserveraienl
quelques cloutes, je ne puis que répéter : Je com-
prends vos doutes parce que , en fait de choses
psychologiques, je sens l'impossibilité de vous faire
bien comprendre ce que vous-mêmes n'avez pas
éprouvé. Pour les illusions et les hallucinations,
comme pour les phénomènes dont nous nous sommes
occupés précédemment , je ne puis vous donner
qu'un conseil, et vous serez convaincus si vous le
suivez ; faites comme moi, prenez du hachisch, expé-
rimentez sur vous-mêmes, voyez par vous-mêmes.
Or, le phénomène qui nous reste à étudier n'é-
chappe point à la loi commune qui rattache tous les
de cette modification intellectuelle si grave en réalité, et en appa-
rence si minime, que ceux qui l'éprouvent croient avoir simplement
des distractions; phénomène dont les caractères extérieurs sont si
peu tranchés, et dont l'apparition est le plus souvent si brusque et
si rapide, qu'il peut échappej à l'observateur le plus scrupuleux.
Maintenant , quand on songe à la multitude de causes qui peu-
vent produire l'excitation; quand on connaît bien toute l'impor-
tance et pour ainsi dire l'immense valeur étiologique des prédispo-
sitions héréditaires ou acquises -, quand on sait que chez les indi-
vidus prédisposés il suffit d'une préoccupation un peu vive , d'une
impression brusque et inattendue, d'une légère émotion, d'un dé-
rangement quelconque des fonctions , d'un peu de retard dans une
évacuation habituelle ( il est impossible , dans la plupart des cas ,
d'assigner d'autres causes que celles-ci à la folie la mieux décla-
rée), etc., pour développer l'excitation;
N'est-il pas évident que le nombre de cas où l'on pourra affirmer
sans crainte d'erreur que tel individu, en se donnant la mort, n'é-
tait pas aliéné, c'est-à-dire a agi dans toute la plénitude de sa con-
science et de son libre- arbitre, sera excessivement restreint?
phénomènes principaux du délire à l'excitalion ,
cette modification mentale primitive , fait primor-
dial et générateur de toute aliénation qui y est con-
tenue comme dans son germe , comme le tronc de
l'arbre , ses branches , ses feuilles , ses fleurs , dans
la graine.
Avant Esquirol, les illusions et les hallucina-
tions avaient été confondues dans un même phé-
nomène. La distinction établie par le maître a été
adoptée par tous les médecins d'aliénés ; ayant à
parler des unes et des autres , nous étudierons
séparément les illusions d'abord, ensuiie les hal-
lucinations.
Section première. — Des illusions.
Au fur et a mesure que croît l'excitation , que
notre esprit se ferme aux impressions venues du
dehors pour se concentrer de plus en plus sur ses
impressions intérieures , en un mot que s'opère
cette espèce do métamorphose qui nous arrache à
la vie réelle pour nous jeter dans un monde où il
n'y a de réel que les êtres créés par nos souvenirs
et notre imagination, au fur et à mesure aussi ,
on se prend à être le jouet d'abord de simples illu-
sions , puis bientôt de véritables hallucinations qui
sont comme les bruits lointains , les premières
lueurs qui nous arrivent du monde imaginaire et
fantastique.
Un objet quelconque , vivant ou inanimé ^ vient-
— 118 —
il à frapper noire vue; un bruit, un son, quels
qu'ils soient , tels que le chant des oiseaux , l'explo-
sion d'une arme à feu, le tintement des cloches,
viennent-ils à frapper notre oreille, alors que
l'excitalion est encore peu intense;
On sent très positivement que deux phénomènes
distincts se passent dans notre entendement :
1° On a vu , on a entendu , nettement et distinc-
tement, comme cela arrive dans l'état ordinaire ;
1" Puis tout aussitôt , par suite de certains points
d'analogie qui nous sont connus ou qui nous échap-
pent, l'image d'un autre objet, la sensation d'un
autre bruit ou d'un autre son se trouvent éveillés en
nous ; c'est a ces impressions intrà-cérébrales, dues
à l'action de la mémoire ou de l'imagination, que
l'esprit s'arrête, confondant bientôt les deux sen-
sations en une seule, couvrant, pour ainsi dire, la
sensation réelle de la sensation imaginaire, et pro-
jetant celle-ci sur l'objet extérieur.
Ainsi donc, i° impression sensoriale , 2° immé-
diatement après, et à son occasion, sensation pu-
rement cérébrale due à la seule action de l'imagi-
nation ; ce sont là les deux éléments constitutifs de
l'illusion, c'est là sa nature psychique, essentielle.
Quant à ses caractères extérieurs, aux formes
excessivement variées qu'elle est susceptible de
revêtir , elle les empruntera nécessairement à la
nature particulière des choses qui font l'objet de
la préoccupation et dos pensées habituelles de l'in-
dividu.
— 149 —
On conçoit, en effet , que les images ou les idées
qui ont laissé dans l'esprit une plus profonde em-
preinte soient les premières à s'éveiller, on, comme
l'aurait dit Bonnet, que les fibres cérébrales qui
sont le plus souvent mises en vibration soient plus
facilement ébranlées que toutes les autres (i).
Aidons-nous , pour nous faire bien comprendre,
de quelques exemples.
Commençons par les Illusions de là vue.
Le visage d'une personne qui nous est complè-
tement inconnue vient à attirer nos regards: pour
peu, et cela naturellement doit arriver fréquem-
ment, que ce visage ait quelque point de ressem-
blance avec celui d'une autre personne dont les
traits nous sont familiers , cette ressemblance, quel-
que minime qu'elle soit, suffit pour réveiller tout
aussitôt le souvenir de cette personne , et ce sou-
venir, c'est-à-dire l'image qui en est inséparable,
a toute la vivacité de l'impression sensoriale, car
l'âme la perçoit de la même manière qu'elle per-
çoit en état de rêve.
Dès lors, ce que nous avons vu avec les yeux de
(I) Les auteurs ont généralement confondu ces deux conditions
essentielles, mais parfaitement distinctes dés illusions ; ils ont vu
l'origine de l'illusion dans la nature même des sensations morbides
sous lesquelles elle se présente. Les caractères de l'illusion sont
variables, infinis comme nos souvenirs et les créations de notre ima-
gination ; sa cause première, qui est celle de tous les désordres in-
tellectuels, est essentiellement invariable. .
Nous reviendrons plus tard sur ce sujet.
— 150 —
l'esprit , est mis à la place de ce que nous avons vu
avec les yeux du corps. Les créations de natre ima-
gination ont pris la place de la réalité; et si toute
réflexion nous est interdite par la violence de
t.
l'excitation, les deux sensations sont fondues en
une seule , et l'erreur est invincible, nécessaire.
C'est ainsi que, traversant un soir le passage de
l'Opéra, jecrus reconnaître, parmi les promeneurs,
cinq ou six personnes de ma connaissance , une
entre autres qui est absente depuis bien des an-
nées, mais dont j'avais à cette époque souvent oc-
casion de m'entretenir.
L'illusion était complète, car je me retournais
vivement , sans songer le moins du monde que je
pusse être dans l'erreur ; mais j'avais à peine arrêté
mon attention sur la personne que je croyais recon-
naître, que l'image fantastique s'évanouissait aus-
sitôt.
J'ai encore éprouvé des illusions qui différaient
des précédentes à beaucoup d'égards, 11 m'est arrivé
plusieurs fois, étant dans un état d'excitation assez
vive, et considérant avec une attention soutenue
le portrait de quelque personnage , de voir ce por-
trait s'animer tout-à-coup ; la tête s'agitait légè-
rement et semblait vouloir se détacher de la toile ;
toute la physionomie prenait une expression que la
vie seule peut donner; les yeux surtout étaient
parlants, je les voyais rouler dans leur orbite pour
suivre tous mes mouvements. Lorsque ce phéno^
mène s'offrit à moi pour la première fois , sans que
— 151 ~
je m'y attendisse et d'une manière toiU-à-fait im-
prévue, je ne pus retenir un cri d'effroi , jo recu-
lai de quelques pas en m'écriant : Mais cela tient
du prodige ! ce portrait est animé ! c'est de la
magie!. ,.
J'ai renouvelé l'épreuve deux ou trois fois, afin
de bien me rendre compte du phénomène et de l'a-
nalyser de sang-froid.
Alors je sentais que je cessais peu à peu de voir
l'image que j'avais sous les yeux ; insensiblement
je ne la voyais plus que comme flottant dans les
nuages d'un rêve indécis. Bientôt enfin , c'était la
personne même dont cette image était la représen-
tation que je voyais en rêve et qui , comme toutes
les créations de l'imagination, m'impressionnait
plus vivement que n'eût fait la réalité.
Voici l'étrange illusion que j'éprouvai dans une
fantasia dontj'ai déjà rapporté quelques incidents.
Avant qiie l'action du hachisch se fît sentir ,
j'avais beaucoup considéré une fort belle gravure
représentant, autant que je puis nne rappeler , un
combat de cavalerie. Noos allions nous mettre à
table; en prenant place je me trouvai précisément
avoir le dos tourné à cette gravure. Après avoir
comprimé quelque temps l'excitation qui peu à
peu s'emparait de moi , je me levai tout-à-coup, et
portant la main au derrière de ma tête, je m'écriai :
«Je n'aime pas les chevaux qui ruent, même en
peinture ; il m'a semblé que celui-ci (en indiquant
du doigt l'un des chevaux du tableau) m'avait lancé
■- 152 —
\\n couj) de pied. » Ces paroles , comme on le pense
bien , furent accaeillies par un grand éclat de rire,
je ris comme les autres ; puis, faisant un retour sur
moi-même , je retrouvai au dedans de moi l'image
d'un cheval fougueux et bondissant .mais pâle et
effacée comme les impressions d'un rêve au moment
du réveil. Mon illusion n'était donc autre chose
qu'un rêve , mais ce rêve avait été rapide comme la
pensée, et une cause extérieure, une impression
sensoriale l'avait provoqué; dernière circonstance
qui , sans le différencier essentiellement des rêves
ordinaires j en fait un acte véritable d'aliénation
mentale.
Je pourrais multiplier ces citations relatives aux
illusions de la vue; elles offriraient toutes le même
caractère. Toujours nous retrouverons l'excitation
pour fait primitif et générateur de Fillusion dont la
nalure sera ensuite modifiée par le caractère par-
ticulier et, pour ainsi dire, la couleur des idées
habituelles ou dominantes. J'insiste sur ce fait pour
qu'il soit bien compris. Quelle que soit la situation
de notre esprit, de quelques émotions que nous
soyons agités, tant qu'il ne surviendra pas d'exci-
tation, nous ne saurions avoir d'illusions d'aucune
espèce; mais l'excitation venant à se développer,
les illusions qui qji naîtront refléteront inévitable-
ment, au moins dès le début , la nature des idées
et des passions qui , pour le moment, exerceront
sur nous le plus d'empire. On voit, du reste, que
c'est à tort que, soit au point de vue étiologique,
— 153 --
soit au point de vue ihérapeutique , on attacherait
une grande importance à la nature des illusions qui
peut, tout au plus, mettre sur la voie de la cause
réelle du mal.
Lorsque, sous les traits d'une vieille femme, je
voyais le plus frais et le plus charmant visage, je sen-
tais parfaitement qu'une image intérieure, création
fantastique que mon imagination exaltée m'avait
fait voir en rêve, venait se substituer à l'image
réelle. Je m'expliquais de deux manières la nature
de cette illusion : i^ En prenant du hachisch, j'avais
la pensée que toutes mes sensations devaient être
agréables, que je devais tout voir en beau ; 2° l'i*
mage d'une jolie femme, par l'admiration qu'elle
fait naître, l'émotion qu'elle nous cause, se grave
d'elle-même et profondément dans notre esprit, et
par conséquent doit pouvoir se reproduire avec une
grande facilité.
Lorsque, plus tard, je crus voir à mes côtés un
petit homme contrefait, je me rappelai qu'à cette
époque, j'étais depuis quelque temps en relation
habituelle avec une personne de ma connaissance
dont les formes physiques , sans être absolument
irrégulières , sont loin de répondre cependant aux
excellentes qualités de cœur et d'esprit dont elle
est douée. C'était son image, assez imparfaite du
reste, quesemJjlaient évoquer les vêtements placés
près de moi (1 ).
(I) Cette illusion (qu'un me permette de faire, dès à présent,
— 15/1 —
J'ai rapporté, plus haut, comme exemple de con-
viction délirante, l'illusion de cet individu qui se
voyait pendu à la muraille de sa chambre. Le ca-
ractère de cette illusion s'explique par !a crainte
qu'on lui avait imprudemment inspirée de mourir
empoisonné. Je dis le caractère, et non pas le fait
lui-même de l'illusion, qui est si complètement
indépendant des idées et des affections dominantes,
que pour en changer totalement la naiure, et faire
voir au hachisé , dans son traversin , toute autre
chose que son propre corps , un immense polichinelle
par exemple , il eût suffi de chasser les idées de
mort qui l'assiégeaient et de porter ses pensées
ailleurs.
Plusieurs jeunes gens européens regagnaient, un
soir, leur demeure, à l'issue d'une fantasia qui avait
eu lieu chez l'un d'eux. L'action du hachisch durait
encore. La rue longue el tortueuse qu'ils suivaient
était , comme toutes les rues du Caire , lorsque la
nuit est venue, déserte et très mal éclairée. Cepen-
dant nos mangeurs de hachisch crurent assister à
une remarque qai sera développée ultérieurement) tenait, à beau-
coup d'égards, de l'hallucination, car l'image disparaissait presque
aussitôt que mon attention s'arrêtait, bien que très passagèrement,
sur l'objet extérieur; elle était vive, au contraire, parfaitemennt
nette, quand elle s'offrait seule à mon esprit, alors que mes yeux
étaient tournés d'un autre côté. Ainsi donc cette image avait , par
moments, une existence tout-à-fait isolée et indépendante de la
cause qui l'avait tracée d'abord dans le cerveau. Et dès lors l'illu-
sion ne devenait-elle pas une véritable hallucination?
— 155 —
une splendide fôte nocturne el voir une magnifique
illuminalion. Des lunûières brillaient à travers le
grillage en bois des balcons , une foule d'individus
en habit de gala allaient et venaient, faisant un bruit
affreux.
Quelle était la source de cette fantasmagorie, de
toutes ces illusions?.... De mauvais fanons ou lan-
ternes de papier de couleur , appendus aux bou-
tiques, ou que tenaient à ia main quelques Arabes
attardés qui regagnaient lentement et silencieuse-
ment leur demeure.
Mais aussi , la fantasia avait été joyeuse; elle
avait été égayée surtout par les souvenirs de la pa-
trie, de ses fêtes si brillantes où règne une gaieté
inconnue partout ailleurs!
Ces souvenirs, modifiés par les impressions exté-
rieures , avaient revêtu une couleur locale.
Comme tous les autres phénomènes morbides
intellectuels (convictions délirantes, impulsions ir-
résistibles, etc., etc ) , les illusions sont , pour ainsi
dire, à l'état latent dans un cerveau excité. Elles y
sont toutes virtnellernent , et les causes les plus va-
riées peuvent les en faire sortir.
Livré à lui-même, le hachisé subira l'influence
de tôutce qui frappera ses yeux, ses oreilles, l'im-
pressionnera d'une manière quelconque. Un mot ,
un geste, un regard , un son , le moindre bruit, en
appelant son attention vers un but déterminé, im-
primera à toutes ses illusions un cachet particulier.
J'ai déjà dit que quelques paroles avaient suffi
— 156 —
pour me faire passer de la joie , du bonheur le plus
exalté, à la plus sombre tristesse; et cette tristesse
défigurait, en se reflétant sur eux, tous les objets
qui m'environnaient. C'est un béret écossais qui
m'offre les traits d'une figure ensanglantée; c'est
un réchaud plein de charbons ardents que je vois
dans un verre de limonade que me présente un de
mes amis. C'est le visage de tous ceux qui sont au-
près de moi, dans lequel je lis la compassion et le
plus noir chagrin: c'est, enfin, une lumière qui
se multiplie en dix ou douze autres , lesquelles se
trouvent rangées autour d'une bière dans laquelle
je m'imagine être couché !
— Une jeune dame, après un ou deux accès de fou
rire, examine attentivement la figure d'unmonsieur
placé à côté d'elle. « Tiens, tiens , s'écrie-t-elle , je
n'avais pas encore fait cette remarque; vos yeux
sont fendus en amande et relevés en dehors comme
ceux des Chinois. » — Elle rit de ia remarque
qu'elle vient de faire ; puis tout-à-coup : — ^< Oh !
mon Dieu ! dit-elle, qu'est-ce que cela? Votre nez
est démesurément gros. Mais c'est monstrueux! Je
vois dessus de petites pagodes.» — Quelques instants
après, madame paraissait très disposée à chanter.
L'excitation allant toujours croissant, je voulus re-
porter ses idées sur un sujet propre à la calmer.
Je lui rappelai les premiers mots d'une romance
pastorale qu'elle connaissait. Elle continua avec une
expression et un sentiment qu'il est impossible de
rendre; mais bientôt, s'arrêtant brusquement, elle
— 157 —
s'écria , dans un véritable transport d'adnriiralion :
— « Des petits moutons, des petits montons ! Ne les
voyez-YOUs pas là, devant moi?. ...Oh! mais non!
il n'y a que moi qui puisse les voir ; ne m'avez-vous
pas rendue folle ?^^ — xM'"^ *** montrait du doigt une
natte de jonc à carreaux rouges et blancs , étendue
devant le divan sur lequel elle était assise.
Les Illisions de l'ouïe sont peu fréquentes dans
le hachisch. Rarement les sons se trouvent défi-
gurés ou transformés en d'autres sons qui en dif-
fèrent d'une manière no(al)ie. Les hallucinations
du même sens sont, au contraire , nombreuses ,
mais elles ne se développent qu'à un degré très
élevé d'excitation.
Nous avons déjà dit que le sens de l'ouïe ac-
quérait une sensibilité extrême, au point que le
moindre bruit paraissait quelquefois assourdissant
et causait une impression désagréable. Un jour ,
désirant m'assurer jusqu'à quel point on peut res-
ter maître de soi , ah^rs même que les facultés sont
fortement ébranlées, je me rendis dans un salon
où , il est vrai , j'avais, comme on dit, mes coudées
franches, mais où cependant, pour plusieurs mo-
tifs, je devais me tenir convenablement. J'y fus,
tout d'abord , assiégé par de nombreuses illusions
de la vue ; je m'en inquiétai fort peu ; mais je
trouvai que tout le monde parlait ou plutôt criait à
tue-tête. J'en étais agacé horriblement : après une
demi-heure ou trois quarls d'heure environ , qui
me parurent un siècle (ce n'est point ici une mé-
— 158 — ^
tapliore), je trouvai un prétexte et je me retirai.
Quelquefois les sons ne sont pas seulement exa-
gérés ; ils se multiplient comme s'ils étaient répétés
par un écho qui aurait la propiiélé de les grossir.
Étant dans un jardin, par une chaude soirée d'été
de l'année 1842, il me semblait entendre , ou plu-
tôt f entendais très distinctement les chants d'une
foule innombrable d'oiseaux. Le jardin était petit,
un seul oiseau s'y trouvait; c'était un rossignol
dont les ciiants ne se faisaient entendre que par
intervalles. Cependant j'entendais un gazouillement
continuel. Je me bouchai les oreilles ; je continuai
à Tentendre. mais moins distinctement.
Ce même soir, j'entendis comme une vive fusil-
lade à laquelle succédèrent des bruits confus et le
bourdonnement particulier aux grandes réunions
d'individus. Momentanément dominé par cette
illusion, je m'écriai : « Écoutez! on tire des coups
de fusil , il V a une émeute dans la rue. » Mais re-
connaissant bientôt mon erreur, je cherchai à en
savoir la cause, et j'appris qu'un domestique avait
laissé tomber quelque chose en rangeant dans une
chambre dont la croisée donnait sur le jardin où
nous étions.
Un autre jour, entendant sonner les cloches
d'une église voisine, je demande ce que cela peut
être ; on me répond : « H y a sans doute quelqu'un
de mort. » Et, tout aussitôt, ce dernier mot retentit
cinq ou six fois à mes oreilles , comme si toutes les
personnes qui étaient dans la même chambre que
— 159 —
moi l'eussent répété chacune à leur tour , et avec
une intonation de plus en plus lugubre. A cette
époque, je n'étais pas encore parfaitement rassuré
sur l'innocuité du hachisch. Je craignais d'en avoir
pris une trop forte dose ; cela explique la nature de
l'illusion dont je viens de parler. Cette illusion,
toute illusion qu'elle était , me fut excessivement
pénible ; et je dois donner ici , en passant , le con-
seil à ceux qui voudront expérimenter le hachisch
de bien prendre toutes leurs mesures pour ne pas
en éprouver de semblables.
Ce que nous venons de dire concernant les illu-
sions de l'ouïe nous montre le phénomène psy-
chique dans sa plus grande simplicité. Je n'ai ja-
mais éprouvé par moi-même, ni observé chez les
autres, de ces illusions comparables à celles que
présentent parfois, quoique très raremenl , les alié-
nés. 11 faudrait, pour cela, pousser l'excilalion n
un degré d'intensité capable d'anéantir toute es-
pèce de conscience j et j'avoue que je n'ai pas en-
core osé aller jusque là.
Quoi qu'il en soit, dans le phénomène tel que
nous l'avons éprouvé et décrit, on trouve, en l'a-
nalysant, les mêmes éléments que pour les illusions
visuelles :
i^ Impression sensoriale, ou sensation propre-
ment dite ;
2° Une seconde sensation qui suit immédiate-
ment la première , sensation toute de tête et pure-
ment intérieure;
_ 160 —
3° Erreur passagère de l'esprit, qui confond les
deux sensations, ou plutôt oublie la première pour
ne s'attacher qu'à la seconde , d'où résulte la per-
ception délirante.
Ces trois phases ^ pour ainsi dire, de l'illusion ,
quelle que soit la rapidité avec laquelle elles se
succèdent, l'esprit les perçoit distinctement et sans
confusion, non pas au moment même ou le phé-
nomène se produit, mais immédiatement après; et
alors c'est l'impression d'un rêve qui lui reste, qui
vient se retracer à lui, et, si nous voulions rendre
fidèlement cette impression , nous ne saurions
mieux nous exprimer qu'en disant : j'ai rêvé en-
tendre... locution vraie qu'un fou convertit en celle-
ci : j'ai entendu; parce qu'étant privé de conscience
(tout simplement, ne l'oublions pas, parce qu'une
excitation plus vive aura anéanti chez lui toute
réflexion) , il confondra nécessairement l'état de
rêve et Tétat de veille , ou plutôt les phénomènes
appartenant exclusivement à l'un et à l'autre.
Illusions de la sensibilité générale. — J'en ai
rapporté quelques exemples dans mon mémoire sur
le traitement des hallucinations. J'ai parlé d'un
individu qui se croyait transformé en un piston de
machine à vapeur; d'un jeune artiste qui sentait son
corps d'une élasticité telle, qu'il s'imaginait pou-
voir entrer dans une bouteille et y tenir fort à Taise.
Moi-même, ayant pris une dose très légère de
daioamesc, je me sentis léger au point d'effleurer :i
peine le sol en marchant. Une autre fois, sous lin-
— 161 —
fluence d une dose beaucoup plus considérable, il
me sembla que tout mon corps s'enflait comme un
ballon , que je m'épanouissais dans l'air. Je me
comparais à ces images fantasmagoriques que l'on
voit, très petites d'abord, grandir, grandir avec
rapidité, et puis s'évanouir brusquement. J'ai parlé
précédemment d'un élève de mon service à Bicêlre,
aujourd'hui docteur en médecine., qui sentait et
disait voir le fluide nerveux circuler dans sa poi-
trine à travers les ramifications du plexus solaire;
qui , examinant ses mains avec attention, en voyait
la peau sillonnée par des rides profondes, et dessé-
chée comme celle de certains cadavres.
Les ILLUSIONS diles de là scNSiBiLrrÉ générale
semblent se refuser à l'examen analytique auquel
nous avons soumis les phénomènes analogues ayant
rapport aux sens de la vue et de l'ouïe. L'espèce de
mécanisme, ou , si l'on veut, la raison psychologi-
que sur laquelle reposent si manifestement ces
derniers phénomènes (l'éveil simultané de deux
sensations, l'une extérieure, l'autre tout inté-
rieure; l'une vraie et appartenant au monde réel ,
l'autre imaginaire et née dans un état de rêve),
nous ne nous croyons pas suffisamment autorisés à
l'admetlre pour les illusions de la sensibilité géné-
rale.
Lorsque je sentais mon corps augmenter de vo-
lume, se gonfler comme une outre que l'on insuf-
fle (i), cette sensation, quelque extraordinaire
(1 ) J'ai omis de faire connaître quel avait été le point de départ
11
— 162 —
qu'elle fût, n'avait rien absolument qui la distin-
guât des sensations ordinaires. Impossible de la
décomposer , de faire , comme pour les illusions
des sens , la part de la sensibilité proprement dite
et de l'imagination. Il y a donc lieu de croire que
les illusions dites de la sensibilité générale sont le
résultat de modifications particulières, ou, si l'on
veut, d'al|érations spéciales de la sensibilité , tout
aussi réelles que celles qui ont lieu dans les sensa-
tions les plus normales. L'origine seule de ces mo-
difications diffère.
Cependant hâtons-nous de signaler un phéno-
mène psychique des plus intéressants à étudier, et
qui détruit, en partie , le caractère exceptionnel
sous lequel les illusions de la sensibilité générale
viennent de se montrer.
Contrairement à ce qui se passe dans la sensa-
tion ordinaire ou normale, ce n'est pas à la péri-
phérie des organes ou aux extrémités des cordons
nerveux, en quelque partie du corps qu'ils se ren-
dent, soit à l'intérieur , soit à l'extérieur, que l'on
de cette illusion. Étant convalescent d'une fièvre typhoïde grave
(en 1825), il me survint un gonflement œdémateux de la jambe
droite , qui ne se dissipa qu'avec une extrême lenteur, malgré les
soins éclairés de mon digne maître, M. Bretonneau. Depuis, le
membre n'est jamais revenu complètement à son état normal, et
il a conservé un volume qui excède , quoique d'une manière peu
sensible, celui du memore opposé
Ressentant des espèces de crampes justement dans le mollet du
côté droit, j'y portai la main , et c'est alors que survint mon illu-
sion.
— 163 —
est porté, tout d'abord et instinctivement, à placer
le siège de la sensaiion anormale qui constitue Fil-
lusion. Cette sensation paraît s'être concentrée tout
entière dans le cerveau. C'est dans les centres ner-
veux qu'elle s'est développée pour s'irradier en-
suite dans les organes.
Ainsi, lorsque je sentais mon corps se gonfler,
mes mains, que je portais rapidement sur moi, dans
toutes les directions , ne confirmaient que d'une
manière très incertaine la vérité de cotte sensation;
elles me disaient que mon corps avait conservé
son volume ordinaire, au moment Uième où je
sentais ce volume s'accroître démesurément. De
cette opposition du toucher avec la perception in-
térieure , de ces deux témoignages contradictoires
résultait une sensation mixte des pins étranges ,
et que l'on ne saurait exprimer sans être absurde
dans les termes dont on se servirait.
Lorsque je me sentais léger au point d'effleurer
à peine le sol en marchant, par un contraste qui
ne pouvait manquer d'éveiller mon attention, j'en-
tendais retentir dans ma tête d'une manière dis-
tincte, pénible même . le bruit de mes pas sur la
terre, comme autant de coups sonores De plus, j'é-
prouvais, mais à un faible degré, une sensation bien
connue de la plupart de ceux qui ont pris du ha-
chisch : des bouffées d'une douce chaleur me mon-
taient à la tête; mon cerveau semblait s'élargir, et
je croyais quitter la terre. Il n'est pas rare, au reste,
— lea —
de voir des individus sujets , pendant leurs songes,
à des sensations analogues à celle dont je viens de
rendre compte.
Telle est l'idée que je me suis faite des illusions
de la sensibilité générale, d'après le témoignage de
mes propres impressions.
Si elles se présentent , chez les aliénés , avec des
formes différentes et en quelque sorte plus com-
plètes, ce n'est pas que leur nature diffère; cela
tient uniquement à des circonstances psychologi-
ques secondaires que, du reste , il eût dépendu de
moi de faire naître en augmentant la dose du ha-
chisch.
En effet, en supposant un degré de perturbation
intellectuelle assez intense pour anéantir en moi
toute conscience, ainsi que cela a lieu chez les
aliénés, on conçoit sans peine que mes illusions
fussent devenues le point de départ de convictions
délirantes, semblables à celles qui s'observent chez
les fous les plus dignes de ce nom. J'aurais pu me
croire métamorphosé en oiseau, en ballon^ en
proie à la crainte d'être emporté par un coup de
vent, ou crevé par le moindre choc, incendié par
une étincelle; m'attribuer le pouvoir de m'élever
dans les airs, de franchir l'espace à tire d'ailes,
etc., etc. ; en un mot, m'abandonner à toutes les
idées extravagantes se rattachant, médiatement ou
immédiatement, de près ou de loin à l'illusion
dominante.
— 165 —
C'est là précisément ce qui arriva au jeune
homme qui se croyait transformé en piston de ma-
chine à vapeur. Une sensation morbide et la consé-
quence naturelle, bien qu'extravagante, qu'il en
tirait, tels sont les deux termes élémentaires de
son illusion.
J'ai entendu dire à plusieurs personnes qui
avaient pris du hachisch , qu'il leur semblait que
leur cerveau entrait en ébullition et que la calotte
de leur crâne s'élevait et s'abaissait alternativement,
comme soulevée par des jets de vapeur. Moi-même
j'ai éprouvé quelque chose d'analogue. C'est, au
reste , une des sensations qui effraient le plus ceux
qui n'ont pas encore l'habitude du hachisch.
Un jeune médecin, saisi de terreur , comprimait
sa tête avec les deux mains , comme pour l'empêcher
d'éclater, en s'écriant : « Je suis perdu; ma tête
s'en va, je deviens fou!... « Heureusement que ses
craintes firent promptement place à la plus folle
gaieté.
On ne saurait donc confondre les idées fixes
ou convictions erronées avec la sensation anor-
male qui constitue, à proprement parler, le fait
même de l'illusion. Les unes ne sont que la con-
séquence de l'autre, conséquence, du reste, si peu
nécessaire , qu'elles peuvent se rencontrer liées à
des sensations parfaitement anormales. C'était le
cas, par exemple, pour en citer un entre mille, de
cette femme qui, en proie aux douleurs que lui
occasionnait un cancer de lestomac, s'était per-
— 166 -—
suadé qu'elle avait enfermé en elle je ne sais plus
quel animal qui lui déchirait les entrailles.
C'est bien à tort, évidemment, que de pareils
faits ont été rangés parmi les illusions de la sensi-
bilité générale. Ce sont des convictions délirantes;
ce ne sont pas des illusions.
On ne peut apporter une trop grande sévérité
d'analyse dans l'examen d'un fait psychique quel-
conque. Les faits de cet ordre sont si faciles à con-
fondre entre eux ! leurs caractères distinctifs sont
si peu tranchés!
En fait d'illusions de la sensibilité, il ne faut
pas sortir de l'ordre des sensations; car elles ne
sont que des sensations anormales et rien plus.
Maintenant, que ces sensations puissent donner
lieu aux idées , aux croyances les plus absurdes ,
entre autres et pour les comprendre toutes en quel-
ques unes, à celles relatives aux sorciers j aux in-
cubes et aux succubes , etc.;, cela n'arrive qu'occa-
sionnellement; ces idées, ces croyances dépendent
essentiellement de l'état général dn cerveau que
nous avons appelé excitation , ainsi que nous l'a-
vons suffisamment démontré dès le début de ce
travail.
Nous bornerons ici nos remarques concernant
les illusions.
Dans le chapitre suivant, oii nous traiterons des
hallucinations^ nous aurons de nouveau occasion
d'apprécier la nature de ce phénomène patholo-
gique. Nous le distinguerons mieux du point de vue
— 167 —
où nous serons placé ; une lumière plus vive l'éclai-
rera.
* Nous verrons qu'en résumé, les illusions peuvent
être considérées comme de véritables hallucina-
tions, ^to l'action des objets extérieurs sur nos
sens ; des hallucinations qui ne se développent qu'à
l'occasion d'une impression sensoriale.
Dans l'illusion (nous prenons ici ce mot dans le
sens abstrait), l'âme n'est, pour ainsi dire, encore
que sur les confins de l'état de rêve; l'imagination
n'a pas encore secoué toute dépendance des objets
extérieurs ; elle a encore besoin de leur concours
pour agir avec l'énergie qui lui est propre , lorsque
l'état de rêve domine exclusivement.
Cet état est complet dans Ihallucination. L'àme
est entrée d'emblée , pour ainsi dire , dans la vie
intérieure. L'hallucination n'est qu'un phénomène,
un accident de cette vie nouvelle, comme les idées
fixes et les autres phénomènes dont il a été ques-
tion précédemment.
Il existe encore entre les illusions et les halluci-
nations une différence que nous devons signaler
avant d'entrer dans les détails relatifs à ce dernier
phénomène.
L'illusion est nécessairement limitée, comme
l'action des sens auxquels elle se rapporte. On
voit , on entend en rêve, à l'occasion d'impressions
faites sur les sens de la vue , de l'ouïe; l'imagina-
tion agit dans les limites de l'activité sensoriale ;
là se borne le phénomène.
— J68 —
L'hallucination, suivant l'idée que nous nous
en faisons du moins , et comme nous le verrons
tout-à-l'heure, comprend toutes les facultés de
l'âme, elle n'a d'autres limites que celles que la
nature a mises à l'activité de ces facultés; en d'au-
tres termes , toutes les puissances intellectuelles
peuvent être hallucinées j, et non pas seulement telle
ou telle de ces puissances, celles, par exemple,
relatives à la perception des sons, des images, etc.
Aussi n'existe-t-il pour nous, à proprement par-
ler , qu'un état hallucinatoire j, et non pas des hallu-
cinations. Nous nous servirons de cette dernière
expression , néanmoins , comme l'ont fait tous
les auteurs ; mais elle n'indiquera rien autre
chose que des phénomènes purement accidentels
d'une modification générale des facultés intellec-
tuelles.
L'état hallucinatoire découle du fait primordial
qui est la source commune de toutes les anomalies
de l'esprit. C'est un phénomène d'existence inté-
rieure , de vie intrà-céréhrale, ou , ce qui revient
au môme , d'état de rêve.
L'halluciné entend ses propres pensées, comme
il voit , entend les créations de son imagination ,
comme il s'émeut sous les impressions qu'il re-
trouve dans sa mémoire.
Nous ne voulons pas dire par là que les pensées,
les souvenirs de l'halluciné sont transformés en sen-
sations. Ces expressions, dans le sens où le savant
auteur auquel nous les empruntons les employait.
— 169 —
signifient que, toutes nos l'acullés morales étant
d'ailleurs dans leur étal ordinaire, dans leur état
normal , il arrive que nos pensées résonnent dans
notre cerveau de manière que nous les enten-
dons comme si nos oreilles étaient réellement im-
pressionnées par des sons.
Pour nous, il n'y a d'autre transformation que
celle de la vie extérieure ou réelle en la vie inté-
rieure ou imaginaire, de l'état de veille en l'état
de rêve C'est là essentiellem(int une modiQcation
générale, enveloppant toutes les facultés; et celle
espèce de transformation seulement explique tous
les pliénomènes de l'élat hallucinatoire.
Nous ne comprenons pas et nous ne saurions ad-
mettre un état particulier de l'organe de la pensée,
en vertu duquel on ne saurait dire ni pourquoi ni
comment tel ou tel acte de l'entendement, des
souvenirs, des réminiscences et même, ce qui est
bien plus extraordinaire, des combinaisons, de
purs actes de l'intellect , des pensées , en un mol ,
se transformeraient en impressions sensoriales^ c'est-
à-dire seraient doués de la propriété toute physi-
que d'agir sur nos sens à la manière des objets ex-
térieurs.
Et sur quoi se fonde-t-on pour admettre une
telle modification cérébrale, un tel bouleversement
de toutes les lois constitutives de notre être moral
et physique?... Sur la manière dont s'expriment
les malades lorsqu'ils rendent compte de leurs hal-
_ 170 —
lucinations ; sur ce qu'ils disent ifai vu, j'ai en-
tendu , senti , etc.
C'est, selon nous, s'appuyer ou bien sur une
fausse interprétation donnée à ces paroles, ou bien
(ce qui est le plus souvent) sur l'erreur des mala-
des eux-mêmes 3 qui disent et croient, en effet,
avoir vu, senti , etc., tandis qu'en réalité ils n'ont
vu qu:^ par les yeux de l'imagination, mais comme
on voit en rêve; c'est-à-dire tout aussi réellement,
à certains égards du moins , qu'en état de veille.
Méconnaissant leur état , incapables de bien com-
prendre et d'analyser leur situation mentale , ils
transportent dans la vie réelie ce qui est de la vie
imaginaire , croient avoir éprouvé en parfait état
de veille ce qu'ils n'ont éprouvé qu'en état de
rêve, et s'expriment conformément à cette fausse
conviction.
Section deuxième. — Des hallucinations.
Esquirol le premier a fait des hallucinations une
étude sérieuse et approfondie et a jeté à profusion
la lumière sur ce phénomène, le plus intéressant,
peut-être, de tous ceux que présente l'aliénation
mentale.
Entrant dans la voie que ce maître leur avait
tracée , quelques médecins , la plupart ses élèves ,
ont dirigé leur attention vers le même but. Le
champ des hallucinations a été jemué dans tous les
— 171 —
sens. J'ai été du nombre des travailleurs, et déjà
en 1 84o j'ai abordé la question du traitement de
la lésion mentale qui nous occupe.
Présentement, nous nous proposons d'étudier les
hallucinations à un point de vue qui n'a été, ajou-
tons , qui n'a pu être celui d'aucun de ceux qui nous
ont précédé. Cela ne préjuge rien assurément contre
le talent et l'habileté dont la plupart ont donné des
preuves éclatantes , dans les ouvrages qu'ils ont
publiés, mais ils étaient dépourvus des moyens
.d'investigation nécessaires.
Ce point de vue qui , du reste , est le même que
celui sous lequel nous avons envisagé précédem-
ment les principaux phénomènes du délire, c'est la
pathogénie des hallucinations, c'est-à-dire les con-
ditions psycho cérébrales, le mécanisme en vertu
duquel ce phénomène se produit.
Dans ce temps d'observation pure, on s'est con-
tenté du fait extérieur, apparent, et pour ainsi dire
du fait pathologique matériel , sans remonter au-
delà, sans s'inquiéter du fait pathogénique , sans
doute parce qu'on le croyait inaccessible (comme
il l'était en effet) à toute espèce d'observation di-
recte, positive. A peine hasardait-on quelques con-
jectures, auxquelles, du reste, on se gardait bien
d'attacher la moindre importance.
En regard du phénomène, on a placé les circon-
stances physiques ou morales dans lesquelles ou
avec lesquelles il s'est développé , ou du moins s'est
montré pour la première fois. On a fait de ces cir-
— 172 -
constances la source variée des hallucinations, dont
les causes se sont trouvées ainsi multipliées à l'in-
fini comme les mille incidents dont le hasard seul,
le plus souvent, les a rapprochées.
L'origine première, la cause essentielle des hal-
lucinations est une, invariable, toujours identique
à elle-même. Elle réside dans un état particulier de
l'organe intellectuel ; c'est en développant cet état
qu'une foule d'agents intérieurs et extérieurs , phy-
siques et moraux, peuvent devenir la cause, mais
la cause purement fortuite, indirecte des halluci-
nations; sans cela , ces agents, quels qu'ils soient,
sont radicalement frappés d'impuissance.
Cette cause essentielle, est-il besoin que nous la
nommions ? C'est celle de tout phénomène morbide
de l'entendement, c'est l'excitation.
Examinons d'abord les hallucinations d'après les
données que nous fournit l'observation intime.
Au fur et à mesure que l'action du hachisch se
fait plus vivement sentir^ on passe insensible-
ment du monde réel dans un monde fictif, ima-
ginaire, sans perdre , toutefois, la conscience de
soi-même; en sorte qu'on peut dire qu'il s'opère une
sorte de fusion entre l'état de rêve et l'état de veille;
on rêve tout éveillé. Nous prenons ces mots dans leur
acception la plus rigoureuse, car ils sont calqués,
pour ainsi dire , sur le fait même qu'ils expriment.
Nous avons déjà, et même à diverses reprises,
parlé de cette fusion de deux états qui semblent
s'exclure l'un l'autre. Nous avons eu soin de dire
— 173 —
comment il fallait l'en tendre, et ce qu'elle élaiten
réalité, suivant ce que nous en apprend le sens in-
time; c'est-à-dire, plutôt apparente que réelle,
mais telle cependant , qu'à moins, souvent, d'une
extrême sagacité développée par l'habitude, d'une
attention forte et intelligente, on ne peut éviter de
la croire complète, absolue, et confondre entre
eux les phénomènes propres de la vie réelle et
ceux de la vie imaginaire.
Nous ne craignons pas de revenir avec trop d'in-
sistance sur ce phénomène psychologique, parce que,
véritablement, toute la question est là, parce qu'il
est le fait dominant de toute la pathologie mentale,
parce qu'il résume toutes les nuances, toutes les
variétés du délire, entre autres celle dont nous
devons nous occuper.
x\u reste, il ne serait pas difficile de trouver de
nombreuses traces de ce phénomène dans Tétat
physiologique. Ne se décèle-t-il pas, par exemple,
et même d'une manière assez claire, dans cet état
de rêve incomplet où nous conservons assez la con-
science de nous-mêmes pour savoir que nous rêvons,
oii nous subissons l'influence des créations de notre
imagination , bien que nous ne nous méprenions
point sur leur nature réelle, absolument comme
ces fous qui ont une conscience parfaite de leur
délire, alors qu'ils cèdent à ses entraînements les
plus fantasques et les plus capricieux?
Il y a quelques jours , j'ai dû , sans doute , à mes
préoccupations habituelles, l'occasion d'étudier sur
— 174 ~
moi-méine un phénomène de ce genre. J'avais tra-
vaillé fort avant dans la nuit. Après quelques heures
d'un sommeil calme et profond , je me réveillai en
éprouvant un peu de fatigue. M'étant assuré de
l'heure qu'il était ^ je me disposai à dormir de nou -
veau. Mes pensées, alors, se portèrent d'elles-r
mêmes, c'est-à-dire, par des liens d'association
dont je n'avais pas conscience, sur un de me&
amis dont j'avais reçu la visite dans la journée. Je
ne pouvais me défendre d'une foule de préventions
absurdes qui me venaient sur son compte, de soup-
çons qui n'avaient aucune espèce de fondement.
Je cherchai à les combattre: impossible. Je me
plongeais de plus en plus dans mes prévenions.
Je me demandai si j'étais bien éveillé, si je ne rêvais
pas. Pour m'en assurer, je me mis sur mon séant,
je me frottai les yeux , je prononçai quelques pa-
roles à haute voix. Tout cela fut inutile , je ne pus
me débarrasser complétementj et cela pendant près
d'une heure, des idées extravagantes dont j'étais le
jouet. Lorsque le jour vint, et après avoir dormi
encore une ou deux heures , je ne pouvais concevoir
comment j'avais pu prendre ainsi au sérieux ce qui,
présentement, me semblait si clairement un jeu de
mon imagination.
Une dame de ma connaissance me disait qu'il iui
arrive fréquemment de se trouver dans un état
particulier qui tient tout à la fois du sommeil et de
la veille. Un matin ^ elle est surprise au milieu
d'un rêve par l'entrée de deux bonnes dans sa
— 175 —
chambre ; son rêve lui plaisait , et elle tenait à ne
pas l'interrompre. Elle eut la pensée de renvoyer
ses domestiques ; mais elle ne le fît pas, persuadée
que, si elle parlait, son rêve cesserait aussitôt,
Elle acheva donc son rêve, bien qu'elle entendît
parfaitement ce que disaient les domestiques, et
malgré le bruit qu'elles faisaient en ouvrant les
volets et en rangeant les meubles.
Les causes auxquelles sont dus les phénomènes
dont nous venons de citer deux exemples sont peu
persistantes de leur nature ; car bien peu de chose,
comme on sait, suffît pour en détruire l'effet. La
plus légère impression venue de Tcxtérieur suffit
pour faire cesser l'état de demi-sommeil, et mettre
en fuite tous les vains fantômes engendrés par lui.
Mais admettons que ces mêmes causes soient plus
énergiques, qu'elles soient douées d'une action
plus durable et plus inaccessible aux influences
extérieures; n'est-il pas évident que les phéno-
mènes qui en résultent auront également une plus
longue durée , et que les deux états de rêve et de
veille se trouveront ainsi exister simultanément?
C'est ce qui arrive dans le hachisch , et, au plus
éminent degré, par l'action des causes ordinaires
de la folie.
Un soir , j'étais dans un salon, au milieu d'une
réunion d'amis intimes. On avait fait de la musique,
ce qui avait contribué puissamment à exalter toutes
mes facultés. Il vint un moment où , je ne sais trop
pourquoi, toutes mes idées, tous mes souvenirs
— 176 ~
me reportèrent vers l'Orient. Je parlais avec en-
thousiasme des contrées que j'avais parcourues ; je
racontais avec une incroyable volubilité de paroles
quelques épisodes du voyage qui avaient fait sur
moi le plus d'impression. Rendant compte démon
départ du Caire pour la Haute-Ëgyple.. .. je m'ar-
rête tout-à-coup, et je m'écrie: — « Tenez, tenez.^
voilà que j'entends encore la chanson des matelots
ramant sur le Nil : Al bédaouïj, al bédaouï! ^ j^uis
je répétais ce refrain , ainsi que je le faisais autre-
fois.
C'était une hallucination dans toute l'acception
du mot , c^r j'entendais réellement et distinctement ( i)
les chants qui, naguère, avaient si souvent frappé
mon oreille.
C'était la première fois que j'éprouvais ce phé-
nomène d'une manière aussi nette, aussi tranchée ;
et, malgré le trouble de mes idées qui semblaient
tourbillonner dans ma tête, je m'appliquai à l'étu-
dier avec le plus d'exactitude que je pourrais.
Je voulus d'abord provoquer de nouvelles hallu-
cinations en portant mon attention sur d'autres
idées, en évoquant d'autres souvenirs. Cela me fut
impossible ; j'étais ramené constamment, et comme
malgré moi, vers le même sujet; mais l hallucination
(I) Je ne me sers de ces expressions , qu'on le remarque bien ,
que pour rendre ma pensée dans le sens de l'opinion généralement
admise , et dans un langage familier aux hallucinés ; conformé-
ment à mon opinion particulière , c'est : « Je croyais entendre, je
rêvais entendre. » que je devrais dire.
_ 17? -=
aviut eebsé, bleu que la chaîne des souvenirs au^:-
quels elle se rattachait eût été renouée.
Elle n'avait laissé dans mon esprit que la rémi-
niscence fugitive d'un rêve; et, entre cette rémi-
niscence et l'impression elle-même, je ne percevais
de différence que dans le degré d'intensité. —J'ai
rêvé entendre ; j'ai rêvéque j'entendais ; j'ai cru que
j'entendais, mais de cette conviction pleine et en-
tière que l'on a en rêvant... — Telle est l'inva^
riable réponse que je me faisais à moi-même ,
lorsque, scrutant le fond de ma pensée, je cher=-
chais à me rendre compte de ce que j'avais éprouvé.
Je rêvais donc : cela résulte du témoignage le
plus clair , le plus précis de ma conscience intime ;
mais en même temps, — c'est là encore un fait
garanti par la même autorité, — je conservais mes
rapports naturels avec tout ce qui m'entourait; la
meilleure preuve, c'est que je répondais avec la
présence d'esprit la plus entière aux questions que
l'on m'adressait au sujet même des chants que je
disais entendre.
J'ai eu plusieurs fois occasion de m'assurer que
c'étaient bien des impressions de cette nature qu'é-
prouvaient d'autres hallucinés , soit à cause du
sentiment de leur état qui ne les abandonnait
jamais, ou du moins jamais assez complètement
pour qu'on pût le réveiller tout aussitôt, soit
d'après la manière dont ils rendent invariablement
compte de ces mêmes impressions : ^( Je rêvais
que je voyais ; je rêvais que j'entendais ; et , cepen-
Î2
— 178 —
daiit, je savais pariaitement où j'élais , qui était
aiipiès de moi, elc... C'est incroyable; c'est incom-
préhensible! »
L'idée que je me suis faite de la pathogénie des
hallucinations ne s'est pas présentée à moi, de prime
abord, aussi nette et aussi précise que je viens de
l'exprimer tout-à-l'heure. De nombreuses expé-
riences ont été nécessaires pour faire cesser des
incertitudes et dissiper des erreurs semblables à
celles où tombent les aliénés qui ont perdu toute
conscience de leur situation ou qui sont incapables
d'analyser leur état mental.
Plusieurs fois, alors que l'excitation n'était pas
très vive, le bruit, les voix que j'avais entendues m'a-
vaient semblé retentir dans ma tête ; mais ce n'était là
qu'une impression extrêmement vague. D'autres
fois, je me persuadais, ou plutôt j'étais porté à
croire que c'était moi-même qui parlais et que j'en-
tendais parler; cette erreur se dissipait aussitôt,
lorsque je me mettais à parler réellement. C'est
bien ainsi, il est vrai, que les choses se passent
dans l'état de rêve : ce sont nos propres pensées
que nous exprimons et auxquelles nous répondons,
lorsque dans nos rêves nous lions conversation avec
d'autres personnes ; ce sont diverses impressions
reçues antérieurement qui se reproduisent, que
nous associons , que nous combinons de toutes les
manières; mais tous ces phénomènes dérivent es-
sentiellement do l'état de rêve, et on ne saurait les
confondre avec celui qui consisterait à entendre
~ 179 —
des voix , un bruit quelconque sans que les facultés
intellectuelles aient subi aucune espèce de modifi-
cation, sinon identique, du moins tout-à-fait ana-
logue à celle qui engendre les rêves. Il y a entre
ces deux espèces de phénomènes toute la distance
de la veille au sommeil.
Un jour, j'avais passé neuf ou dix heures dans
un état d'excitation assez vive. Les illusions et les
hallucinations avaient été nombreuses; mais j'étais
hors d état de les bien apprécier à cause de secrètes
terreurs (c'était la deuxième ou troisième fois que
j'expérimentais) qui m'ôtaient en partie la liberté
de mon jugement. L'accès tirait à sa fin, et j'étais
arrivé à cette période de demi-excitation , de calme
accompagné de lassitude qui suit toute excitation
un peu intense. J'étais tranquille et n'éprouvais plus,
comme auparavant, le besoin d épancher en un
flux de paroles les idées qui bouillonnaient dans
mon cerveau. J'étais, du reste, parfaitement éveillé,
et rien de ce qui se faisait dans la chambre où j'é-
tais ne m'échappait, Un moment, je me surpris à
écouter comme un bruit confus de voix qui parlaient
toutes à la fois et sur le même ton. Je crus d'abord
que ce bruit provenait de la chambre voisine ; m'é-
tant assuré que cela n'était pas , et que j'étais bien
seul en ce moment , je m'étendis de nouveau sur
mon divan. Le bruit recommença presque aussitôt.
Cette fois je ne fus plus aussi complètement dupe ,
et j'acquis la conviction que j'avais rêvé, mais rêvé
tout éveillé.
-^- 180 ^
An reste, c'est là uii pliéiiornène qui se présente
assez fréquemment dans l'état ordinaire. N'arrive-
~il pas , en effet, que nous soyons éveillés tout-à-
coup par des voix que nous entendions en rêve ? Et
ces voix ne nous ont-elles pas impressionnés tout
aussi vivement que si elles eussent été réelles ;, au
point que nous sommes obligés d'y réfléchir quel-
ques instants pour bien nous assurer que nous rê-
vions ?
Supposons maintenant que ce phénomène se
renouvelle à des intervalles plus ou moins rap-
prochés, et que nous jouissions pendant ces in-
tervalles d'une parfaite lucidité; nous aurons idée
de ce qui arrive dans le hachisch et dans les autres
troubles intellectuels où se montrent les hallu-
cinations.
Nous n'avons parlé jusqu'ici que des hallucina-
tions relatives au sens de l'ouïe ; nos réflexions
s'appliquent également à celle de la vue. Ce sont
deux phénomènes de nature identique , c'est-à-dire
de simples accidents d'un état de rêve.
Un jeune Français, entré depuis peu de temps
au service du pacha d'Egypte , regrettait vivement
son pays et manifestait certaine tendance à la nos-
talgie. Il prit du hachisch, qu'on lui avait dit être
un remède tout-puissant contre l'ennui qui le do-
minait. Ce fut le contraire qui arriva : il eut des
hallucinations plutôt faites pour accroître que pour
diminuer ses regrets. Les yeux fixés sur la muraille
blanche et parfaitement nue de sa chambre, il
^ 181 —
voyait la maisun ([u1l habitait à la campagne, les
cours , les jardins; sa mère, sa sœur, s'y prome-
naient^ l'invitaient à venir les rejoindre et lui re-
prochaient son absence, etc.. (Fait communiqué
par Aubert-Roche.)
A côté de ce fait se place naturellement celui
que nous avons rapporté, page i5. Les halluci-
nations de la vue n'ont jamais un caractère plus
tranché.
CHAPITRE IL
Conditions pliysiologiques et patlioiogique» faTorablea
an développement ûest liallucinationa.
Il résulte des considérations auxquelles nous
venons de nous livrer, que les hallucinations,
comme tous les phénomènes du délire, sans excep-
tion , tirent essentiellement leur origine de V exci-
tation , modification cérébrale qu'au point de vue
psychologique on doit regarder comme identique
à l'état de rêve ordinaire.
Ces données, fournies par l'observation intime ,
nous ont placé à un point de vue entièrement nou-
veau, duquel nous avons résolu d'examiner îe phé-
— 182 —
nomène des hallucinations dans son plus complet
développement.
Sans attacher autrement d'importance à ses ca-
ractères extérieurs, aux dénominations que les pré-
jugés , la superstition ou l'imagination de quelques
écrivains systématiques lui ont parfois imposées,
nous avons étudié avec soin les diverses circon-
stances physiologiques ou pathologiques dans les>
quelles il se montre plus particulièrement.
Le résultat de ces recherches a été la confirma-
tion la plus complète de l'opinioji que nous avons
émise précédemment touchant la nature psychique
des hallucinations.
C'est ce résultat que nous consignons dans les
pages suivantes. Nous avons étudié les hallucina-
tions dans des conditions d'origine en apparence
de plus en plus éloignées de celles particulières au
hachisch, plus rapprochées, au contraire, des
causes ordinaires de la folie.
Aucun auteur, que nous sachions, n'a fait du
<ê^ sujet qui nous occupe l'objet de recherches spé-
ciales; cependant, en passant en revue les opinions
des principaux aliénistes touchant les hallucina-
tions en général, nous y découvrirons de nouvelles
preuves à l'appui de celle que nous soutenons.
Ces recherches nous occuperont en dernier lieu.
Étudions d'abord le mode d'action de certaines
causes qui paraissent avoir le plus d'analogie avec
le genre d'influence exercé par l'extrait de chanvre
indien sur nos faruUés morales; nous nousconvaii-
— 185 —
crons que les résultats psychologiques sont essen-
tiellement les mêmes.
I. — Action de diverses substances toxiques.
On sait que plusieurs substances appartenant
aux différents règnes de la nature sont douées d'une
action plus ou moins marquée sur le cerveau , et
partant sur les fonctions intellectuelles. L'aliénar
tion mentale la mieux caractérisée peut en être le
résultat immédiat , transitoire le plus ordinaire*
ment, quelquefois durable et permanent.
Les illusions et les hallucinations en sont un des
symptômes les plus fréquents.
Une foule d'auteurs , de toxicologistes entre au-
tres, ont signalé ces effets; mais les descriptions
qu'ils en ont laissées sont incomplètes , parce
qu'elles ne mettent en relief que les phénomènes
principaux, sans tenir compte des nuances inter-
médiaires. Ces nuances ont cependant une grande
importance ; car ce sont les chaînons qui relient
entre eux ces mêmes phénomènes, et permettent de
les ramener à une origine commune , quelque éloi-
gnés qu'ils se trouvent , en apparence , de leur
point de départ.
Les expériences que nous avons faites sur nous-
mêmes ont dirigé notre attention vers un ordre de
symptômes qui, jusqu'ici, avait passé inaperçu.
J'ai interrogé avec soin un grand nombre d'indivi-
dus qui avaient fait usage de substances toxiques
^ 184 -»
capables de troubler les facultés mentales : toujours
nous avons trouvé la modification intellectuelle que
nous avons désignée comme faitprimordial et géné-
rateur des désordres de l'esprit; toujours la même
filiation , le même enchaînement de ces désordres.
Sans doute cette modification ne se présente pas
constamment avec les formes nettes et précises que
nous lui avons assignées d'après notre propre ob-
servation ; ses caractères sont tels néanmoins qu'il
est impossible de ne pas la reconnaître et de récu-
ser sa présence.
A. Protoxide d'azote, — Écoutons sir Humphry
Davy racontant les effets merveilleux qu'il res-
sentit quand il respira pour la première fois du
protoxide d'azote. « Je sentis, dit le grand chimiste,
5e relâcher et se rompre tous les liens qui 7n attachaient
au monde extérieur . Des bouffées d'images distinctes
et vivantes [trains of vividj visible images) traver-
sèrent rapidement mon esprit... Une autre fois , je
sentis avec un plaisir indicible le sens du tou-
cher s'accroître dans mes pieds et dans mes mains ;
des perspectives éblouissantes fascinaient ma vue.
J'entendais distinctement les plus imperceptibles
bruits qui s'élevaient dans la cloche, et aucun phé-
nomène de mon état ne pouvait m'échapper. Peu
à peu, la crise devenant intense , je fus absolument
ravi au sentiment ordinaire de nos perceptions na-
turelles. J'éprouvais comme un détachement physi-
que et involontaire qui m'enlevait des nœuds ter-
à
restres , et me faisait passer, par des transilioiis
pleines de volupté, dans un milieu de sensations
déliées qui m'étaient, humainement parlant, toul-
àfait inconnues... Il semblait que, dans mon in-
telligence privilégiée, tout s' exécuisiït par instinct
et spontanément. Le temps, en un mot, n'existait pas
pour ma mémoire, et les traditions les plus loin-
taines s'y perpétuaient d'un seul coup avec la splen-
deur et Imstantanéité d'un éclair. «
J'appelle l'attention sur les passages que nous
avons soulignés. Ils indiquent suffisamment les
phases successives qu'a suivies la modification intel-
lectuelle; quel a été le point de départ, Torigine
de l'espèce de scène fantastique qui se jouait dans
le cerveau de Davy et à laquelle il semblait assis-
ter comme un spectateur étranger.
Dans cette rupture des rapports naturels avec les
choses extérieures, cette perte graduée du senti-
ment ordinaire de nos perceptions, ce détachement
physique et involontaire des nœuds terrestres, cette
rapidité, cette instantanéité de conception , enfin,
ces images vivantes qui sillonnent son esprit il
est impossible de ne pas reconnaître le fait primor-
dial. Nous pensons qu'on essaierait vainement de
le mieux caractériser.
Davy ne perdit pas un seul instant la conscience
de son état. Cependant, voulant rendre compte de
ce qu'il avait éprouvé , après que «son imagination
fut à peu près revenue , comme une mer apaisée
(ces expressions sont d'une incroyable vérité ! ) dans
— 186 — ,
son état normal, il éprouve la même anxiété mé-
lancolique que l'homme qui s'éveille après un songe
charmant (l'état de rêve après l'escitation), et qui
cherche à réunir les traits effacés de cette illusion
fugitive.»
Par les sensations qu'il puisait dans son imagi-
nation exaltée, et, d'autre part, par l'intégrité de
son sens intime, par le sentiment qu'il avait con-
servé de son individualité, Davy semblait donc ap-
partenir à deux modes d'existence bien distincts et
cependant fondus l'un dans l'autre : il était fou ,
avec la conscience de sa folie, absolument comme
s'il eût pris du hachisch.
B. Opium, — L'opium paraît jouir à un haut dé-
gré de la faculté de développer cette sorte d'état
mixte dans lequell'imaginationet la raison appor-
tent un égal contingent. L'observation que nous
allons transcrire nous a paru offrir, à cet égard,
un vif intérêt. On me permettra d'interrompre le
récit fait par l'auteur lui-même et d'y intercaler
les réflexions que je jugerai convenables. Les char-
mes delà narration pourront en souffrir,mais la vé-
rité scientifique n'en ressortira que mieux ; il y aura
plus que compensation.
Un Anglais résidant dans l'Inde, qui, pendant un
grand nombre d'années, s'était enivré tous les jours
avec de l'opium , a décrit les sensations que lui fai-
sait éprouver ceUe funeste habikide.
«Le premier changement quo je remarquai en
-^ 187 —
moi , (lit-il , se manifesta par des visions. Ce fut
vers le milieu de l'aimée 1817 que la faculté de
me peindre dans l'obscurité toute sorte de fantô-
mes vint décidément s'attacher à moi. Au moment
où s'augmentait dans mes yeux la faculté de créer ,
une espèce de sympathie s'établissait entre l'état de
RÈ\EetVétat de veille oit je me trouvais. Tous les objets
qu'il m'arrivait d'appeler et de me retracer volontai-
rement dans l'obscurité étaient aussitôt transformés
en apparition, de sorte que j'avais peur d'exercer
cette faculté redoutable ; car je ne pouvais penser
à une chose dans les ténèbres, sans qu'aussitôt
elle ne m'apparût comme un fantôme. ^>
Tels étaient donc les résultats de la «sympathie
établie entre l'état de rêve et l'état de veille» chez
notre mangeur d'opium ! Les images qu'il lui plai-
sait d'évoquer avaient toute la véracité et , si je puis
m'exprimer ainsi , toute Y extériorité de celles per-
çues par le concours du centre cérébral et des
sens spéciaux. La fusion ou, si l'on veut, la sym-
pathie établie entre l'état de rêve et l'état de veille
est si complète, que celui qui l'éprouve en a à peine
conscience, et que, pour rendre compte de ses vi-
sions, il ne s'exprime pas autrementqu'il ne le ferait
s'il s'agissait de sensations ordinaires. C'est avec ses
yeux qu'il croyait voir les fantômes dont il redou-
tait la présence et qu'il n'évoquait qu'en tremblant.
Quelle différence , je ne dis pas essentielle, mais
si petite quelle soit, pourrait-on trouver enlrc cet
homme et un fou ordinaire ; enlre son laniTioe, les
— 188 -~-
expressions dont il se sert^ et le langage, les exprès -
sions familiers aux fous hallucinés? Il avait con-
science des désordres de son esprit? Mais combien
d'hallucinés se trouvent dans le même cas, et ren-
dent compte de leur état avec la même netteté , la
même précision que sir X....! Il percevait confusé-
ment la modification psychologique, source première
de ses aberrations; il parle de sympathie qui s'éta-
blit entre l'état de rêve et l'état de veille? Mais ces
mêmes expressions ou d'autres analogues ne sor-
tent-elles pas à chaque instant de la bouche des
aliénés, quand ils veulent faire connaître ce qu'ils
éprouvent pendant le cours de la maladie , et sur-
tout lorsqu'ils veulent faire comprendre dans quel
état ils étaient, après qu'une franche guérison est
venue mettre de l'ordre dans leurs idées!
Parmi les visions dont sir X.,. se plaît à rendre
compte , il en est une au sujet de laquelle il s'ex-
prime ainsi :
«J'avais toujours beaucoup aimé l'histoire ro-
maine ; d'autre part , je m'étais rendu familier avec
une période de l'histoire d'Angleterre , celle de la
guerre du parlement. Ces deux branches prin-
cipales de mes connaissances, qui, en santé, étaient
le sujet ordinaire de mes réflexions, devinrent le
sujet de mes rêves. » (On sait que ce mot : rêves est
employé par sir X... pour désigner l'état d'hallu-
cination que lui procurait l'opium.) «Souvent, après
m'être représenté involontairement, dans les té-
nèbres, une espèce d'assemblée, un cercle de dames,
-,» 189 -^
une fôle el dos <!aiLses , fenfeyidais dire on je me di-
sais : Ce sont clos dames anglaises des malheureux
temps de Charles V^. Ce sont les femmes el les filles
de ceux qui se sont rencontrés dans la paix, se
sont assis à la même table , alliés par le mariage ou
le sang. Les dames dansaient et souriaient comme
à la cour de Georges lY. Cependant j(î savais
qu'elles étaient mortes depuis près de deux siècles.
Tout-à-coup on frappait des mains , j'entendais
prononcer le formidable mot Consul romanus. et
venaient immédiatement Paulus ou Marins, entou-
rés par une compagnie de centurions, à la tunique
écarlale, et suivis des alalagenos des légions ro-
maines. »
Comme cela arrive presque toujours, ce sont les
objets qui, à diverses époques de son existence,
avaient le plus habituellement fixé son attention ,
dont les images s'étaient le plus souvent retracées
dans son esprit, qui se retrouvent sous la forme hal-
lucinatoire, et que le prisme de l'excitation et de
l'état de rêve colore d'une sorte d'actualité.
«J'entendais dire, ou je me disais...» Ces mots
que notre halluciné jette comme en passant et sans
y attacher d'importance, méritent d'être remarqués.
Il arrive, en effet, que l'hallucination soit assez
peu tranchée pour manquer de son principal carac-
tère, Y extériorité. Alors elle se présente avec sa
nature primitive, et reste, pour ainsi dire, dans le
cerveau où elle est née et d'où elle ne sort que lors-
que l'état de rêve est plus complet. Delà rincerti-
— 190 -
lude où l'on nst si l'ou voit daiis sa léle ou au dehors ,
si l'on enloiul parier ou si l'oii se parle à soi-même ,
si l'on entend dire ou si Ton se dit.
Nous avons eu précédemment occasion de si-
gnaler ce phénomène, d'après robservalion que nous
en avions faite sur non s- même.
C. Liqueurs alcooliques. — L'abus des liqueurs
alcooliques esl , comme chacun sait , une cause fré-
quente de folie. Le délire qui en est la suite affecte
les formes les plus variées. Les illusions et les hal-
lucinations sont au nombre des symptômes les plus
constants elles mieux caractérisés
Un fait intéressant dans la question qui nous oc-
cupe, c'est qu'il n'est pas rare de voir l'ivrognerie
(l'habitude de l'ivresse) développer ces modifica-
tions spéciales de l'intelligence qui tiennent comme
le milieu entre l'état de folie et l'état de raison,
cet état crépusculaire de l'esprit qu'il importe tant
et qu'il est si difficile de bien comprendre. Nous
avons souvent occasion d'en citer des exemples dans
la Revue médico-légale que nous publions dans les
A nnales médico-psychologiques.
En général, dans la folie suite d'ivresse, comme
dans tous les cas de délire provoqué artificiellement,
l'invasion des désordres intellectuels n'est pas tel-
lement brusque que la raison ne puisse lutter
pendant plus ou moins de temps. Tant que dure
cette lutte j lindividu est fou et raisonnable alter-
nativement, jusqu'à ce que la folie ou la raison
— 191 -
pronne tcul-i\-IV>it lo de-; s us , su h ai) i i\uo les
excès se renouvellent ou cessent complètement.
Dans ce cas. on a vu des individus être le jouet
des plus étranges hallucinations, sans que d'ailleurs
l'intégrité de leurs facultés morales parut avoir reçu
d'autre atteinte. En voici deux exemples remar-
quables entre beaucoup d'autres que chacun peut
avoir présents à l'esprit. Je cite ceux-là de préfé-
rence, parce qu'à une époque encore peu éloignée,
ils ont servi à alimenter certaines discussions rela-
tives aux apparitions. On trouverait difficilement
des exemples plus tranchés de folie hallucinée sans
délire.
ce M. Cassio Burroughs était un des plus beaux
hommes de Londres , d'une valeur brillante, mais
singulièrement hautain et un peu bretteur. Il devint
l'amant d'une charmante Italienne qui se trouvait en
Angleterre, où elle mourut. Un soir, quelque temps
après la mort de sa maîtresse, M. Burroughs, étant
dans une taverne, se vanta publiquement de son
ancienne liaison : c'était violer une promesse qu'il
avait faite au lit de mort de la dame , dont il avait
juré de ne jamais révéler la faiblesse. L'indiscré-
tion était à peine commise que l'ombre de la belle
Italienne lui apparut, et ce phénomène se repro-
duisit dorénavant dans ses orgies de cabaret.
M. Burroughs déclara que la vue du fantôme était
précédée d'un frisson terrible qui le surprenait au
milieu des fumées du vin, et faisait vibrer comme des
cordes toutes les parties osseuses ou molles de sa
lèle. Plus lard il fui lue (?ii duel ; rtlalionne se
montra à son amant le matin même de la cata-
strophe (1). »
« La conversion du colonel Gardiner, arrivée en
1719 , racontée par le pieux Doddrige, est vivante
encore dans la mémoire de tous les illuminés de
l'Ecosse ; elle passait à leurs yeux pour une révé-
lation qu'il eût été profane d'expliquer par les
sciences naturelles. — On sait que le colonel Gar-
diner, ayant soupe avec une joyeuse compagnie le
jour du sabbat, quitta ses convives vers onze heu-
res du soir pour se préparer à un rendez-vous ga-
lant où l'attendait à minuit une femme mariée, et
que, pour se recueillir dans une amoureuse impa-
tience, durant les dernières minutes qui précé-
daient ce doux instant, il tira un livre quelconque
de son porte-manteau : c'était le Soldat du Christ^ ou
les deux conquis d' assaut , par Thomas Watson; la
bonne tante du colonel avail , par mégarde, ou à
dessein plutôt, glissé cet ouvrage divin dans le
bagage de son neveu. Quelques phrases sur la pro-
fession militaire attirèrent d'abord l'attention de
Gardiner, qui parcourutbientôt les pages du volume
avec enthousiasme. Tout-à-coup un léger brandon
de feu , une sorte de flamme errante vient tomber
sur le livre ouvert. Le colonel s'imagine voir une
étincelle détachée de la mèche de sa lampe; mais
en levant les yeux il aperçoit, à sa grande sur-
(1) Aubrey.
— 193 —
prise, et comme suspendu clans l'air au milieu de
sa chambre, le tableau du supplice de Jésus et la
croix entourée d'une auréole ; une voix, ou quelque
chose qui ressemblait à une voix^ dit le révérend
Boddrïdge {somet/iingequivaleiît toavoice) lui adressa
même un discours assez pathétique et qui fut con-
servé, etc..,.. (i). »
Dans le cas suivant , que nous empruntons à
W. Scott, nous trouvons les deux conditions psy-
chologiques les plus favorables au développement
des hallucinations : i° un état habituel à' excitation
résultant de l'abus de liqueurs fortes, et une pré-
disposition naturelle à la colère et à l'emportement;
2° une vive impression morale qui semble tout-à-
coup concentrer le trouble intellectuel sur une
série d'idées, exclusivement à toute autre.
a Le capitaine d'un vaisseau négrier était un
homme très variable, quelquefois doux et affable
avec les marins de son équipage, mais plus souvent,
en proie à des accès de colère, de violence et d'a-
version pendant lesquels il rugissait comme un
tigre sur le pont. Le soleil d'Afrique semblait avoir
passé dans ses veines comme une liqueur de feu , et
ses prunelles devenaient aussi rouges que le dos
des noirs quand leur peau volait sous le fouet. On
ne lui parlait à bord que le pistolet à la main,
» Ce capitaine avait conçu une haine particulière
contre un matelot, vieillard qui n'avait plus sur le
(1) André Delrieu.
13
— 194 —
crâne qu'un toupet de poils blancs, et dont le nom
était Bill Jones, ou quelque nom semblable. L'é-
quipage respectait ce vieux marin, qui n'avait jamais
couché hors du navire; mais, sans doute à cause
de ce respect, notre bête fauve ne lui adressait que
des menaces et des injures. Le vieillard, avec la
licence que se permettent les matelots sur les bâ-
timents marchands , lui ripostait sur le même ton.
Un jour^ Bill Jones mit de la lenteur à monter sur
la vergue pour ferler une voile. Il était si cassé l
En ce moment j le capitaine parut, un peu ivre, à
la porte de la cabine. — Ohé, cria-t-il, vieux re-
quin, maudite charogne, vessie gonflée de rhum!
ferle ou crève !
» La réponse du matelot exaspéra le capitaine, qui
rentra dans la cabine ^ et en sortit bientôt avec une
espingole chargée, à la main. Il coucha en joue le
prétendu mutin, fîtfeu La mitraille frappa dans
les vergues avec le bruit de la grêle. Bill Jones
resta un moment au milieu de la fumée , comme
suspendu en travers sur le ventre. Puis il s'affala
lourdement au pied du grand mât , en tenant ses
intestins qui sortaient. On l'étendit sur le pont,
évidemment mourant. Il leva les yeux sur le ca-
pitaine , et lui dit : — Vous m'avez donné mon
compte, monsieur; mais je ne vous quitterai ja-
mais !
» Le capitaine, en haussant les épaules, se contenta
de lui répondre qu'il leferait jeter dans la chaudière
où Ton préparait la nourriture des esclaves, afin
— 195 —
de voir combioii il avait dégraisse. Le malheureux
mourut; son corps fut réellement jeté dans la
chaudière
3) Le capitaine ordonna , avec des jurements ter^
ribles, qu'on gardât le plus profond silence sur ce
qui s'était passé. Cependant les marins étaient tous
frappés de l'idée que Bill Jones n'avait pas aban-
donné le navire; ils croyaient que son esprit tra-
vaillait avec lequipage à la manœuvre, surtout
lorsqu'il s'agissait de ferler une voilC; auquel cas
le spectre ne manquait pas d'être le premier à che-
val sur la vergue. Je finis , dit le passager dans la
bouche duquel Walter Scott place ce récit, par le
voir moi-même, comme les autres, et si distincte-
ment, un soir de tempête, près des Açores, que
je l'appelai à voix basse : Jones! mais il ne me ré-
pondit pas , et grimpa dans la hune, où il disparut.
Le capitaine seul paraissait ne faire aucune atten-
tion à cette chose étrange , et comme on redoutait
la violence de son caractère, personne ne lui en
parlait. L'équipage, morne et inquiet, dévorait des
yeux l'espace qui nous séparait encore des côtes de
l'Angleterre, Un certain soir (nous avions passé
le golfe de Biscaye), le capitaine m'invita à descen-
dre dans sa cabine pour y prendre un verre de
grog avec lui. Sa figure était soucieuse; enfin, il
s'ouvrit à moi d'une voix un peu émue.
»— Je n'ai pas besoin de vous dire, Jack, quelle
espèce de compagnon nous avons à bord avec
nous.
-— 196 —
« — Capitaine , fîs-je en affectant une grande in-
différence , tout cela est une plaisanterie...
» — Non , non , ce n'est pas une plaisanterie ; il
m'a dit qnil ne me quitterait jamais , et il a tenu
parole.
» — Comment! m'écriai-je avec un geste de sur-
prise.
» — Vous ne le voyez, vous, que de temps en
temps; mais il est toujours à mon côté : il n'est
jamais hors de ma vue... Tenez, Jack!... dons ce
moment même, je le vois là , derrière vous !...
wLecapitaine devint très pâle; ses regards prirent
une expression indéfinissable. Il se leva fort agité.
» — Je ne supporterai pas sa présence plus long-
temps , il faut que je vous quitte.
» A ces paroles incohérentes , à ces allées et ve-
nues que le capitaine faisait dans la cabine, comme
pour éviter le spectre, je lui répondis tranquille-
ment, afin de le calmer par mon incrédulité appa-
rente, qu'il pouvait se rasseoir; qu'il n'y avait pas
moyen d'abandonner le navire, puisque la terre ne
se montrait pas encore, et que le seul parti raison-
nable à prendre, c'était de naviguer vers l'ouest
de la France ou vers l'Irlande , d'y débarquer se-
crètement, et de me laisser le soin de recon-
duire le bâtiment à Liverpool. Mais il secoua la
tête d'un air sombre, et me répéta , comme s'il ne
m'eût pas écouté :
,, __ Il faut que je vous quitte, Jack !
)>En parlant ainsi , le capitaine s'arrêta loni d'un
— 197 —
coup, avec l'inquiétude d'un homme qui écoute
une rumeur lointaine, et me demanda si je n'en-
tendais pas du bruit sur le pont. Dans la situation
extraordinaire où se trouvait le navire . on était
toujours sur le qui vive. Je monte rapidement Té-
chelle de poupe ; mes pieds avaient à peine franchi
le dernier échelon que le bruit d'un corps pesant
qui tombait dans l'eau me fît tressaillir. J'allon-
geai la tête sur le bord du bâtiment, et je m'a-
perçus que le capitaine s'était jeté dans la mer,
tandis que nous filions six nœuds par heure. A
l'instant où le malheureux s'enfonçait, il sembla
faire un effort désespéré, s'éleva à demi au-dessus
de l'eau ^ et me tendit la main , en s'écriant :
» — My God ! Bill est encore avec moi !
« Gela dit , la mer se referma , et je tombai à ge-
noux, frappé de terreur, derrière le bastingage. »
Les effets de 1 ivresse ont été trop souvent décrits
pour que nous ne nous bornions pas à les rappeler
ici.
Avec un peu d'attention , on s'apercevra facile-
ment qu'ils ne sont autres que la modification
vûtoWeciu aile primordiale que tant d'influences di-
verses peuvent développer, et qui se retrouve iné-
vitablement partout où l'on voit surgir quelques
symptômes de délire. Quelle qu'ait été leur cause,
occasionnelle ou déterminante, toutes les aliéna-
tions mentales se résument dans une modification
identique à leur début. La folie par excès alcooli-
ques confirme cette loi de pathogénie mentale que
— 198 —
nous avoiis posée au commencement de ce travail.
Qu'on se rappelle ce sentiment debien-êlre qui
marque les premiers effets de l'intoxication , cette
facilité de conception , ces pensées, ces perceptions
devenues plus rapides , plus instantanées , ces
émotions faciles , cette impressionnabilité inaccou-
tumée... Les signes de V excitation pourraient-ils
être plus tranchés? Et n'est-ce pas alors que cette
excitation a acquis une certaine intensité, lorsque
L'intelligence est emportée dans un tourbillon de
pensées, de souvenirs , et , comme on dit si bien ,
d'imaginations de toute sorte , que surgissent et se
dressent devant la raison émue les illusions , les
hallucinations , les idées fixes , les instincts désor-
donnés et irrésistibles, en un mot, tout le fantas-
tique cortège du délire le plus complet?
A ce degré de trouble et de bouleversement des
facultés morales, l'observation s'arrête ; car, peu
après , l'ivrogne tom_be dans un état de torpeur et
de somnolence qui le rend presque totalement
étranger au monde extérieur. S'il se montre encore
accessible à des impressions venues du dehors , les
idées que ces impressions éveillent en lui sont, pour
ainsi dire, marquées du sceau de ses préoccupa-
tions intérieures et de ses fausses convictions.
Il appartient tout entier au monde de son imagi-
nation. La réalité ne l'impressionne plus assez
vivement pour pénétrer au fond de sa conscience.
Il est dans le cas du rêveur qui, apportant dans ses
songes des souvenirs de la vie réelle et ayant cou-
— 199 —
science de son rêve, cherche à rectifier, à l'aide de
ces lïieiïies souvenirs , ies produits plus ou moins
bizarres de son imagination.
« Dans le premier degré de l'ivresse, dit Hoff-
bauer, les pensées se succèdent avec trop de rapi-
dité pour qu'on ait le temps de les arranger dans
l'ordre qu'exige le récit. Cette rapidité s'accroissant
de plus en plus , bientôt les sens perdent de leur dé--
licatesse ordinaire , et rimagination gagne à mesure
qu ils perdent, » Dans le langage plus sévère eî le
seul exact de l'observation intime, ces paroles du
médecin allemand signifient que , sous l'influence
croissante de l'excitation alcoolique, l'ivrogne passe
du monde réel dans un monde imaginaire, de
l'état de veille dans l'état de rêve. Et c'est lors-
qu'une sorte de fusion s'est opérée entre des deux
étais , lorsque l'individu ne sait plus distinguer les
phénomènes qui sont exclusivement propres à l'un
ou à l'ail Ire , qu'il doit être considéré comme
aliéné,
D. Substances narcotiques. — Les substances
narcotiques jouissent à un très haut degré de la
faculté de développer l'état hallucinatoire. L'opium
surtout parait être dans ce cas, comme le prouve
le fait remarquable que nous avons rapporté précé-
demment. Quelques substances analogues nous ont
semblé devoir faire l'objet de réflexions particu-
lières , à cause du parti que les sorciers savaient en
tirer autrefois pour faire naître des hallucinations,
^ 200 —
Ce sont la pomme épineuse, ia belladone, la jus-
quiame, l'aconit, etc.
L'action de ces substances sur les facultés mora-
les a été étudiée avec soin; mais on s'est constam-
ment arrêté aux symptômes extérieurs , aux signes
sensibles par lesquels cette action se révélait au
dehors. On a noté les changements survenus dans
l'état moral, soit sous le rapport intellectuel , soit
sons le rapport affectif, mais on n'est pas allé au-
delà. Les phénomènes intimes ne pouvaient être
révélés que par un mode d'observation auquel on
se livre peu en général , l'observation directe ou
puisée dans des expériences personnelles.
J'ai essayé sur moi-même la plupart des sub-
stances que nous nommions tout-à-rheure; déplus,
guidé par mes propres sensations, j'ai interrogé un
grand nombre d'individus, d'hallucinés principale-
ment, dont l'affection mentale avait été combattue
par l'usage de ces substances. Invariablement , du
moins au début, les résultats de leur action sont
identiques à ceux du hachisch ; désassociation des
idées, rêvasseries qui semblent être le prélude
d'un état de rêve plus complet et pendant lequel
se formeront de nouvelles associations d'idées plus
ou moins bizarres , des perceptions sans excitant
Bxtérieur, etc.; associations et perceptions qui,
transportées dans la vie réelle, formeront des idées
fixes, des convictions délirantes, des hallucina-
tions , etc.
Avant d'éprouver l'assoupissement ou l'élat do
^ ^01 —
stupeur , qui semble être le terme le plus avancé
de l'action des narcotiques, on sent très nette-
ment qu'on ne fait que passer d'un mode d'exi-
stence intellectuelle à un autre ; on cesse peu à
peu tout rapport avec les choses extérieures pour
se mettre exclusivement en relation avec les élé-
ments de ses souvenirs ou les créations de son
imagination.
Les narcotiques ne l'ont donc point exception
parmi les agents modificateurs de l'organe intellec-
tuel. Si la folie, avec tous les caractères qui lui sont
propres , peut être la suite de leur action plus ou
moins lente, plus ou moins prolongée, cela tient
uniquement à la propriété dont ils jouissent de
produire l'excitation , de dissoudre ^ que l'on me
permette de m'exprimer ainsi , le composé intellec-
tuel et de donner naissance à l'état de rêve, qui, en
lui même , est la plus haute expression possible des
désordres de l'esprit , et dont les folies diverses ne
sont que des reflets mêlés à l'état de veille.
Aune époque déjà éloignée de nous, certains
individus^que l'on est convenu aujourd'hui de ran-
ger parmi les fous hallucinés, s'imaginaient, au
moyen de certaines pratiques, pouvoir entrer eu
relation avec les puissances infernales. Pour aller
au sabbat et être admis à !a cour de Satan , il fallait*
se soumettre d'abord à ronction magique. Les sor-
ciers émérites pouvaient s'en dispenser, mais celle
pratique était d'une nécessité absolue pour les ap-
prentis sorciers. On est comnuinénienl d'accord
>- 202 —
que lopium , la jusquiamo, le daliira, la belladone
ol autres substances narcotiques faisaient la base
de la recette d'après laquelle se composait la pom-
made infernale aveclaquelle Fonction sepraliquait.
Au point de vue psychologique , l'aclion des vé-
gétaux dont les sorciers faisaient usage doit être
envisagée sous le double rapport de ses effets
immédiats et de ses effets secondaires.
La modification intellectuelle que nous signalions
tout-à-l'heure, cet ébranlement général des facul-
tés, en un mot l'excitation constitue les effets
immédiats. L'excitation est, comme nous l'avons
dit tant de fois , le fait primordial ou générateur de
tout désordre de l'esprit, mais elle est essentiel-
lement étrangère aux formes particulières que ces
désordres peuvent revêlir.
Les effets secondaires tirent leur origine du
genre de préoccupation dans lequel se trouvaient
les individus au moment où ils ont fait usage des
narcotiques, des idées particulières qui tenaient en
ce moment la plus large place dans leur esprit ,
excitaient davantage leur attention et leurs affec-
tions. La passion, les désirs, la curiosité, les
croyances généralement reçues imprimaient aux
idées de ceux qui devaient être initiés aux mystères
du sabbat une direction particulière, et pour ainsi
dire une couleur locale que reflétait nécessaire-
ment leur délire. L'action narcotique agissait de
la même manière que la cause physiologique du
sommeil, qui convertit en rêve les préoccupations
de l'état de veille.
— 203 —
De nos jours , les substances narcotiques peuvent
encore occasionner les plus graves désordres de
nos facultés, faire naître des visions, des halluci-
nations , des convictions délirantes; mais elles n'ont
plus le pouvoir de nous faire aller au sabbat. En
Turquie (i), en Egypte, il n'est pas rare de ren-
contrer des individus devenus aliénés par suite de
l'abus qu'ils avaient fait des narcotiques ; rien, dans
leur délire, ne rappelle les visions fantastiques des
sorciers d'autrefois.
Au reste, même aux temps de la sorcellerie, ces
substances n'étaient pas toujours employées dans
des vues diaboliques. «C'était surtout l'amour con-
trarié ou l'amour trahi qui employait leurs secours.
En proie à sa passion , qu'une femme en fît usage;
préoccupée de ses désirs et de l'espoir de les satis-
faire , elle s'endormait; il était naturel que leur
unique objet occupât ses songes , ci que bientôt elle
attribuât aux caresses de l'être adoré les émotions
voluptueuses que lui prodiguait le sommeil magique.
A son réveil , pouvait- elle douter qu'un charme
aussi; puissant que délicieux ne l'eût transportée
dans les bras de son amant , ou n'eût rendu à ses
vœux un infidèle (2)?«
D'autres idées , d'autres convictions donnaient
lieu à des hallucinations d'une autre espèce. « Deux
prétendues sorcières, endormies par l'onction ma-
(l) Voir nos Recherches sur les aliénés en Orient (premier nu-
méro des Annales médico-psychologiques^
(21) E. Salverte, Des sciences occultes.
— 204 —
giqiiti, avaient annoncé quelles iraient au sabbat
et qu'elles reviendraient en s'envolant avec des ailes.
Toutes deux crurent que les choses s'étaient pas-
sées ainsi , et s'étonnèrent qu'on leur soutînt le
contraire. L'une même , en dormant, avait exécuté
des mouvements, et s'était élancée, comme si elle
eût voulu prendre son vol ( i ). »
Nous sommes complètement de l'avis de l'auteur
que nous venons de citer. « Pour expliquer les faits
principaux consignés dans les archives sanglantes
des tribunaux civils et religieux et dans les volumi-
neux recueils de démonologie ; pour expliquer les
aveux de ceiîe foule d'insensés des deux sexes qui
ont cru fermement être sorciers et avoir assisté au
sabbat^ il suffit de combiner avec l'emploi de l'onc-
tion magique Tim pression proibnde produite par
des descriptions aalérieurenient entendues des cé-
rémonies dont on serait témoin et des divertisse-
ments auxquels on prendrait part dans les assem-
blées du sabbat, i^ On sait que Gassendi , dans le
but de détromper de pauvres paysans, s'avisa de
les faire frictionner avec des drogues stupéfiantes.
Les paysans tombèrent dans un profond assoupis-
sement En s'éveillant, ils déclarèrent qu'en effet ils
étaient allés au sabbat, et firent le récit détaillé de
tout ce qu'ils avaient vu, des sensations qu'ils
avaient éprouvées, etc.
Les sorciers étaient de véritables fous hallucinés.
(I) E. Salverte, Des sciences occultes.
— 205 —
Cette vérité iV a plus besoin d'être prouvée, aujour-
d'hui que le flambeau de la science permet d'envi-
sager sous leur véritable jour les visions de toute
espèce, quelle que soit la sphère dans laquelle elles
transportaient les individus, aux lieux infernaux
ou dans les régions célestes, à la cour de Satan ou
à celle de Jéhova.
Cependant nous croyons qu'on a oublié de si-
gnaler entre les sorciers d'autrefois et les démonia-
ques de nos jours des différences psychologiques
fondamentales. Ces différences tiennent à la cause
primitive des hallucinations et des convictions erro-
nées qui s'emparaient de leur esprit.
Les premiers, la plupart d'entre eux au moins,
n'étaient hallucinés qu'autant qu'ils étaient placés
sous l'influence toxique des onctions stupéfiantes.
C'était la nuit principalement que s'exécutaient
leurs pérégrinations et leurs danses fantastiques,
et que l'enfer célébrait ses orgies. Lorsqu'ils ces-
saient d'avoir sous les yeux les spectacles et les
scènes merveilleuses auxquels ils avaient assisté,
les convictions erronées qui s'y rapportaient n'en
persistaient pas moins , parce que ces convictions
avaient comme un écho dans leur foi et dans leurs
croyances religieuses^ et que leurs impressions dé-
lirantes avaient été si vives qu'ils ne pouvaient ne
pas y croire comme à la réalité même.
On connaît l'énergie de ces convictions, immua-
bles comme le fait pathologique d'où elles tiraient
leur origine, qui faisaient braver à de pauvres fa-
— 206 —
naliques les bûchers et les tortures les plus atroces.
Du reste , en dehors du cercle tracé par les im-
pressions délirantes, les sorciers, en véritables
monomaniaques qu'ils étaient , conservaient l'inté-
grité de leurs facultés; et l'on conçoit, dès lors,
combien il était facile à la foule de s'abuser sur le
véritable état de leur raison, si parfaite sur tout ce
qui ne tenait point à leurs visions et à leurs ima-
ginations de la nuit. On conçoit encore l'influence
que de pareils hommes devaient exercer sur leurs
semblables, dont ils remuaient les instincts super-
stitieux et les passions les plus entraînantes, la
crainte , la terreur. Les préjugés qui régnaient alors
justifiaient presque les autres hommes de croire à
leurs rêves avec la même naïveté et la même bonne
foi qu'eux-mêmes. îl y avait comme deux hommes
distincts en eux: l'homme raisonnable qui se faisait
le défenseur et prenait la responsabilité des bille-
vesées et des excentricités de l'homme aliéné.
Ceux des aliénés de notre époque qui ressem-
blent le plus aux sorciers des temps passés ont reçu
le nom de démonomaniaques h cause des relations
qu'ils prétendent avoir avec le diable. Chez ceux-ci,
le délire est beaucoup plus étendu , la folie plus
complète. Jamais, chez eux, on n'observe ces inter-
valles de lucidité absolue qui étaient la conséquence
de la cessation de Faction des narcotiques , chez
leurs prédécesseurs. Le délire des démonomania-
ques est continu , incessant , comme la cause qui
Fa fait naître, cause dont l'origine se cache dans
— 207 —
les profondeurs de l'organisme, el qui, par sa spon-
tanéité^ sa persistance , diffère essentiellement /le.
l'action éphémère de substances introduites dans
l'économie.
Ce n'est pas seulement dans les rêvasseries d'un
assoupissement plus ou moins prolongé , dans des
circonstances déterminées , préparées volontaire-
ment au moyen de certaines pratiques, que le dé-
monomaniaque entre en rapport avec les esprits
infernaux; c'est en tout temps, en tous lieux, à
toute heure de la nuit et du jour; c'est de mille
manières que le diable agit sur lui , le pousse à des
actions extravagantes , fait germer en lui des idées,
des instincts dépravés , l'accable de coups ou le
souille des plus sales caresses.
On peut ajouter encore que le démonomaniaque
est toujours déraisonnable sur une foule de points
qui n'ont que peu ou point de rapports avec son
idée dominante ; que son délire ne se renferme
jamais exclusivement dans le cercle de ses idées
fixes et de ses hallucinations.
Cependant il se rencontre parfois des cas d'alié-
nation qui offrent de remarquables similitudes avec
le délire des sorciers. Ce sont : r ceux dans les-
quels la folie n'existe réellement que pendant le
sommeil. Ces cas, dont je rapporterai plus tard un
exemple remarquable , sont devenus excessivement
rares de nos jours, où les rêves ont perdu la valeur
qu'ils avaient aux yeux du vulgaire dans les siècles
passés. Les visions, dans les cas dont il s'agit, ont
— 208 —
trait à des sujets religieux , et laissent après elles,
dans l'état de veille, de fausses convictions qui
sont la continuation du délire nocturne. 2° Dans
quelques cas encore on voit le délire débuter pen-
dant le sommeil et se continuer après. Tel individu
qui s'était endormi en parfaite santé se réveille
malade, et, dans sa folie, il est exact de dire qu'il
no fait que poursuivre son rêve.
3° Enfin , s'il arrive que le délire , né de causes
dont notre constitution seule a le secret, offre de
frappantes analogies avec le délire causé par des
agents extérieurs , nous pourrions ajouter que,
d'autre part , ce dernier , par ses caractères pro-
pres , se confond quelquefois entièrement avec la
folie ordinaire. On sait, en effet, que l'aliéna-
tion mentale la mieux caractérisée, celle qu'Es-
qnirol définit : un délire chronique et sans fièvre,
peut résulter d un empoisonnement par les narco-
tiques.
C'est qu'en effet, ne nous lassons point de le
répéter chaque fois que l'occasion s'en présente,
la modification psyclio cérébrale, de laquelle dé-
pend essentiellement le délire , est nécessairement
la même dans tous les cas , dans toutes les circon-
stances, et quelles que soient les causes physiques
ou morales qui paraissent lui avoir donné naissance.
Partout où se montre une anomalie intellectuelle,
là on retrouve , comme fait primordial et générali-
saleur,la désagrégation des idées , ou, si l'on veutj
IV'xcilation. f.a folie qui est due à l'action des nar-
^ «209 —
coliqu(^s vient de nous on fournir une no'îvelle
preuve.
II, — Hallucinations sans désordre intellectuel (apparent).
On a dit que les hallucinations pouvaient se
montrer dans l'état le plus normal des facultés
intellectuelles. Les auteurs ont consigné dans
leurs livres un grand nombre de faits de ce genre.
Les hallucinations sont assurément un des phé-
nomènes morbides qui s'écartent le plus de l'ordre
naturel. Entendre, voir, sentir même, sans qu'au-
cune impression extérieure ait mis en jeu ces facul-
tés , dont l'importance est telle cependant , aux
yeux de certaine école piiilosophique, qu'elle en a
fait le fondement même de nos facultés morales!
Qu'un pareil phénomène puisse se produire sans
que notre intelligence soit autrement troublée ,
sans qu'elle ait reçu aucune autre atteinte, c'est là
un fait psychologique que, de prime abord, on
trouve au moins fort extraordinaire ; disons plus ,
auquel on est porté instinctivement à ne pas ajou-
ter foi.
J'ajouterai encore qu'il semble se prêter mer-
veilleusement aux idées de ceux qui ne veulent
voir dans l'aliénation qu'un trouble fonctionnel,
une modification toute psychique qui n'a rien à
voir avec les lésions de l'organe intellectuel. En
effet , ne répugne-t il pas de faire intervenir ces
lésions , lorsque l'on voit l'un des principaux et
des plus graves symptômes de la foi se se manifes-
14
— 210 —
lor, sans enlraîner nécessairement la perte de la
raison ? L'aliéné , n'est-ce pas tout simplement un
individu ayant une manière de voir particulière ,
des pensées à lui , qui diffèrent bien, par la forme j,
des pensées qu'on rencontre cliez les autres hom-
mes, mais qui , en elles-mêmes , ne diffèrent point
de celles appartenant à l'état normal? Pourquoi
vouloir expliquer ces pensées par n'importe quels
désordres organiques? S'avise-t-on de chercher à
quelle modification de la matière cérébrale il faut
rapporter les erreurs sans nombre qui germent
parfois dans les cerveaux les mieux organisés ? Plus
d'un homme de génie a mis en circulation des
idées qui ont plus d'un rapport avec celles qu'en-
fante le délire ; et vous n'avez sans doute jamais
songé à demander à la substance grise ou blanche
de leur cerveau raison de leurs opinions !...
Les partisans du trouble dynamique ou fonctionnel
ne sauraient , je crois , appuyer leur manière de
voir sur des raisons plus spécieuses que celles que
nous venons d'indiquer, sans répéter à satiété : Je
ne croirai point à vos lésions organiques , tant que
vous ne me les aurez point fait voir. On sentira
toutefois la faiblesse de ces raisons, lorsque nous
démontrerons que les hallucinations , même dans
le cas où l'intégrité des facultés morales paraît le
plus évidemment avoir été conservée, sont , comme
en toute autre circonstance, le résultat d'un boule-
versement général, mais rapide et instantané de
ces facultés.
— 211 —
Los hallucinations qui paraissent s'allier à un
état de santé morale irréprochable; sous le rap-
port pathogénique , doivent être rangées sur la
môme ligne que les autres phénomènes de l'aliéna-
tion mentale.
Avant d'élayer cette proposition de preuves
directes ou empruntées à l'observation intime, nous
pourrions d'abord avoir recours à imduction. Les
hallucinations, quelle que soit d'ailleurs la situation
morale de 1 individu chez lequel on les observe ,
constituent dans tous les cas un désordre mental ,
peu étendu ^ si Ton veut , mais réel. On pourrait
comparer l'halluciné qui a conscience de ses hal-
lucinations à l'épileptique qui n'éprouve que des
vertiges, jamais de grands accès. Le vertige passe,
la santé générale n'en est troublée ni au physique
ni au moral. Or, de même que l'on n'établit aucune
distinction entre la cause qui produit les vertiges
et celle à laquelle sont dues ces attaques effroyables
que tout le monde connaît, de même on doit ad-
mettre une origine commune pour les hallucina-
tions dites de Vétat sain et pour la folie sensoriale
la plus complète.
En effet, la modification primordiale est la même
dans les deux cas, mais elle est facilement mé-
connue lorsque les hallucinations sont isolées, soit
parce qu'elle n'a eu qu'une durée éphémère , soit
parce qu'elle a été peu intense , soit enfin parce
que, n'appréciant pas son importance, on a négligé
d'en tenir compte , préoccupé que l'on était exclu-
sivement des phénomènes les plus apparents et
extérieurs, l'hallucination d'une part , de l'autre
le jugement quVn portait l'halluciné lui-même.
Mais de ce que l'halluciné ne perd point con-
science de sa situation, est-on en droit de penser
qu'aucun dérangement , en dehors des hallucina-
tions , n'est survenu dans ses facultés? En aucune
manière ; car nous avons vu que dans le hachisch ,
on peut avoir des hallucinations et conserver la fa-
culté de juger sainement la position dans laquelle
on se trouve, et de plus , en étudier la cause psy-
chologique, c'est-à-dire remonter à la modification
intellectuelle où elle prend sa source; pourquoi
n'en serait-il pas de même dans la folie hallucinée
sans délire? Nous avons trouvé l'occasion, depuis
que notre attention est fixée sur ce point de patho-
logie mentale, d'interroger dans ce sens plusieurs
hallucinés qui étaient en état de rendre compte,
avec une certaine précision , de leurs sensations;
je n'aurais pas employé, pour faire comprendre ce
que moi-même j'ai souvent éprouvé, d'autres
expressions que celles dont ils se servaient. Je cite-
rai , plus tard , quelques uns des cas les plus re-
marquahles que j'aie recueillis.
Au reste , si nous réfléchissons un instant à la
nature des causes occasionnelles des hallucinations,
nou> ne serons point surpris de voir se développer
sous leur influence le fait psychique que nous re-
gardons comme la source immédiate de toutes le s
anomalies de rintelligence.
— 216 —
Ces causes, ce sont, parmi les plus actives, les
émotions vives de l'âme, ces passions brusques
dont la soudaine explosion entrave tout- à-coup ,
suspend momentanément, mais d'une manière ab-
solue, le jeu régulier des facultés intellectuelles,
exactement à la manière des congestions cérébrales
ou d'un vertige épileptique. Sous leur terrible
étreinte, on est comme abasourdi, on ne sait plus ce
que Von fait, on perd momentanément la conscience
de soi-même, on ne se connaît plus^ on agit machi-
nalement, à contre-sens, au rebours de sa volonté
et de ses idées , on est le jouet de l'impulsion qui
domine, quelque absurde qu'elle soit....
Toutes ces locutions consacrées par le langage
vulgaire traduisent avec vérité l'état dans lequel se
trouve la machine intellectuelle lorsqu'elle est
puissamment ébranlée par les passions , état de
trouble, de désorganisation rapide, d'anéantisse-
ment momentané de la faculté d'association.
Et ne sont-ce pas là ., dans leur plus haute inten-
sité, les effets développés par le hachisch, par l'o-
pium et par les autres narcotiques? L'excitation
maniaque à son maximum de violence présente-t-elle
d'autres caractères ?
Les hallucinations de la nature de celles dont
nous nous occupons ici n'entraînent point avec
elles l'idée de maladie ou de désordre intellectuel :
aussi , à moins qu'elles ne finissent par inspirer de
l'inquiétude , par leur retour fréquent et leur per-
sistance, ne songe-t-on jamais à recourir à un trai-
- 21/1 ~
tenient régulier pour s'en débarrasser. Cesfails sont
donc perdus pour la science; ou , si les auteurs la
plupart étrangers à la inédecine, en ont consigné
quelques uns, les détails dans lesquels ils entrent
ne sauraient satisfaire à toutes les exigences de la
science» Si l'on veut cependant les étudier avec
quelque soin , on ne n^anquera pas d'y trouver des
preuves non douteuses à l'appui de notre manière
de voir sur la théorie des hallucinations.
Que l'on me permette, d'abord , de rapporter un
fait extrêmement curieux d'état hallucinatoire sans
délire. Je possède sur ce fait des documents com-
plets et non moins précis que s'il m'était personnel.
C'est une jeune dame de mes plus proches parentes
qui en est le sujet.
En 182.., cette dame, dont la santé a toujours
été parfaite et qui est douée d'une vive imagina-
tion, éprouva de violents chagrins qui d'ailleurs
n'apportèrent aucun changement apparent dans
son état physique ou moral habituel. Un soir, ren-
trant chez elle , en compagnie d'une jeune sœur ,
tout-à-coup, sur le point de poser le pied sur la
première marche de l'escalier qui conduisait à sa
chambre, au premier étage, elle vit cet escalier tout
en feu. Après un instant d'hésitation, ne pouvant
douter qu'elle ne fût le jouet de quelque illusion ,
elle s'avança courageusement, et tout disparut. Ar-
rivée dans son appartement, et étant sans lumière,
elle chercha à tâtons le briquet phosphorique.Elle
était encore toute tremblante de la peur qu'elle
- -215 ^
avait eue, et elie laisse lomber le briquet. Elle se
baisse pour le ramasser; mais elle se relève aussi
tôt en poussant un cri d'effroi : elle avait aperçu
un cadavre étendu à ses pieds. Sa sœur , qui
ne comprenait rien à ses terreurs et à ses cris^
cherche le briquet et allume elle-même la bougie.
Toute illusion s'évanouit.
J'ai transcrit fidèlement l'observation qu'on
vient de lire de notes rédigées par moi^ à l'époque
de ma première année dmternat à Charenton
(1826). J'ai depuis questionné à diverses reprises
la personne qu'elle concerne, en la mettant, en
quelque sorte , sur la voie de détails plus intimes.
Madame''** est parfaitement sûre de n'avoir pas été
diipe de sa première vision ; mais elle n'oserait pas
en dire autant de la seconde. «J'avais dit-elle, été
trop effrayée pour bien me rappeler ce que j'éprou-
vais alors. J'ai bien vu un cadavre , et cette fois il
ne m'est pas du tout venu à l'idée que c'était encore
une illusion comme l'incendie de l'escalier. «
(< — Vous êtes sûre également que vous jouissiez
bien de toutes vos facultés, lorsqu'il vous sembla que
l'escalier brûlait? — Sans doute : seulement, en ce
moment-là; j'éprouvais plus de chagrin que je n'en
avais encore eu ; je sentais ma tête lourde ; j'avais
comme la fièvre: j'avais froid, j'avais chaud, et
puis, je ne sais pourquoi, quand je parlais, /e ni em-
brouillais dans mes idées. Au reste , ce n'est pas
étonnant, j'étais si préoccupée et j'avais iant de
chagrin! Dans des moments pareils , on perd facile-
— 216 —
ment la tête. Je vous assure bien cependant que je
n'étais pas du tout folle , etc. , etc. — »
Est-il besoin de relever ce qu'il y a, dans ce lan-
gage, de caractéristique du fait primordial? Ces
pesanteurs de tête, cet état fébrile ou quelque chose
d'analogue , et surtout ce désordre des idées que
madame*** ne peut plus diriger, qui fait, comme
elle le dit si énergiquement, qn elle s'embrouille
lorsqu'elle parle, qui même va jusqu'à lui faire
'perdre la tête! Et cela serait arrivé indubitablement
si, par suite de quelque prédisposition héréditaire,
constitutionnelle ou autre , l'état dont parle ma-
dame*** se fût prolongé quelque temps au lieu de
passer avec la rapidité de certaines attaques ner-
veuses. Au point de vue psychique , un pareil état
ne saurait se distinguer , autrement que par la
durée, de l'excitation maniaque ou de ia stupidité.
Voici quelques autres faits que nous croyons pou-
voir assimiler à celui qui précède.
« Une femme, dit E. Salverte, pleurait un frère
qu'elle venait de perdre; tout-à-coup elle croit
entendre sa voix, que, par une déception con-
damnable, on contrefaisait près d'elle. Égarée par
l'effroi, elle affirme que l'ombre de son frère lui
est apparue resplendissante de lumière... >)
« Jarvis Matcham était sergent-payeur d'un régi-
ment. Cet homme jouissait d'une telle estime dans
ses fonctions de comptable, qu'il ne lui fut pas
difficile de soustraire de la caisse du corps une
forte somme d'argent. On l'avait envoyé dans une
— -217 —
ville voisine, à quelques lieues de la garnison, pour
y f;\ire dos recrues. Jarvis se doula que celle ab-
sence était ménagée pour visiter ses papiers. Il crut
toucher à l'inslanl où sa conduite serait dévoilée,
d'autant plus que son colonel lui avait donné un
petit tambour, comme société , dans sa tournée de
campagne.
» Le sergent vit un espion dans ce tambour. La
tête de ce malheureux s'exalte; il veut déserter,
et, pour anéantir le seul témoin de sa fuite, il lue
l'enfant.
))-Le tambour mort , Jarvis, quoitjue fort troublé,
s'écarta prudemment du chcmiin de la garnison ,
changea d'habits et marcha longtemps à traNcrs
champs avec une grande vitesse , car il croyait tou-
jours entendre les reproches, les pleuis et le bruit
des souliers du pauvre enfant, qui, en se déballant
contre le meurlrier , piétinait dans les cailloux de
la route. Le sergent arrive enfin dans une auberge,
s'y arrête et s y couche , en recommandant qu'on
l'éveillât au passage de la diligence. Le garçon de
l'auberge n'y manqua pas, et, lorsqu'il entra dans
la chambre du voyageur, en le secouant par l'é-
paule sur le lit, il surjnil dans la bouche du ser-
gent ces singulières paroles :
» — Mon Dieu , mon Dieu , je ne l'ai pas lue !
» Jarvis, réveillé, se souvint de sa position el se
hàla de gagner Porlsmoulh par la voiture publi
que. Là, il sembarqua sur un vaisseau de guerre,
servit comme marin pendant pdusieurs années , el
— 218 -
toujours avec ces mœurs probes et ces manières
dociles qui avaient fait sa réputation dans l'infan-
terie. Enfin le vaisseau rentra dans le port. Jarvis
et un des marins licenciés du bord conviennent de
se rendre à Salisbury , et ils en prennent la route.
C'était la première fois que Matcham, depuis son
départ d'Angleterre , se retrouvait sur la terre
ferme.
» Tous deux n'étaient plus qu'à trois milles de
cette capitale , quand ils furent surpris par un vio-
lent orage , accompagné d'éclairs si terribles et de
tonnerres si effrayants que la conscience de Jarvis
fut alarmée , malgré un bien long repos. Il montra
un excès de terreur qui n'était pas naturel dans un
homme familiarisé avec les dangers de la guerre et
des éléments ; ii commença même à parler d'une
façon si étrange que le marin , son compagnon de
voyage, devina aisément qu'il se passait dans l'âme
de Matcham quelque cliose d'extraordinaire. Au
moindre feu qui brillait dans les nuées, on voyait
grelotter l'ancien sergent, comme s'il avait eu froid,
et les reflets de l'éclair montraient ses regards qui
erraient, à droite et à gauche, mais n'osaient se
tourner tout-à-fait en arrière. Enfin, il dit à son
camarade :
» — Les pavés se détachent et courent après moi.
«Involontairement, et sans réfléchir à la ques-
tion, le marin en effet se retourna pour voir les pa-
vés ; mais aussitôt l'idée de Jarvis lui parut si drôle
que 5 malgré l'orage, il partit d'un éclat de rire. Le
— 219 —
sergent lit un mouvement horrible de peur , comme
si la fbudre eût frappé sa tête.
» — Ne riez pas! ne riez pas ! Tenez, je vous prie
de marcher de l'autre côté de la chaussée; nous
verrons si les pierres me poursuivent encore quand
je serai seul.
» Le marin, qui n'avait plus envie de rire , ne se
fît pas prier pour se séparer d'un homme dont la
raison semblait égarée îl passa de l'autre côté de la
route et se mit à siffler. On marcha ainsi quelque
temps. Les éclairs étaient devenus plus vifs.
» — Voyez-vous ! s'écria Jarvis, les pavés courent
après moi et vous laissent tranquille ! ... C'est à moi
qu'ils en veulent ! ... . Cette fois , le marin haussa les
épaules ; il chantait , les mains dans ses poches ,
une vieille complainte célèbre sur la mort deNelson .
» — Mais il y a quelque chose de plus fort, ajouta
Malcliam en traversant la chaussée et en parlant a
demi -voix à l'oreille de son camarade (le ton du
sergent était alarmé et mystérieux) , — connaissez -
vous ce petit tambour ?
» — Quel tambour ?
w— Là... cet enfant qui nous suit de si près? — Je
ne vois personne, dit le marin , atteint définitive-
ment par la contagion de la frayeur superstitieuse
de Jarvis.
» -- Quoi î... vous ne voyez pas ce petit garçon ,
avec sa veste ensanglantée?... Comme il se traîne
sur les cailloux!... Enlendez-vous les cailloux?
»La voix du meurtrier était si déchirante que le
marin, soupçonnant enfin la vérité, conjura Matcham
de soulager sa conscience en lui avouant son crime.
Alors le sercfent, poussé à bout, exhala un soupir
profond et déclara qu'il était hors d'état de souffrir
plus longtemps les angoisses qu'il avait souffertes
depuis plusieurs années. Une confidence entière
suivit ce premier élan du remords, et comme la jus-
tice avait mis sa tête à prix, il supplia son cama-
rade de le remettre entre les mains des magistrats
de Saiisbury. Après un combat de générosité assez
pénible., le marin obéit. Jarvis Matcham , à l'appro-
che du supplice, rétracta bien ses aveux ; mais con-
vaincu par la dépositi<)n du garçon d'auberge, qui
avail cnlcndii les paroles échappées au meurtrier
durant le sommeil, il fui jugé , condamné et pendu.»
c< M. le comte Plater, ce débris illustre de la
Pologne soulevée de i83i , raconte que , dans une
église située à quelques lieues de Varsovie, et au
milieu d'une fête nationale, un jeune homme, vive-
ment ému tout-à-coup par le caractère des chants
religieux , s'élança de son banc vers l'entrée du
chœur , s'arrêta immobile, les bras croisés et la tête
penchée à cette place, et demeura longtemps à con-
templer le pavé nu du temple, dans une attitude
qui troublait le service divin, à la grande anxiété
des fidèles. C'était précisément une année avant
la mort du grand-duc Constantin; l'insurrection
n'avait pas encore éclaté On entoure le jeune
homme, on l'interroge sur sa méditation; les chants
cessent. Il sort enfin de ce rêve somnambulique.
— ^21 —
» — Je vois, dit-il , à mes pieds le cercueil ou-
vert du grand-duc Constantin.
» L'année s'écoule, la révolution chasse les
Russes de Varsovie; Constantin meurt, on célèbre
ses funérailles dans celte église, et son cercueil est
placé au milieu du chœur, à l'endroit même où
l'extatique avait eu la vision (i). »
« Un chimiste de Paris, dit Webster (2) , homme
fort habile nommé Lapierre , et logé près du Tem-
ple , reçut des mains d'un prêtre, sur la fin du
XYi^ siècle, un peu de sang dans une fiole avec
mission de le décomposer. L'opérateur se mit à
l'œuvre un samedi, et continua sa besogne durant
la semaine qui suivit ce jour. Il fit successivement
passer le liquide contenu dans la fiole par tous les
degrés de chaleur dissolvante.
w Le vendredi suivant, six jours après l'installa-
tion de son travail, et au milieu de la nuit, le chi-
miste, qui couchait dans une chambre située près de
son laboratoire, fut réveillé au moment où il fermait
les yeux, par un horrible bruit semblable au mu-
gissement d'une vache ou au rugissement d'un
lion. Quand le bruit eut cessé, le chimiste essaya
dese rendormir. Dans cet instant, la lune était dans
son plein, et ses rayons éclairaient parfaitement la
chambre. Les yeux du chimiste aperçurent dis-
tinctement un nuage épais qui glissait comme une
(1) André Deirieu.
(2) Webster, De la sorcpl lerie (^on Witchcraft), cilé par A. Dei-
rieu.
— 222 -
ombre entre sa vue et la fenêtre. Il crut reconnaî-
tre la figure d'un homme , et poussa un long cri de
terreur : le nuage s'évanouit... »
« Un médecin anglais s'était procuré le corps d'un
pendu pour en faire Tobjet d'une dissection savante.
On porta le cadavre dans son laboratoire II com-
mença par disséquer les membres et le tronc , ce
qui dura quelques jours , et quand l'autopsie de ces
divers lambeaux fut épuisée , il passa à la tète , et
ordonna à un jeune chirurgien, qui lui servait d'aide
pour ses travaux anatomiques, de réduire enpoudre
une certaine partie du crâne , afin d'en composer
un remède fameux dans les pharmacies de l'an-
cienne école. — On appelait cette poudre Us-
née (i).
» Le jeune chirurgien, pour obéir à son maître ,
('1) L'Usnée, dit M. A. Delrieu, auquel nous empruntons le fait
ci -dessus, est une espèce de lichen humain qu'à une certaine
époque on s'imaginait croître au sommet du crâne des pendus , et
qu'on regardait comme une mousse engendrée par les sucs animi-
ques de la cervelle du supplicié, comme une orseille soudainement
développée au sinciput par le réactif de la strangulation. Au dire
des pneumatologistes , la quintessence de lame , violemment re-
poussée hors de la boîte encéphalique, abandonnait en s'échappant
un précipité ou résidu , tandis que , dans les morts lentes ou ordi-
naires , elle conservait le temps et le pouvoir d'entraîner vers les
régions supérieures tous ses moindres atomes. On croyait que la
flamme vitale accidentellement retenue , concentrée dans une vé-
gétation particulière , se tenait au sommet du crâne , comme une
étincelle cristallisée , à la disposition des premiers manipulateurs
qui volaient à Dieu le secret de pétrir un homme.
— 223 — ■
gratta la mousso du pendu , non sans répugnance
et en tremblant. 11 résulta de cette opération une
poudre que l'aide laissa superstitieusement tomber
sur nn papier qui couvrait la table du laboratoire,
en se gardant bien d'y toucher. Cela fait, il dressa
son lit dans le laboratoire même, car les pendus
à cette époque étaient si rares et si chers, et par
conséquent VUsnée si précieuse qu'on veillait sur
le ci'àne et sur la mousse comme sur un trésor. Le
pauvre Anglais se co-uche, // essaie de dormir^ il y
parvient... Une lampe brûlait dans le laboratoire
jour et nuit par précaution
^ » Mais à peine fermait-il les yeux, qu'un bruit sin-
gulier l'oblige à les rouvrir; il y avait évidemment
quelqu'un dans le laboratoire. Plus mort que vif,
l'apprenti se lève.
» — On vient voler l'Usnée ! sedit-il en cherchant
une arme pour défendre sa récolte : il prit la tête
du pendu.
» ... Cependant le bruit continuait, et la cause en
restait invisible. Son crâne d'une main et la lampe
de l'autre, le jeune homme regarda timidement
autour de la chambre ; la blancheur du papier étalé
sur la table perçant l'ombre attire son attention...
A cette vue , ses cheveux se dressent d'horreur ; il
ne peut ni parler ni fuir ; il va lâcher la lampe
c|ue ses doigts , détendus par la peur , secouent
convulsivement devant le plus affreux spectacle...
»... Sur le papier , au milieu de la poudre , s'agi-
tait une petite tète avec des yeux ouverts , eî qui
le roi^ardaient barrliment. Des deux côtés de la
tête se prolongeaient deux appendices qui crois-
saient à vue d'œil et qui semblaient tenir lieu de
bras au fantôme progressivement formé. Bientôt
l'apprenti put compter exactement le nombre des
côtes du squelette, il les vit se couvrir peu à peu de
leur enveloppe m.usculaire. Quand ce travail fut
achevé, les membres extrêmes se montrèrent dans
le même ordre do résurrection; la pousse était
complète, la végétation à terme. Enfin Vbomme
ainsi germé , gros comme un enfant de six mois,
se leva sur ses pieds, descendit de la table fort
lestement, et (ît un tour de promenade dans le
laboratoire; ses habits de supplicié, qui étaient
accrochés au mur, se détachèrent de leur clou et
le vêtirent soigneusement, comme s'ils étaient placés
sur son corps par une attraction mystérieuse, trans-
formée en valet dechambro. En quelques secondes,
le pendu apparut au chirurgien dans le costume et
avec la physionomie qu'il avait naguère en mar-
chant à la potence (1). >>
III, — Etat intermédiaire à la veille et au sommeil.
Entre la veille et le sommeil , il est un état in»-
termédiaire qui, sans être précisément ni l'un ni
l'autre, participe des deux également et constitue
un véritable état mixte, que, dans la question qui
s'agite, il est d'un haut intérêt de bien appré-
cier.
M) Phihsnphirnl Transarlinns. — Ferriar.
- 225 —
Toute vie intellectaelle ne cesse pas par le fait
du sommeil. Les rêves, les songes ne révèlent-iis
pas une sorle (Fexistence intérieure, de vie intra-
cérébrale qui s'alimente , pour ainsi dire , d'im-
pressions reçues antérieurement pendant l'état de
veille , comme la vie réelle d'impressions venues
du dehors, envoyées par le monde extérieur?
Dans Fétat intermédiaire dont nous parlions tout-
à-l'heure, nous soaimcs également accessibles à
ces deux sortes d'impressions ; incapables de les
distinguer entre elles, nous les confondons les unes
avec les autres , d'où résultent les combinaisons
intellectuelles les plus extravagantes, les associa-
tions d'idées les plus hétérogènes , en un mot, un
véritable délire.
Que si l'on étudie cet état avec soin, si on l'ob-
serve dans ses détails intimes, on y retrouvera tous
les caractères qui distinguent la modification pri-
mordiale qui ici est l'avant-coureur du rêve com-
plet, comme elle l'est, dans d'autres cas, de l'état
hallucinatoire et de tous les phénomènes du délire.
En effet , c'est toujours le même relâchement des
liens intellectuels , la même désagrégation des
idées qui , de plus en plus vagues , disparates ,
s'associent d'une manière bizarre, modident les
convictions, les affections, les instincts, laissent,
pour ainsi dire, le champ libre aux impulsions les
plus diverses.
Au fur et à mesure aussi que Vexcitation (i) se
(1) J'emploie à dessein ce mot, dont nous avons fait usage pré-
15
~- 226 —
prononce , on se laisse aller à un état de rêvasserie
dans lequel nous devenons le jouet de notre ima-
gination ; bientôt nous n'existons plus que dans un
monde purement idéal. Et là, tout est nouveau >
étrange, en dehors de nos conceptions habituelles:
c'est le rêve avec toutes ses bizarreries, ses capri-
ces, ses monstruosités, ses impossibilités de toute
espèce. Mais souvent aussi nous retrouvons là les
sujets de la veille , les mêmes préoccupations. Et
alors, chose remarquable! nos perceptions sont
souvent plus vives, plus lucides, notre intelligence
plus éclairée, notre imagination plus hardie, notre
mémoire plus sûre, notre jugement plus spontané,
plus prompt. îl semble que, livré à lui-même, ne
sentant plus le poids des liens extérieurs de la vie
réelle, l'esprit affranchi s'élance alors librement
dans les hautes régions de l'intelligence et du
monde moral; ou, pour parler plus physiologique»
ment, les facultés intellectuelles n'éîantplus gênées,
en quelque sorte , par la conscience intime, sont
plus instinctives dans leur action, et partant plus
sûres, plus assurées du résultat. Combien de savants
ont rêvé la solution du problème qu'ils cherchè-
rent en vain ! Combien de poètes, d'artistes de toute
sorte ont rencontré dans le sommeil l'idée, l'inspi-
ration qui les fuyait pendant la veille !
Des effets analogues sont produits par l'action
du hachisch, de l'opium, etc., avec cette différence,
cédemment, afin que l'on comprenne bien que nous n'y attachons
d'autre sens que celui de dissociation des idées, sans rien préjuger
de la nature de la cause de cette dissociation.
— 227 —
insignifiante du reste, quant à la chose en elle-
même, que , clans le hachisch, l'état crépusculaire
ou primordial est tenace , persistant, quoi qu'on
fasse pour le détruire ; tandis qu'il peut suffire de
la plus légère impression extérieure pour faire ces-
ser celui qui est déterminé par l'invasion progres-
sive du sommeil.
Perdant insensiblement la conscience de nous-
mêmes, ou mieux , cette conscience venant à subir
une sorte de transformation, nous donnons de la
réalité aux produits de notre imagination. De là des
hallucinations de toute espèce, les voix que nous
avons entendues (je ne dis pas que nous croyons
avoir entendues, parce que, en rêve, on entend, onne
croit pas entendre : seulement, on entend d'une autre
manière que dans l'état de veille), les personnes que
nous avons vues. Ces voix, nous ne les avons enten-
dues, ces personnes , nous ne les avons vues qu'en
rêve ; mais nous sommes persuadés de les avoir en-
tendues et vues en état de veille , à cause précisé-
ment de l'espèce de fusion, de rapprochement in-
time de ces deux états.
Plus j'approfondis ce singulier état de demi-som-
meil , plus je suis porté à le regarder comme le type
de celui que l'on est convenu d'appeler délire, alié-
nation mentale^ etc. Dans l'état de demi-sommeil,
une cause purement physiologique, et qui n'est autre
que la loi organique à laquelle se rattachent les
phénomènes du sommeil, est l'origine des mômes
modifications intellectuelles qui , dans d'au Ires
— 228 —
circonstances, sont produites par des agents mor-
bides de diverse nature.
Les phénomènes d'hallucination auxquels donne
lieu l'état de demi-sommeil se présentent avec des
caractères variables qu'il importe d'étudier sépa-
rément ; d'autant qu'ils nous offriront une remar-
quable analogie avec l'état hallucinatoirotel qu'on
l'observe chez les aliénés.
Nous diviserons ce que nous avons à dire sur ce
sujet en quatre sections :
l. L'invasion du sommeil est rarement assez
brusque pour que l'on ne puisse d'abord apprécier
avec plus ou moins de lucidité l'état dans lequel
on se trouve , pour que l'on se méprenne sur la na-
ture des associations d'idées plus ou moins étran-
ges qui en sont le résultat , des visions qui traver-
sent l'esprit. Nous avons conscience de nos rêves;
nous jugeons , pour ainsi dire, les productions du
sommeil avec la raison de l'état de veille ; c'est une
véritable /b/i'e sans délire ^ comme celle qui s'observe
si fréquemment chez des rêveurs d'une autre es-
pèce , chez les aliénés.
«J'ai éprouvé moi-même, dit Opoix , dans son
Traité de l'âme dans la veille et dans le soynmeilj, deux
fois des espèces de rêves en plein jour, et en me
promenant après le dîner dans la campagne. Je
voyais des objets bizarres et animés; je raisonnais
sur l'état singulier où je me trouvais. J'étais étonné^
mais je croyais fermement que ce que je voyais
était réel...
« A quelque temps de là, en dînant , j'étais occupé
de me rappeler une conversation que je venais d'a-
voir, à ce que je croyais ; je me remis après quel-
ques moments, et je reconnus que je n'avais parlé
à personne. »
J'ai rapporté plus haut le fait de cette dame
qui , au milieu d'un rêve qui lui plaisait et qu'elle
tenait à continuer, avait conscience de tout ce qui
se faisait autour d'elle.
Une jeune femme enceinte de plusieurs mois,
d'un tempérament sanguin et sujette à des maux
de tête qui paraissaient se rattacher à son état de
grossesse, revenait, un soir, dans sa voiture, dont
elle occupait le fond avec un monsieur de sa con-
naissance. En face d'elle était assis son mari, qui
avait pris place à côté du cocher. Tout en pensant
à mille choses diverses, il lui revient à l'esprit je
ne sais quelle histoire d'un cocher qui avait préci-
pité son maître sous les roues de sa voiture. Bien-
tôt elle se persuade que pareil malheur vient d'ar-
river à son mari. Ce n'est plus lui qui est assis
devant elle; c'est quelque autre personne complice
du cocher , qui a pris sa place. Madame ... s'en af-
fecte au point qu'elle se prend à verser des larmes
abondantes ; et cette pénible illusion ne cesse qu'au
moment où, par hasard , son mari vient à lui adres-
ser la parole.
Madame. . me faisait à moi-même ce récit. Je
voulus lui persuader qu'elle avait été le jouet d'un
rêve. — a C'est possible, me répondit-elle; mais
— 230 —
en tout cas, c'est un rôve fort singulier : car lant
qu'il dura, je n'ai pas cessé de voir ce qui pas-
sait sur la route, absolument comme si j'avais été
éveillée ; on peut donc rêver sans être endormi ;
mais je ne rêvais pas, et ce que j'ai éprouvé ne
ressemble nullement à mes rêves ordinaires. La
meilleure preuve, c'est que M... m'a adressé une ou
deux fois la parole et que je lui ai parfaitement ré-
pondu. «
Maintenant, je le demande, pour convertir en
un état de folie réelle les convictions erronées de
madame.. ., ne suffirait-il pas de supposer à l'état de
demi-sommeil qui était la source de ses convictions,
une cause plus durable, plus fixe et capable de ré-
sister, du moins jusqu'à un certain point, aux
impressions extérieures.? Par cela seul qu'elles se
fussent prolongées, ces convictions n'auraient- elles
pas constitué une véritable aliénation mentale?
Un de mes anciens condisciples, aujourd'hui
professeur de philosophie dans un collège de pro^
vince, avait assisté aux derniers moments de son
père, qu'il chérissait. Le même jour, dans la soirée,
tombant de lassitude, mais sans éprouver le be
soin de dormir, bien qu'il eût passé plusieurs nuits
sans prendre un moment de repos, il se jette sur
son lit tout habillé. Il y était à peine depuis cinq
ou six minutes, tout entier au regret d'avoir perdu
son père, que celui-ci lui apparaît, pâle et amaigri,
tel qu'une longue maladie l'avait fait. — « Bien per-
suadé 5 me dit mon ami, que cette triste apparition
— 231 —
était le résultat et comme le retentissement de
quelque mauvais rêve, je n'en eus d'abord aucun
effroi, et je cherchai à porter ailleurs mes idées.
Cependant l'image de mon père était toujours de-
vant moi ; je m'assurai que je ne dormais pas ,
mais j'avais la tête extrêmement lourde ; j'étais peu
maître de mes idées , absolument comme cela ar-
rive lorsqu'on lutte contre l'invasion du sommeil.
Bientôt enfin je ne fus plus maître de ma frayeur,
bien que je ne doutasse pas que j'étais le jouet
d'une vision. Je sautai à bas de mon lit, je montai
dans un grenier, toujours poursuivi par le fantôme,
qui disparut peu de temps après. »
Cette hallucination , née selon toute apparence
au sein du sommeil, continuée, avec toute sa viva-
cité primitive, dans l'état de demi-sommeil, et
même, pour quelques instants, dans l'état de veille
le plus complet, cette hallucination, dis-je , bien
plus que la précédente, se rapproche de celles que
l'on observe chez les aliénés. Bien évidemment , il
y aurait eu identité parfaite si elle se fût prolon-
gée , et mon ami eût été dans un étatd'hulîucination
avec ou sans délire.
Pour compléter nos renseignements étioîogiques,
je ne dois pas oublier d'ajouter que mon ami était
éminemment prédisposé aux congestions cérébrales,
J'ai été témoin de deux attaques qui furen t assez for-
tes pour le priver presque totalement de connais-
sance pendant plusieurs minutes. D'abondantes
émissions sanguines, des sinapismes appliqués aux
- 232 —
extrémités inférieures mirent lin à ces accidents.
Cette prédisposition , le chagrin occasionné par
la mort de son père , la privation de sommeil et la
l'atigue expliquent suffisamment l'hallucination
dont M. *** a été le jouet; ces trois causes diffé-
rentes, chacune en particulier, tendant toutes à un
résultat identique : la dissolution du composé in-
tellectuel, la désagrégation des idées, en un mot,
au fait primordial et générateur de toutes les ano-
malies de l'esprit.
On sait que les hémorrhagies, les soustractions
sanguines peuvent donner lieu à des accidents ner-
veux analogues à ceux produits par les congestions
cérébrales. Elles développent encore cet état de
demi-sommeil favorable aux illusions et aux hal-
lucinations. M. le docteur Leuret était, selon nous,
dans cet état , lorsqu'il éprouva l'illusion dont il
rend compte dans ses Fragments psychologiques .
Une saignée de trois palettes environ lui avait été
pratiquée pour combaître !a grippe dont il était
atteint. « Un quart d'heure après l'opération , dit
M. le docteur Leuret, je tombai en faiblesse , sans
toutefois perdre entièrement la connaissance, et
cette faiblesse dura pendant plus de huit heures.
Au moment où l'on m'administrait les premiers
secours, j'entendis très clairement poser un flacon
sur une table qui se trouvait près de mon lit , et
aussitôt après , une crépitation semblable à celle
qui résulte de l'action d'un acide concentré sur un
carbonate. Je crus qu'on avait laissé répandre un
■il ^ ' >
— zoo —
acide sur le marbre de la table, et j'avertis de leur
imprévoyance les personnes qui m'entouraient. On
crut d'abord que je rêvais, puis que j'étais en dé-
lire. Alors on essaya de me détromper, et l'on
m'assura qu'il n'y avait ni flacon sur la table ni
acide répandu... »
II. On ne saurait douter, d'après ce qui vient
d'être dit, que l'état de demi-sommeil ne soit une
source féconde d'illusions et d'hallucinations de
toute sorte.
Les faits du genre de ceux que nous venons de
citer sont loin d'être rares. Il est peu de personnes
sans doute qui ne puissent en trouver d'analogues
dans leurs propres souvenirs. Toutefois ils ont tou-
jours été envisagés avec indifférence ; on n'a songé
à en tirer aucune induction relativenient aux dés-
ordres de l'intelligence ; on n'en a fait nul compte,
non plus que des rêves, dont ils diffèrent cepen-
dant par plus d'un caractère essentiel.
Mais il est une classe de fails analogues aux
précédents, ou mieux toul-à-fait identiques, qui
plus d'une fois, à toutes les époques, ont excité au
plus haut point la curiosité du vulgaire , et dont
les savants eux-mêmes n'ont pas dédaigné de s'oc-
cuper.
Cela tient à ce qu'ils se sont passés dans des cir-
constances différentes, c'est-à-dire que les per-
sonnes qu'ils concernaient se trouvaient dans
d'autres conditions intellectuel les : elles n avaient
pas conscience de ce qu'elles éprouvaient , de leurs
— -231 —
visions; elles ne se doutaient, en aucune manière,
qu'il pût y avoir le moindre rapport entre ces
visions et l'état dans lequel elles se trouvaient.
De là leur croyance inébranlable aux apparitions
dont elles avaient été le jouet. «Je ne suis pas fou ;
je ne l'étais pas plus au moment où je voyais le
fantôme, que je ne le suis tout-à-l'heure ; de plus,
j'ai la certitude que je ne revais pas , puisque je
n'étais pas encore endormi ; j'ai donc bien vu, en-
tendu , senti ce que j'affirme avoir vu, entendu et
senti, etc.. »
Je ne puis douter que l'on ne doive chercher
la source de la croyance si généralement répan-^
due à une époque qui n'est pas encore bien éloi-
gnée , aux apparitions et aux revenants , dans les
phénomènes particuliers à l'état de demi-som-
seil. En effet , si les apparitions n'avaient eu pour
témoins et pour historiens que des fous ou des rê-
veurs ordinaires , il est douteux qu'elles eussent
été accueillies avec la même confiance ; les excen-
tricités, les extravagances des fous hallucinés ^ au-
raient inévitablement excité la défiance ; et, d'un
autre côté , ce qui tient manifestement à l'état de
rêve est facile à reconnaître, et, en général , on ne
prend guère pour des réalités les imaginations du
sommeil. Il n'en est pas ainsi des visions qui ont
lieu dans l'état intermédiaire à la veille et au
sommeil. Ceux qui les éprouvent sont sains d'intel-
ligence ; trompés eux-mêmes sur la nature du phé-
nomène ^ ils ont dû en imposer aux autres par leur
— 235 —
raison demeurée intacte et par le ton de profonde
conviction dont leur récit était empreint. Ajoutons
que, parmi ces personnes, il s'est rencontré des
individus d'un ordre supérieur, des savants, et dès
lors il n'a plus été possible de rejeter les appari-
tions ; il a fallu croire aux revenants dans le sens
qu'y attache le vulgaire , leur laisser leur forme ,
leur substance même, leur extériorité, si je puis ainsi
dire, admettre que leur origine était ailleurs que
dans le cerveau de ceux qui disaient en avoir été
les témoins; par exemple, dans un monde qui n'est
pas le nôtre, dans un monde éthéré, pour employer
une expression consacrée. On a regardé les appa-
ritions comm.e des âmes délivrées des chaînes de
l'organisation ; pouvant, dans certaines circon-
stances, se rendre sensibles aux vivants.
Telles sont, ou à peu près, les croyances qui
ont survécu aux discussions scientifiques qu'ont
soulevées, à différentes époques, dans le monde
savant, en Allemagne, en Ecosse, en France, les
apparitions et les revenants.
Cette grande question des revenants est loin d'être
décidée, même de nos jours, comme il appert par
les savantes et intéressantes recherches auxquelles
s'est livré M A. Delrieu , écrivain recommandable
et que distinguent de profondes connaissances psy-
chologiques.
Suivant lui , on a bien pu rattacher certaines ap-
paritions à une altération de la composition du sang,
aux maladies qui proviennent des exacerbations
cérébrales, depuis la folie pure et simple jusqu'à
l'illuminisme et au delirimn treniens ; on a bien éta-
bli que certaine influence du sang concourait
aux accidents des affections mentales qui engen-
drent ce qu'on nomme vulgairement des appari-
tions ; mais (nous devons citer textuellement) c^le
reste de ces maladies , de l'aveu même des phy-
siologistes , se tenait en dehors des phénomènes:
aussi, ne pouvant mettre leurs caractères impéné-
trables sur le compte du fluide sanguin, se sont-ils
arrêtés devant cette barrière avec une sorte de fré-
missement... Tels faits authentiques , populaires,
traditionnels, ne souflVaient pas de discussion;
inexplicables par des causes physiques, irrécusables
comme documents , il fallait s'y heurter avec la
panoplie du siècle, ce que les physiologistes d'E-
dimbourg ont fait déjà, et mourir sans y mordre^
ce qu'ils feront sans doute. Certains événements,
quoi qu'on dise, ne sont pas du domaine des pos-
sibilités actuelles (i). »
N'est-il pas curieux de voir qu'un phénomène de
pathologie mentale, de tous le plus simple et le
moins complexe , dont il est si facile de nous rendre
compte en observant ce qui se passe en nous , lors-
que nous tombons dans l'assoupissement, n'est-il
pas curieux , dis-je , de voir que ce phénomène ait
été le point de départ de tant d'erreurs et de pré-
jugés répandus parmi le peuple, et même en ait
(I) Revue de Paris, !839.
— -237 —
complètement imposé aux savants! Comment un
pareil phénomène a-t-il pu mériter les honneurs
des théories les plus transcendantes, théories non
moins vaporeuses et éphémères que les ombres,
fantômes, apparitions, etc., qu'elles ont la pré-
tention de dévoiler !
Voici deux faits que j'emprunte à l'écrivain que
nous venons de citer, qui ont donnélieu à d'inler
minables controverses, et qui sont demeurées inex-
plicables, si ce n'est par là théorie de^^ existences
transmondaines. Selon nous, et , je ne pais en douter,
selon ceuxdenos lecteurs qui sont familiarisés avec
le phénomène des hallucinations , ces faits tirent
leur origine de l'état de demi-sommeil.
J'ai consigné à la suite du premier les réflexions
qu'il a suggérées à M. A. D. .; ces réflexions, je
crois, expriment l'opinion la pins avancée des sa-
vants sur la nature des apparitions.
«Je me trouvais en 1667, raconte un philosophe
sincère (1), dans un comté de Touest de l'Angleterre,
avec quelques honorables gentlemen, chez un riche
propriétaire dont le château était un ancien couvent.
Les domestiques et les personnes qui fréquentaient
habituellement la maison m'avaient parlé de bruits
mystérieux et d'apparitions singulières comme de
circonstances locales qu'on ne pouvait éviter là,
durant même le plus bref séjour. Notre hôte ayant
invité beaucoup de monde, il m'arrima de coucher
(1) Bovet's Pandœmonium.
— 238 —
avec le majordome, M. C..., dans une pièce vraiment
admirable et qu'on nommait la chambre de milady.
Nous y fîmes un grand feu avant de nous mettre au
lit, et nous passâmes d'abord cjuelques heures delà
soirée avec une douce quiétude, à lire dans de vieux
volumes ; puis nous entrâmes dans le lit en soufflant
la mèche du flambeau pour l'éteindre. Au moment
de nous endormir, nous remarquâmes agréablement
que les rayons de la lune éclairaient avec tant de
splendeur notre vaste chambre, qu'il était possible
de déchiffrer un manuscrit dans le lieu même où
nousétionscouchésensemble. M. C.pariaquenon;
je soutins la gageure, et, ayant tiré de la poche de
mon habit un papier écrit à la main, je gagnai fort
aisément le pari. Nous avions à peine échangé quel-
ques mots sur cette affaire, lorsque par hasard je-
tant les yeux du côté de la porte de la chambre,
qui était en face de moi et bien fermée, je vis dis-
tinctement entrer cinq femmes, tout-à-fait belles et
gracieuses, qui me semblaient d'une taille char-
mante, mais dont les visages étaient couverts de
longs voiles blancs, lesquels traînaient sur le plan-
cher et au reflet de la lune, en plis ondoyants.
Elles entrèrent à la (île, d'un pas mesuré, l'une après
l'autre, et firent le tour de la pièce, en suivant le
mur, jusqu'à ce que la première fût parvenue et se
fût arrêtée au bord du lit où j'étais couché; ma
main gauche s'y trouvait aussi par-dessus les cou-
vertures, et, malgré l'approche du premier fantôme,
je résolus de ne point changer de poslure. La figure
— 239 —
voilée, en s'arrêtant, toucha cette main d'un frois-
sement doux et léger, mais je ne saurais dire s'il
était froid ou chaud. Alors je demandai à ces fem-
mes , au nom de la Trinité bénie, dans quel but
elles étaient venues : on ne me répondit pas.
» — Monsieur, dis-je au majordome, ne voyez-
vous pas la belle compagnie qui nous rend visite?
» ... Mais avant qu'une parole fût sortie de ma
bouche, et au mouvement seul de mes lèvres, tout
avait disparu. Le majordome était tapi derrière
moi , presque mort de peur , et je fus obligé de le
secouer longtemps avec ma main droite, qui était
restée sous les couvertures, pour lui arracher une
réponse. Enfin ce pauvre C... m'avoua qu'il avait
vu les fantômes , et m'avait entendu leur parler,
et que s'il n'avait pas d'abord satisfait à ma juste
impatience et à ma question, c'est qu'il était
lui-même violemment terrifié par l'aspect d'un
monstre , moitié lion, moitié ours, qui voulait
grimper au pied du lit... »
La nuit suivante, le majordome n'osa plus cou-
cher dans la chambre de milady, où reparut le seul
héros de l'aventure, l'intrépide Bovet.
{( ... .Te fis porter dans l'appartement une Bible
et plusieurs autres livres , déterminé à braver le
moment fatal de la vision, en lisant auprès du feu,
et en attendant que le sommeil vînt lui-même me
surprendre. Après avoir souhaité le bonsoir à mes
hôtes, je m'installai devant la cheminée, comptant
bien ne pas me mettre au lit qu'il ne fût une heure
— 240 —
(lu malin sonnée. A cet instant je me couchai sans
avoir rien vu.
);îl y avait peu de temps que j'étais dans le lit,
quand j'entendis quelque chose se promener au-
tour de la chambre, comme une femme dont la robe
balaierait le plancher. Ce quelque chose était assez
bruyant, mais je n'aperçus rien, quoique la nuit
fut suffisamment claire. Il passa au pied du lit,
souleva même un peu les couvertures, et entra
dans un cabinet voisin, dont cependant la porte
était fermée à clef. Là il se mit à gémir et à remuer
un grand fauteuil dans lequel, autant que mes
oreilles ont pu suivre tous ses mouvements, il pa-
rut s'asseoir et feuilleter les pages d'un vieil in-
folio que vous connaissez (i) et qui est fort criard.
Le fantôme continua de cette manière , gémissant,
remuant le fauteuil et tournant les feuillets du livre
jusqu'à l'aurore. >^
Yoici les réflexions de M. Del rie u :
« ...Les esprits intermédiaires des nonnes étaient
sollicités de reparaître dans une chambre qu'elles
avaient habitée longtemps, et où des traces odo-
rantes de leur séjour probablement subsistaient
encore , par la présence d'un être vivant qui com-
muniquait à ces vestiges, à la fois matériels et invi-
sibles , une force d'adhérence momentanée, un
besoin de condensation passager, mais assez opi-
niâtre pour que le néant de la mort fût vaguement
(1) Bovet racontait son aventure, par lettre, à un ami.
— Ml —
rempli. I.es irradiations vitales de l'hôte rappe-
laient sympathiquement dans ces débris les sub-
stances plus nobles, plus éthérées qui avaient suivi
lésâmes des religieuses à l'heure de la dissolution
du corps ; enfin , les apparences terrestres des
anciennes habitantes de l'appartement du manoir
ainsi reformées, consistantes, opaques et tangibles,
se détachaient sur le monde insaisissable qui nous
entoure, pour les yeux delà personne couchée dans
le lit , par un effet de concordance magnétique et
d'harmonie supérieure dont le pouvoir envelop-
pait, dans un charme unique et instantané, Ihôte,
les nonnes et leurs ombres.
» Les nonnes ranimées, en se condensant
dans la pénombre de la chambre , suivaient le mur
et paraissaient fuir le centre de l'appartement, en
se dirigeant vers le lit ; c'est que leurs apparences
mondaines , en se formant peu à peu des éléments
disséminés de leurs corps terrestres, en s'animant
graduellement des effluves magnétiques de l'hôte,
devaient chercher les uns et les autres , le long des
parois de la pièce où ces atomes subtils s'étaient
imprégnés dans leur évaporation , et , au moyen
d'étapes insensiblement plus attirantes, gagner le
foyer même de leur rayonnement , c'est à-dire le lit,
que les deux êtres vivants transformaient en pôle
pourles religieuses aimantées. Que les cloîtres fus-
sent ordinairement le théâtre de semblables phéno-
mènes, rien n'était plus simple ; car les monastères,
en conséquence de la réclusion liahituelle et de la
16
— 242 —
longévité relative de leurs habitants , de la perpé-
tuité des vœux et de l'énergie des prières, offraient
des séjours où les émanations de la vitalité humaine
ont dû nécessairement se complaire et se ramasser.
. .... Ferriar et Hibbertj ajoute l'auteur
que nous citons, convinrentque la physiologie était
impuissante à donner la clef de ces derniers phé-
nomènes. Le premier déclara que Bovet ne dormait
pas, le second inclinait pour le rêve; mais l'un et
l'autre finissent par une hésitation désespérante. «
Ni l'un ni l'autre de ces physiologistes n'était
dans le vrai , mais bien sur les limites opposées en-
tre lesquelles le vrai se trouvait. Ils ont méconnu
cet état intermédiaire dans lequel Bovet et son
compagnon puisaient leurs hallucinations.
En effet, c'est au moment de s'endonnir que la
vision a lieu, la première fois ; la deuxième fois,
c'est peu de temps après s'être mis au lit , dans une
chambre chauffée par un grand feu, dernière circon-
stance si propre à produire cet état d'assoupisse-
ment qui tient de la veille et du sommeil tout à la
fois, et auquel ils avaient dû se laisser aller, l'es-
prit rempli des récits qui leur avaient été faits sur
la visite nocturne des revenants.
Le fait suivant est raconté par Beaumont (i). 11
remonte à la fin du XVIIP siècle, et Tévêque de
Glocester en reçut la confidence solennelledu père
de la jeune victime.
(1 ) Baumont, W^old of spirits.
— 243 ~
« En i66'^ , sir Charles Lee, un des ancêtres de
M. Charles Lee, poëte, général, employé dans la
guerre d'Amérique, et l'ami de Burgoyne, avait eu
de sa première femme un seul enfant, une fille,
qui tua sa mère en naissant. A la mort de la femme
de sir Charles , lady Everard, sa sœur, entreprit d'é-
lever la petite orpheline , jusqu'au moment où le
père la fiança à sir Williams Perkins; mais une
circonstance extraordinaire interrompit tout projet
définitif de mariage.
»Un soir, la jeune fille, après s'être mise au lit,
crut voir une lumière dans sa chambre ; elle appela
sur-le-champ sa servante et lui dit : Pourquoi
laissez-vous un flambeau allumé dans la chambre?
-- îl n'y a pas d'autre flambeau ici, répondit la
servante, que celui que je tiens à la main. — C'est
donc le feu? reprit la jeune fille étonnée. — Pas
davantage, dit la servante; vous avez rêvé. —C'est
possible, répondit miss Lee, et elle se rendormit.
Mais après deux heures environ de sommeil , elle
fut réveillée de nouveau par la lumière, et elle
aperçut dans son lit même, entre l'oreiller et la
couverture, et à ses côtés , une femme assez petite,
qui dit à la jeune fille, d'une voix parfaitement ar-
ticulée , qu'elle était sa mère , et que , dans qua-
rante heures, elles seraient l'une et l'autre réunies.
Sur quoi miss Lee appela de nouveau sa servante, se
fit habiller et s'enferma dans un cabinet. Elle y
resta jusqu'à neuf lieures du matin; puis elle en
sortit avec une lettre cachetée. Lady Everard étant
venue, elle lui racoula tranquillement ce qui s'é-
tait passé, et pria sa tante, dès que l'heure fatale
aurait sonné, d'envoyer cette lettre à son père.
Lady Everard s'imagina qu'elle était folle ; on fut
quérir un médecin et un chirurgien à Chelmsford ;
le médecin ne reconnut aucun symptôme de mala-
die cérébrale dans la jeune fille , et toutefois, pour
se conformer aux désirs de sa tante, il fit pratiquer
une saignée à miss Lee, qui tendit son bras en sou-
riant. Cette satisfaction donnée à lady Everard, la
jeune fille demanda un chapelain, récita les prières
des agonisants avec le ministre épouvanté, et chanta
ensuite, avec accompagnement de guitare, les plus
touchants passages de son livre de psaumes, d'une
manière si admirable, que son maître de musique,
présent à tous ces préludes sinistres, fondit en
larmes. Quand la quarantième heure fut près de
sonner, elle se plaça dans un fauteuil commode,
arrangea ses vêtements , et , poussant coup sur
coup deux longs soupirs, elle rendit l'àme. «
Pour compléter ce que nous venons de dire re-
lativement à l'état de demi-sommeil et aux halluci-
nations qui en sont la suite, nous croyons devoir
rappeler ici et appuyer de quelques détails une re
marque qui a été faite par les médecins d'aliénés ,
c'est que les illusions et les hallucinations se mon-
trent plus particulièrement au moment où le malade
s'endort et oii il s'éveille.
Un halluciné, dont je parle dans mon mémoire
sur le TTciitement des hallucinations, page 29, e< étant
— -2/j5 —
couché dans la même chambre que plusieurs de
ses camarades, entend lout-à-coup des voix qui lui
semblaient partir de tous les coins de la salle. Elles
l'accusent de crimes imaginaires, lui annoncent
qu'il sera pendu, qu'il aura le poignet droit coupé
comme un parricide. Louis, glacé d'épouvante, s'é-
tonne de voir tout le monde autour de lui dans le
plus profond sommeil. Il se recouche, convaincu
qu'il est dupe de quelque rêve fâcheux. Sa tête est à
peine posée sur V oreiller qu'il éprouve de forts bour-
donnements d'oreille, et que les voix se font enten-
dre avec plus de force que la première fois. Il éveille
ses camarades, etc. Dans le cours du traitement,
L... a encore entendu ses voix: c'était dans la soi-
rée, au moment de s'endormir. Deux jours plus tard,
des bourdonnements, des voix confuses ont encore
inquiété le malade, toujours immédiatement avant de
s'endormir,.» »
Un autre halluciné (obs. viii) rendait ainsi compte
de son état : « J'éprouve des terreurs que je ne
saurais m'expliquer ; j'enlends, principalement
la nuit, des voix qui m'accablent d'injures, me me-
nacent, m'annoncent des malheurs; il me semble
quelquefois que ma tête résonne comme une cloche,
ou bien comme si je la tenais plongée dans un seau
d'eau. »
Après quelques jours de traitement, le mal parut
diminuer. Puis de nouvelles hallucinations survien-
nent, « peu durables et seulement quelques minutes
avant de s endormir. Plus tard, immédiatement avant
— 246 —
de s'endormir, le malade entend quelques voix à
trois ou quatre reprises... »
On trouve plusieurs faits de ce genre épars dans
les auteurs, qui, du reste, avaient signalé cette par-
ticularité du délire, sans y ajouter l'importance
qu'on doit lui reconnaître, aujourd'hui que M. le
docteur Baillarger a appelé sur elle une attention
spéciale.
M. Baillarger a lu , le 1 4 n^^i 1842 , à l'Académie
de médecine un mémoire plein d'intérêt où il donne
à ce fait tous les développements dont il est sus-
ceptible. Je regrette de ne pouvoir analyser les
faits qu'il contient, les seules conclusions ayant
été publiées et imprimées dans le n° du 21 mai
de la même année de la Gazette médicale. Elles
sont au nombre de quatorze. Je rapporterai textuel-
lement celles qui m'ont paru avoir le plus de
rapports avec le sujet qui nous occupe en y ajou-
tant les commentaires <jue nous" avons jugés né-
cessaires.
1*^^ conclusion : «Le passage de la veille au som-
meil et du sommeil à la veille a une influence po-
sitive sur la production des hallucinations chez les
sujets prédisposés à la folie , dans le prodrome , au
début et dans le cours de cette maladie. »
Les faits consignés dans les deux articles précé-
dents prouvent que cette influence s'étend beaucoup
plus loin et jusque chez les individus que , à aucun
é^ard, on ne saurait dire prédisposés à la folie.
Les eff'ets de cette influence se font sentir dans l'é-
— 247 ~
tat de santé le plus parfait; mais ils sont transi-
toires comme la condition physiologique dans la-
quelle ils prennent leur source. Ce ne sont pas
moins, au point de vue psychologique, de vérita-
hles hallucinations.
'^^ conclusion : «Le simple abaissement des pau-
pières suffit, chez quelques malades , et pendant
la veille, pour produire des hallucinations delà
vue. ))
L'abaissement des paupières ne produit pas seu-
lement des hallucinations de la vue, mais encore des
hallucinations de l'ouïe. Cette remarque dont on
sent toute l'importance , an point de vue où nous
sommes placés , je l'appuierai d'un fait très curieux
que j'ai recueilli dans le service de M. le docteur
Voisin, à Bicêtre.
L'abaissement des paupières paraît avoir pour
but de soustraire l'organe de la vue à l'action des
objets extérieurs. A ce titre, il doit être considéré
comme un des premiers phénomènes du sommeil;
delà son intluence sur la production des halluci-
nations. C'est là, sans doute, la pensée contenue
dans la proposition de M. Baillarger.
11 est une autre manière d'expliquer cette in-
fluence qui , selon nous , réunit en sa faveur beau-
coup plus de probabilités. La voici :
J'ai fait et répété nombre de fois sur moi-même
une expérience bien simple et qu'il est au pouvoir
de tout le monde de renouveler. Lorsqu'on éprouve
un commencement d'intoxication narcotique, al-
cooliquo ou autre, si l'on vient à fermer les yeux
doucement, sans efforts, tout aussitôt on sent sa
tête s'en aller, pour me servir d'une expression vul-
gaire mais énergique, on sent que l'on va perdre
connaissance; c'est bientôt une espèce de vertige,
d'étourdissement qui vous faire craindre de tomber
à la renverse et vous force bientôt à ouvrir les yeux
pour faire cesser un état qui devient insupportable.
Ces symptômes sont d'autant plus intenses qu'on .
ferme les yeux avec plus d'efforls; on éprouve alors
un malaise , une anxiété indicibles.
11 est impossible de ne pas reconnaître la plus
grande analogie entre ces accidents , je veux dire la
sensation quils produisent et celle qu'on éprouve
lorsqu'on s'endormant on est sur le point de perdre
connaissance, ou mieux encore lorsqu'on est sous
l'intluence d'une congestion cérébrale légère ou
d'une syncope. Le sens intime ne saurait y voir au-
cune différence. On conçoit que l'abaissement des
paupières, en déterminant des effets qui, ainsi
qu'il a été établi précédemment , réunissent au plus
haut degré tous les caractères du fait primordial ,
prédispose éminemment aux hallucinations.
3"" conclusion : « Les hallucinations survenant
dans l'état intermédiaire à la veille et au sommeil ,
pour peu qu'elles persistent, deviennent le plus
souvent continues et entraînent le délire. »
A nos yeux, la persistance des hallucinations
n'est qu'un indice, non une cause de l'aggravation
du désordre psychique général où elles prennent
— -2/19 —
leur source comme tous les laits Ibnclamenlaux du
délire. En d'autres termes , on peut conclure de
cette persistance quelemal s'accroît, mais non que
l'accroissement du mal est l'effet de cette persis-
tance. Les hallucinations ne sont qu'un des sym-
ptômes, ou accidents de la modification primordiale.
Elles se dessinent plus vivement et acquièrent d'au-
tant plus d'énergie que cette modification s'étend
davantage (i).
If conclusion: «La folie, chez les sujets atteints
déjà d'hallucinations , au moment du sommeil , est
principalement, et dès le début, caractérisée par
des hallucinations. ^> . •
L'état hallucinatoire qui vient à se manifester
dans la folie déclarée n'est autre que celui ([ui
déjà s'était montré pendant le sommeil, La mo-
(I) Il est un mode défectueux de raisonnement dont on use fré-
quemment lorsque l'on a à ^l^crire les phases que subissent d'ordi-
naire les aliénations mentales. S'appuyant sur une prétendue réci-
procité d'action des principaux phénomènes du déhre, trop souvent
de ce que tel de ces phénomènes a été précédé de tel autre , on en
conclut que celui-là n'est que Teffet, la conséquence de celui-ci,
tandis que, en réalité, l'apparition ou l'aggravation des uns et des
autres dépend d'une seule et même cause, l'aggravation de la mo*
dification primordiale; ce dont on se convaincra facilement en exa-
minant de plus près l'état général du malade , les troubles fonc-
tionnels qui l'ont annoncé et qui tous se rapportent à l'excitation
maniaque. Que l'on me permette une comparaison : cette excitation
est comme une source de laquelle il ne s'échappe habituellement
qu'un ou deux ruisseaux. Si elle vient à se gonfler, ce n'est plus
un ou deux, mais dix, cent ruisseaux qui s'en échapperont.
— 250 —
dification psychologique à laquelle se rattache le
phénomène des hallucinations , dans les deux cir-
constances, est essentiellement le même, bien qu'ac-
compagné d'accidents nouveaux et divers; aussi
les hallucinations se montrent-elles dès le début du
délire. Nées dans l'état de demi-sommeil, elles se
continuent pendant la veille.
1 oe conclusion : « C'est souvent après la suppres-
sion d'une hémorrhagie qui a déterminé des signes
de congestion vers la tête , que se produisent les
hallucinations au moment du sommeil. ))
INous verrons bientôt, en effet, que la disposition
aux congestions et, a fortiori , un état congestif du
cervau , sont des conditions pathologiques éminem-
ment propres à la production, des hallucinations et
des autres phénomènes du délire. Au point de vue
psychologique, les effets des congestions cérébrales
ont la plus complète analogie avec ceux du som-
meil.
\\e conclusion : « T. es hallucinations ne doivent
pas être comparées aux rêves en général , mais
seulement aux rêves avec hallucinations. «
Nous ne saurions admettre aucune distinction
entre les rêves en général, et les rêves avec hallu-
cinations. Dans toutes les circonstances, les hallu-
cinations, quelles qu'elles soient , sont un des phé-
nomènes de l'état de rêve. En d'autres termes ,
tout individu ayant des hallucinations est, par le
fait seul de ces hallucinations, en état de rêve,
c'est-à-dire , dans un état psychique qui , pour
— 251 —
avoir été provoqué par des causes qui ne sont pas
l'état de sommeil, n'en est pas moins identique à ce
dernier état. La cause primitive des hallucinations
est toujours la même, qu'on l'appelle sommeil ou
aliénation mentale.
Si nous insistons tant sur ce point, c'est que l'i-
dentité, qu'on me passe le terme, l'homogénéité de
la cause première des troubles de l'esprit, quelques
Tormes qu'ils revêtent, est une des vérités que la
plus grande partie de ce travail est destinée à met-
tre dans tout son jour.
1 2^ conclusion : a L'influence du passage de la
veille au sommeil sur la production des hallucina-
tions prouve que, dans certains cas au moins , c'est
un phénomène purement physique et qui appelle
surtout l'emploi des moyens physiques. »
La cause éloignée ou apparente des hallucina-
tions peut être ou physique ou morale ; mais quelle
qu'elle soit, elle n'arrive à déterminer le phéno-
mène des hallucinations qu'en produisant d'abord
une modification physiologique ou psycho-céré-
brale, qui, à coup sûr, elle, n'a rien que d'organique;
cette modification , nous la connaissons sous le
nom de fait jmmordial .
Quelque idée que l'on se fasse de la cause et ,
pour ainsi dire , du mécanisme des hallucinations,
nous ne pensons pas qu'on puisse, en aucun cas et
sous aucun rapport, les considérer autrement que
comme un phénomène purement physique ou mieux
organique.
— :25-2 —
Les impressions du sommeil peuvent être assez
vives pour déterminer des actes physiques , nous
l'aire verser des larmes, pour que nous imprimions
à noire corps des mouvements variés, etc; mais, en
général , quelle qu'ait été leur énergie , elles s effa-
cent au moment du réveil, laissant à peine quel-
ques traces dans notre esprit.
Cependant il peut arriver que ces mêmes im-
pressions retentissent jusque dans l'état de veille
et que les pensées et les émotions de nos rêves , les
mêmes joies, les mêmes craintes , nous assiègent
étant éveillés. Nous subissons alors l'influence d'i-
dées fixes ei d'hallucinations dont l'origine remonte
à l'état de rêve et qui, dans le principe, n'étaient que
desimpies phénomènes dusommeil. Dans ce cas, il
est rigoureusement vrai de dire que le délire est un
rêve continué; cela est vrai surtout des impressions
sensoriales. Ce que l'on voyait, ce que l'on enten-
dait en rêve, a fait sur nous une telle impression,
que l'on croit le voir et l'entendre encore, lorsque
la cessation incomplète du sommeil a rétabli pres-
que toutes nos relations avec le monde extérieur;
on en conserve le souvenir, non pas comme d'une
chose rêvée , mais comme de la réalité elle-même.
Pourquoi chercher ailleurs que dans ce simple
fait l'explication du phénomène des hallucinations?
N'y trouvons-nous pas le sens de leur nature in-
time ? L'hallucination est le rêve des sens extérieurs ,
comme les idées fixes, les convictions délirantes
sont le rêve de l'intellect.
— 253 —
Qu'on l'envisage clans l'état de sommeil naturel
ou artificiel , c'est-à-dire provoqué par des agents
modificateurs du système nerveux, ou bien dans l'é-
tat de délire, ce phénomène, au point de vue psy-
chique, est essentiellement le même dans tous les
cas. Les seules causes qui produisent la modifica-
tion intellectuelle où il prend sa source sont varia-
bles et se distinguent j se différencient principale-
ment par le degré de persistance de leur action.
Un des philosophes les plus ingénieux, les plus
profonds de cette époque, racontait à Ch. Nodier,
peu de temps avant sa mort , qu'ayant rêvé plusieurs
nuits de suite, dans sa jeunesse, qu'il avait acquis
la merveilleuse propriété de se soutenir et de se
mouvoir dans l'air, il ne put jamais se désabuser
de cette impression, sans en faire l'essai au passage
d'un ruisseau ou d'un fossé.
N'est-il pas évident, ou du moins infiniment pro-
bable qu'avec un degré d énergie de plus, cette
impression eût fini par surmonter toute résistance
et que le savant se fut persuadé qu'il pouvait
se soutenir en l'air , ce qui l'eut bien évidem-
ment constitué en état de folie partielle, c'est-à-
dire, transformé de rêveur en aliéné.
Nous avons là un exemple frappant de la pro-
longation des perceptions du sommeil pendant la
veille.
Le phénomène opposé a plus souvent lieu. Dans
quelques cas , les impressions de la vie réelle se
reproduisent durant le sommeil avec une persis-
— 254 —
tance remarquable. Elles se répètent chaque nuit ,
toujours les mêmes , avec les mêmes circonstances^
isolées , et non pas au milieu de cette fantasma-
gorie, de ce pêle-mêle d'idées qu'on trouve dans les
rêves.
Les vampires sont des exemples frappants de ce
fait psychologique si curieux, sur lequel j'appelle
l'attention d'une manière particulière, parce qu'il
prouve que chez certaines organisations, avec cer-
taines prédispositions , la modification du sommeil
peut convertir une perception de la veille en une
véritable idée fixe, une pensée délirante.
« 11 y a vingt-quatre ans , dit Nodier , que je voya-
geais en Bavière avec un jeune peintre italien dont
j'avais fait la rencontre à Munich. Sa société con-
venait à mon caractère et à mon imagination de ce
temps-là, parce qu'il se trouvait une douloureuse
conformité entre nos sentiments et nos infortunes.
nll avait perdu, quelque temps auparavant, une
femme qu'il aimait , et les circonstances de cet évé-
nement, qu'il m'a souvent racontées, étaient de
nature à lui laisser une impression ineffaçable. Cette
jeune fille, qui s'était obstinée à le suivre dans les
misères d'une cruelle proscription , et à lui dégui-
ser l'altération de ses forces , finit par céder , dans
une des haltes de leurs nuits vagabondes , à l'excès
d'une fatigue parvenue à ce point où elle n'aspire
qu'au repos de la mort.
»Le pain leur manquait depuis deux jours., quand
ils découvrirent un trou de roche où se cacher.
— ^255 —
Elle se jeta sur son cœur, quand ils furent assis,
et il sembla qu'elle lui disait : «Mange-moi , si tu
» as faim. » — Mais il avait perdu connaissance , et
quand il lui revint assez de forces pour la presser
dans ses bras , il trouva qu'elle était morte Alors
il se leva, la chargea sur ses épaules, et la porta
-jusqu'au cimetière du premier village, oii il lui
creusa une fosse , qu'il couvrit de terre et d'herbes,
et sur laquelle il planta une croix composée de son
bâton qu'il avait traversé de son épée. Après cela, il
ne fut pas difficile à prendre, car il ne bougeait
plus. — Quelqu'un de ces événements si communs
alors lui rendit la liberté : le bonheur, c'était
fini.
» Mon compagnon de voyage, qui ne conservait ,
à vingt-deux ans , que les linéaments d'une belle et
noble figure, était d'une extrême maigreur, peut-
être , parce qu'il mangeait à peine pour se soutenir.
Il était pâle, et, sous son épiderme un peu basané,
la pâleur de l'Italien est livide. L'activité de sa vie
morale semblait s'être réfugiée tout entière dans
deux yeux d'un bleu transparent et bizarre, qui
scintillaient avec une puissance inexprimable, entre
deux paupières rouges, dont les larmes avaient,
selon toute apparence , dévoré les cils ; car ses sour-
cils étaient, d'ailleurs, très beaux.
«Comme nous nous étions avoué l'un à l'autre
que nous étions très sujets au cauchemar, nous
avions pris l'habitude de coucher dans deux cham-
bres voisines, pour pouvoir nous éveiller récipro-
— 256 —
quemont, au bruit d'un do ces cris lamGnta])Iefiqui
tiennent plus de la bete fauve que de Thomine.
Seulement il avait toujours exigé que je fermasse
la porte de mon côté, et j'altribuais cette précau-
tion à l'habitude inquiète et soupçonneuse d'un
malheureux qui a été longtemps menacé dans sa
liberté , et qui jouit peu du bonheur de se remettre
à la garde d'un ami.
» Un soir , nous n'eûmes qu'une chambre et qu 'un
lit pour deux. L'hôtellerie était pleine. 11 reçut
cetle nouvelle d'un front plus soucieux que de cou-
tume. Il divisa les matelas de manière à faire deux
lits, délicatesse dont je me serais peut-être avisé
et qui ne me choqua point. Ensuite, il s'élança sur
le sien et me jetant un paquet de cordes dont il
s'était muni : «Yiens me lier les pieds et les mains,
me dit -il avec l'expression d'un désespoir nuK^r,
ou brûle-moi la cervelle. >)
» Je raconte, je ne fais pas un épisode de roman
fantastique. Je ne rapporterai pas ma réponse et
les détails d'un entretien de cette nature : on les
devinera.
» — L'infortunée, qui me dit de la manger pour
soutenir ma vie! s'écria-t-il en se renversant avec
horreur et en couvrant ses yeux de ses mains... 11
n'y a pas une nuit que je ne la déterre et que je ne
la dévore dans mes songes .. pas une nuit où les
accès de mon exécrable somnambulisme ne me fas-
sent chercher l'endroit où je l'ai laissée , quand le
démon qui me tourmente ne me livre pas son ca-
— 257 —
davre. Juge maintenant si tu peux coucher près de
moi, près d'un vampire !... »
»Il serait plus cruel pour moi , continue Ch. No-
dier, que pour le lecteur d'arrêter son attention sur
ce récit. Ce que je puis faire, c'est d'al tester sur
l'honneur que tout ce qu'il a d'essentiel est exacte-
ment vrai ; qu'il n'y a pas même ici cette broderie
du prosateur qui accroît les dimensions de l'idée
en la couvrant de paroles... »
Voici un autre fait que Nodier emprunte à Fortis
[Voyage en Dalmatie) , et que quarante ans plus
tard, dans le même pays , il trouva assez différent
sien en quelques points de délail pour qu'il dut
du imaginer qu'il s'était reproduit plus d'une
fois.
La croyance aux vampires est très répandue dans
le pays des Morlaques. « Il n'y a guère de hameaux
où l'on ne compte plusieurs vukodlacks, et il yen a
certains oii le vukodlak se retrouve dans toutes les
familles, comme le sain ou le crétin des vallées al-
pines. Ici la maladie n'est pas compliquée par une
infirmité dégradante qui altère le principe même
de la raison dans ses facultés le plus vulgaires. Le
vukodlack subit toute l'horreur de sa perception; il
la redoute et la déteste comme mon peintre ita-
lien ; il se débat contre elle avec fureur ; il recourt,
pour s'y soustraire, aux remèdes de la médecine,
aux prières de la religion , à la section d'un mus-
cle, à l'amputation d'une jambe, au suicide quel-
quefois; il exige qu'à sa mort ses enfants Iraver-
17
— 258 —
sent son cœur d'un pieu et le clouent à la planche
du cercueil pour affranchir son cadavre, dans le
sommeil de la mort, de l'instinct criminel du som-
meil de l'homme vivant. Le vukodlackesi d'ailleurs
un homme de bien, souvent l'exemple et le con-
seil de la tribu, souvent son juge et son poëte. A
travers la sombre tristesse que lui impose la per-
ception de souvenir et de pressentiment de sa vie
nocturne, vous devinezuneâme tendre, hospitalière,
généreuse, qui ne demande qu'à aimer. Il faut que
le soleil se couche, il faut que la nuit imprime un
sceau de plomb sur les paupières du pauvre vukod-
lack pour qu'il aille gratter de ses ongles la fosse
d'un mort, ou inquiéter les veilles de la nourrice
qui dort au berceau d'un nouveau-né ; car le vukod-
lackest vampire, et les efforts de la science et les
cérémonies de Féglise ne peuvent rien à son mal.
La mort ne l'en guérit point, tant qu'il a conservé
dans le cercueil quelque symptôme d<; la vie. Et,
comme sa conscience, torturée par l'illusion d'un
crime involontaire, se repose alors pour la première
fois , il n'est pas étonnant qu'on Tait trouvé frais et
riant sous la tombe : l'infortuné n'avait jamais
dormi sans rêver !.. . »
« EnDalmalie,les sorcières ou les ujestize du pays,
plus raffinées que les viikodlacks , dans leurs abo-
minables festins, cherchent à se repaître du cœur
des jeunes gens qui commencent à aimer , et à le
manger rôli sur une braise ardente.
» Un fiancé de vingt ans qu'elles entouraient de
— 259 —
leurs embûches , et qui s'était souvent réveillé à
propos , au moment où elles commençaient à sonder
sa poitrine du regard et de la main, s'avisa, pour
leur échapper, d'assister son sommeil de la com-
pagnie d'un vieux prêtre qui n'avait jamais entendu
parler de ces redoutables mystères, et ne pensait
pas que Dieu permît de semblables forfaits aux en-
nemis de l'homme. Celui-ci s'endormit donc pai-
sible, après quelques exorcismes dans la chambre
du malade qu'il avait mission de défendre contre
le démon. Mais le sommeil était à peine descendu
sur ses paupières qu'il crut voir les ujestize planer
sur le lit de son ami, s'ébattre et s'accroupir autour
de lui avec un rire féroce, fouiller dans son sein
déchiré , en arracher leur proie, et la dévorer avec
avidité , après s'être disputé ses lambeaux , sur des
réchauds flamboyants. Pour lui , des liens impos-
sibles à rompre le retenaient immobile sur sa couche,
et il s'efl'orçait en vain de pousser des cris d'hor-
reur qui expiraient sur ses lèvres, pendant que les
sorcières continuaient aie fasciner d'un œil affreux,
en essuyant de leurs cheveux blancs leurs bouches
toutes sanglantes. Lorsqu'il s'éveilla, il n'aperçut
plus que son compagnon, qui descendit du lit, en
chancelant, essaya quelques pas mal assurés, et
vint tomber frokl, pâle et mort à ses pieds, parce
qu'il n'avait plus de cœur.
»Ces deux hommes , ajoute Nodier, avaient fait
le même rêve, à la suite d'une perception prolon-
gée dans leurs entretiens , et ce qui tuait l'un ,
— 260 -
l'autre l'avait vu. Voilà ce qui en est de notre rai-
son, abandonnée aux idées du sommeil! »
4° Les hallucinations du sommeil se présentent
parfois avec de tels caractères de vérité qu'elles
forcent la conviction et entraînent, pour ainsi dire,
dans leur orbite d'excentricité le jugement, les af-
fections , en un mot , toutes les facultés de l'en-
tendement, qui, à d'autres égards, cependant,
conservent leur intégrité.
Ce phénomène psychologique a cela de remar-
quable qu'il semble , en quelque sorte, jeter un pont
sur l'abîme qui sépare les deux vies du sommeil et
de la veille et opérer entre elles un rapprochement
qui équivaut à une véritable fusion.
Au reste, c'est là un phénomène que nous savons
être propre à l'action du hachisch , et que nous
avons signalé à diverses reprises d'après les données
et sur la foi du sens intime; nous n'ignorons pas,
d'autre part, qu'il s'observe fréquemment dans la
folie proprement dite.
De même que les hallucinations développées par
le hachisch ou par toute autre cause plus ou moins
appréciable, ou même d'origine tout-à-fait inconnue,
tout en faussant le jeu de l'entendement dans cer-
taines limites, prennent, pour ainsi dire, place
dans la vie ordinaire, de même les hallucinations
du sommeil peuvent fausser l'intelligence dans le
cercle seulement de leur action , la laissant intacte
sur tous les autres points.
Ainsi donc, au point do vue de l'influence qu'elles
— "261 —
exercent sur l'ensemble des facultés morales, il n'y
a aucune distinction à faire entre les hallucinations,
qu'elles aient pour origine soit l'état de sommeil,
soit l'action des toxiques, ou bien les causes ordi-
naires du délire aigu ou chronique. N'est-ce pas
une preuve de plus à ajouter à celles que nous avons
développées précédemment , que leur condition
psychique est la même dans ces différents cas , et
que les causes seules qui développent cette condi-
tion sont variables ?
Les faits sur lesquels s'appuient les réflexions qui
précèdent, s'ils ne manquent pas dans la science,
sont peu nombreux cependant , ce qui nous paraît
tenir à la manière dont on observe, en général.
Involontairement et à notre insu , nous nous
laissons guider, dans nos habitudes d'observation ,
par les théories et les systèmes en vogue. Ces théo-
ries nous présentent tout tracé un cadre dans lequel
nous renfermons notre attention ; ce n'est que par
hasard, le plus souvent , que nous portons nos re-
gards en dehors de ce cadre, si propre , du reste, à
servir l'indolence naturelle de notre esprit.
En médecine mentale, nous avons devant nous
des prédécesseurs d'une autorité plus ou moins im-
portante , qui ont frayé la route dans des directions
variées. Il nous est difficile de nous en écarter, ne
voulant pas courir le risque de nous perdre irrévo-
cablement dans le chaos des faits que nous entre-
prenons d'explorer. Mais une fois engagés dans telle
ou telle voie, semblables à de vulgaires touristes,
™ 262 ~
nous n'explorons que des lieux vingt fois visités
avant nous , heureux si quelque accident de terrain
encore inaperçu vient à frapper nos regards !
Que si le hasard nous jette dans une nouvelle
voie d'observation , si quelque fait encore inobservé
se présente à nous et nous semble devoir servir de
base à de nouvelles conceptions théoriques , nous
nous trouvons réduits à nos seules ressources et
nous trouvons difficilement à étayer ce fait d'autres
faits analogues.
Ce n'est pas, assurément, que les faits d'aliéna-
tion mentale recueillis par les auteurs ne surabon-
dent; mais ces faits, éloquents sur une foule de
points , sont muets sur beaucoup d'autres. Chaque
observateur les a acceptés à son point de vue par-
ticulier; il n'en a bien vu que le côté éclairé par
ses idées théoriques; les autres faits lui ont échappé
complètement ou sont restés, pour lui, dans une
demi-obscurité impénétrable et stérile. Il les a dé-
crits comme il les a vus, incomplètement ; et l'em-
preinte, le cachet de ses convictions se retrouve
à chaque ligne. Comparez les observations que nous
ont transmises les partisans de la prédominance des
causes morales, de la nature purement dynamique
ou fonctionnelle des altérations de l'esprit, avec
celles des partisans des causes physiques, de la na-
ture exclusivement organique des lésions intellec-
tuelles : tout ce qui vient à l'appui de l'idée domi-
nante est relaté avec détails et précision ; le reste
est à peine ou point indiqué.
™ 265 —
Je demande pardon de cette digression, et je re-
viens au fait particulier qui l'a occasionnée.
Nous ne saurions douter que le délire, et en par-
ticulier l'état hallucinatoire, chez un grand nombre
d'aliénés, n'ait son point de départ, sa source pre-
mière et constante, dans l'état de sommeil.
Ce fait a dû s'observer fréquemment aune épo-
que où les sociétés étaient encore loin de l'état de
civilisation actuel , et où les songes exerçaient la
plus grande influence sur des êtres faibles et cré-
dules. La sorcellerie et la lycanthropie, qui, de nos
jours, n'existent guère que dans les livres, n'ont
sans doute pas d'autre origine; cela a dû être, du
moins dans beaucoup de cas.
A ce sujet, j'ai grand plaisir à citer ce passage
de Nodier, qui , ainsi qu'il le dit avec tant de mo-
destie et d'esprit « sans monter sur les hauteurs
où la Société royale de médecine ne lui pardonne-
rait pas de s'être élevé, » développe admirablement
la thèse que nous soutenons ici.
« Le célibataire, isolé du monde entier, dont toute
la pensée monte, descend et remonte sans cesse,
du troupeau de ses brebis au troupeau innombra-
ble de ses étoiles ;
)^ La vieille femme inutile et repoussée, qui ne
soutient sa pauvre vie qu'à recueillir dans les
bois des racines insipides pour se nourrir , et des
branches sèches pour se préserver du froid de
l'hiver ;
» La jeune fille amoureuse et soufïrante, qui n'a
pas trouvé une àme d'homme pour comprendre une
àme de jeune fille...
» Vous verrez que ceux-là sont plus sujets que
les autres à ces aberrations contemplatives que le
sommeil élabore , transforme en réalités hyperbo-
liques, et au milieu desquelles il jette son patient
comme un acteur à mille faces et à mille voix, pour
se jouer à lui seul, sans le savoir, un drame ex-
traordinaire qui laisse bien loin derrière lui tous
les caprices de l'imagination et du génie.
» Le voilà cet être ignorant, crédule, impression-
nable, pensif, le voilà qui marche et qui agit, parce
qu'il est somnambule , et qui voit des choses in-
connues du reste de ses semblables , marchant et
parlant parce qu'il a le cauchemar. Le voilà qui se
réveille aux fraîcheurs d'une rosée pénétrante, aux
premiers rayons du soleil qui percent le brouillard,
à deux lieues de l'endroit où il s'est couché pour
dormir ; c'est, si vous voulez, dans une clairière de
bois que pressent entre leurs rameaux trois grands
arbres souvent frappés de la foudre, et qui balan-
cent encore les ossements sonores de quelques mal-
faiteurs, xiu moment oii il ouvre les yeux, la per-
ception qui s'enfuit laisse retentir à son oreille
quelques rires épouvantables, un sillon de flamme
ou de fumée qui ne s'efface que peu à peu, marque
à sa vue effrayée la trace du char du démon ; l'herbe
* foulée en rond autour de lui conserve l'empreinte
de ses danses nocturnes. Oi^i voulez-vous qu'il ait
passé cette nuit de terreur, si ce n'est au sabbat ?
— 265 —
On le surprend, la figure renversée, les dents cla-
quetantes, les membres transis de froid et moulus
de courbature ; on le traîne devant le juge ; on l'in-
terroge : il vient du sabbat, il y a vu ses voisins,
ses amis, s'il en a ; le diable y assistait en personne,
sous la forme d'un bouc, mais d'un bouc géant, aux
yeux de feu, dont les cornes rayonnent d'éclairs ,
et qui parle une langue humaine , parce que c'est
ainsi que sont faits les animaux du cauchemar. Le
tribunal prononce, la flamme consume l'infortuné
qui a confessé son crime sans le comprendre, et on
jette sa cendre au veut
» Quel homme accoutumé aux hideuses visites du
cauchemar ne comprendra pas, du premier aspect,
que toutes les idoles de la Chine et de l'Inde ont
été rêvées? Souvent le pasteur, préoccupé de la
crainte des loups, révéra qu'il devient loup à son
tour, et le sommeil lui appropriera ces instincts
sanglants si funestes à ses troupeaux. Il a faim de
chairs palpitantes, il a soif de sang, il se traîne
à quatre pattes autour de l'étable, en poussant cette
espèce de hurlement sauvage qui est propre au
cauchemar, et qui rappelle si horriblement celui
des hyènes affamées. Et si quelque funeste hasard
lui fait rencontrer un pauvre animal égaré, trop
jeune encore pour s'enfuir, vous le trouverez peut-
être les mains liées dans sa toison , et menaçant
déjà d'une dent innocente le plus cher de ses
agneaux. — La lycanthropie est un des phénomè-
nes du sommeil ; et cette horrible perception, plus
— 266 —
sujette à se prolonger que le grand nombre des il-
lusions ordinaires du cauchemar, a passé dans la
vie positive sous le nom d'une maladie connue des
médecins... »
Aux détails qu'on vient de lire, et dans lesquels
on trouve , revêtues de formes si séduisantes et si
poétiques, les vérités physiologiques que Nodier
avait entrevues, que l'on me permette de faire suc-
céder quelques faits dont la valeur intrinsèque ne
sera point atténuée, j'espère, par l'aride simplicité
de leur exposition.
En i83... j'ai fait le voyage d'Italie avec un ma-
lade que m'avait confié mon vénéré maître M. Es-
quirol. Pendant toute une année qu'a duré ce
voyage, je n'ai pas perdu de vue mon malade un
seul jour , je dirais presque l'espace de quelques
heures.
M. *** était atteint depuis plusieurs années d'un
délire intermittent dont une excitation maniaque,
parfois assez vive, des idées fixes avec caractère re-
ligieux, pensées de damnation, crainte de l'en-
fer, etc., formaient les principaux symptômes. Les
accès revenaient irrégulièrement tous les jours,
tous les deux ou trois jours , et duraient depuis
cinq ou six heures jusqu'à vingt-quatre ou trente-
six heures.
C'était toujours et invariablement au moment du
réveil qu'ils éclataient. Et ils étaient d'autant plus
violents et durables que le sommeil avait été plus
prolongé.
-- 267 -
Dans les jours d'intermittence , il arrivait fré-
quemment que M. *""% subissant l'influence d'une
haute température et fatigué par la route, s'assou-
pissait à côté de moi , dans la voiture où nous voya-
gions. Après s'être endormi dans un parfait état
de raison , M. *** se réveillait délirant ; mais alors
il était moins malade qu'aux époques marquées
par l'intermittence.
Bien évidemment , le délire débutait pendant le
sommeil. Du sommeil le plus profond, M. *** pas-
sait à un état de somnolence auquel succédait, plus
ou moins rapidement, une sorte de rêvasserie.
Il lui arrivait souvent alors de proférer quelques
paroles à voix basse et presque inintelligibles ,
toujours dans sa langue naturelle (M. *** était Irlan-
dais), jamais en français. C'étaient les préludes
du réveil. Bientôt une foule de paroles incohéren-
tes se succédaient avec rapidité; parmi elles, celles-
ci se faisaient souvent entendre: « My God ! my
God ! the devil hère! »
Je répète que, dans les moments d'intermittence,
ces accès étaient, en général, de courte durée ; il
arrivait même qu'ils n'allaient pas au-delà de quel-
ques paroles qu'on aurait dit être le dernier reten-
iissement et comme un écho affaibli du délire noc-
turne.
M .., qui appréciait sa position, n'a jamais pu me
rendre compte, d'une manière satisfaisante, de ce
phénomène si digne d'être étudié. Il ne lui en res-
tait qu'un obscur souvenir, une réminiscence très
— -268 —
imparlaite. Il avait coutume cependant de se servir
d'expressions bien propres, selon nous, à mettre
sur la voie de la manière dont s'accomplissait le
phénomène. «Il continuait, disait-il, de rêver, tant
que durait l'accès. » Si je lui objectais qu'il me ré-
pondait quand je lui adressais la parole, que lui-
même, de son propre mouvement, faisait des remar-
ques sur ce qu'il voyait, qu'en conséquence je devais
le croire parfaitement éveillé, etc.. — «C'est possi-
ble, me répondait-il, mais il me semble néanmoins
que je rêve, excepté peut-être au moment même où
je réponds à vos questions et où je vous adresse
moi-même la parole. Ne me croyez-vous pas som-
nambule? Mon frère aîné l'est bien... «
Rien de plus curieux, assurément, que ce rap-
prochement de l'état de rêve et du délire, rappro-
chement tellement intime que toute différence entre
ces deux états s'efface complètement; le rêve de
l'homme éveillé est manifestement la continuation
du rêve de l'homme endormi, et ne diffèrent entre
eux que par la dénomination qui leur a été appli-
quée ; le délire est encore le rêve, mais l'individu
qui l'éprouve a passé de l'état de sommeil à l'état
de veille. M... délirait comme il avait rêvé, et, s'il
lui eût été possible de ne jamais s'endormir, il n'eût
jamais déliré.
Cette conclusion toute naturelle, j'essayai plu-
sieurs fois d'en vérifier la justesse par l'expérience.,
autant du moins que cela pouvait s'accorder avec
les lois de l'organisme. L'occasion s'en présenta plus
— 269 —
d'une fois dans le cours de notre voyage. Toutes les
fois que je pus, par des distractions forcées, reculer
l'heure du sommeil, je prolongeai l'exercice normal
des facultés intellectuelles, et, avec le moment du
réveil , je reculai celui de l'explosion du délire.
M..., qui jugeait sa situation aussi bien que moi-
même, me secondait, dans ces épreuves, de toute la
puissance de sa volonté.
Un jour, étant à Rome, nous fûmes invités à pas-
ser la soirée chez le cardinal W..., qui connaissait
M. . . depuis longtemps, et était parfaitement au cou-
rant de sa maladie. M.,, refusa d'abord, depeurd'ac.
cident. Cependant je n'ignorais pas son vif désir
d'assister à cette soirée, et je savais les puissantes
distractions qu'il ne pouvait manquer d'y trouver.
Me fondant sur ces motifs, et un peu rassuré par les
anciennes relations de mon malade avec le chef de
la maison, je l'engageai à accepter Imvitation, et, à
force d'instances, j'obtins que nous nous y rendrions
ensemble. Pour plus de précautions, je lui permis de
déroger à ses habitudes en prenant une tasse de café
très léger après son dîner; nous limes ensuite une
promenade en voiture au Pincio, et, vers les neuf
heures environ, nous allâmes chez le cardinal. Je
dus venir d'abord un peu en aide à sa timidité quel-
que peu alarmée de se trouver, pour la première
fois depuis bien des années, au milieu d'une société
nombreuse, composée d'hommes graves et sérieux
tels que des princes de l'Église, des prélats, des of-
ficiers-généraux, des ambassadeurs étrangers, etc.
— 270 —
Après une heure ou deux de musique dont je
craignis l'effet pour mon malade, non pas qu'elle
ne fût exquise et exécutée par des amateurs de
grande distinction, à la tête desquels se trouvaille
cardinal lui-même, qui jouait admirablement du
cor d'harmonie^ mais à cause de la nécessité où nous
étions de rester tranquilles et muets ; différents
groupes se formèrent, et M... prit part à la conver-
sation. Le cardinal, que j'avais mis à moitié dans le
secret, fut parfait pour lui et plein de bienveillantes
attentions.
Ainsi heureusement et prudemment circonvenu,
M.... lutta victorieusement contre le sommeil jus-
qu'à près de deux heures après minuit. C'était au
moins quatre bonnes heures de gagnées, car M...
se couchait habituellement de neuf à dix heures.
Toutefois je jugeai prudent de ne pas pousser
plus loin l'épreuve , d'autant qu'un sentiment pro-
fond de lassitude m'avertissait qu'il était temps de
battre en retraite.
En effet , nous étions à peine en voiture que M...
s'endormit, malgré tous mes efforts pour l'en em-
pêcher , et quand il fallut le réveiller pour entrer
dans l'hôtel, le délire fît une explosion terrible,
qui , je l'avoue, m'ôta, pour quelque temps, l'envie
de faire de nouveaux essais.
Un jeune homme encore à l'hospice de Bicêtre
(Q4fév.), où il est entré le... janvier 1 845, pour la
quatrième ou cinquième fois, d'une famille qui
compte plusieurs membres aliénés, ayant reçu une
_ 271 —
certaine éducation, éprouve une vive contrariété de
ne pouvoir obtenir la main d'une jeune personne
dont il était éperdùment amoureux. Il devient mo-
rose , taciturne, fuit la société. Le séjour de scn
pays natal lui devient insupportable; il se rend à
Paris, dans l'espoir d'y trouver des distractions.
D'une imagination vive , et désireux de s'instruire,
il court aux leçons publiques des magnétiseurs et
des pbrénologistes les plus en vogue à cette époque.
Cependant B'** ne peut surmonter les cbagrins
qui l'assiègent ; ses nuits deviennent déplus en plus
agitées ; il est barcelé par des rêves qui insensi-
blement prennent sur son esprit un empire absolu.
Il crut voir dans ces rêves des avertissemenls se-
crets et providentiels, le langage certain «d'un
esprit supérieur chargé particulièrement de veiller
sur lui )
Je laisserai parler B*** lui-même, et jetranscrirai
liUéralement certains parties du manuscrit volumi-
neux qu'il me remit étant convalescent. « Je crus
» dit-il, au sort, à une étoile, au destin qui gou-
« verne le monde , et force tous les êtres animés ,
» hommes, animaux, oiseaux et iusectes à agir de
^) telle manière plutôt que de telle autre. Ensuite,
» j'avais lu dans les ouvrages de Fourrier (qui ont
» déjà rendu fous bien des hommes, à ma connais-
» sance, qui se sont brûlé la cervelle), de Gall, de
» Mesmer , de Lavater et de Spurzheim , des
)) choses qui me confortaient dans mes malheu-
» reuses folies. Le cours de magnétisme que j'avais
— 272 —
» smvi chez le docteur F. . .. cumulativement avec un
» cours de plirénologie, m'avait le premier conforté
» dans mes malheureuses erreurs. J'avais lu aussi,
» dans le mémoire de Ste-Hélène , des notes écrites
» sous la dictée de Napoléon, par M. Lascases , qu'il
» se sentait fort souvent saisi d'une douce chaleur,
» à la suite de laquelle son esprit se trouvait faire
» jonction avec un esprit invincible qui le faisait
» tomber en extase , et lui faisait voir dans ces mo-
» ments des choses surnaturelles qui changeaient
» souvent ses déterminations dans ses grandes
» opérations. J'avais vu , je ne sais où encore, que
» Louis XVI, quelques jours avant sa décapitation,
» avait eu des visions extraordinaires , où il avait vu
» des monstres lui déchirer la figure , dans son pa-
» lais, et ensuite tous ses soldats , la tête en bas , les
» pieds en l'air et la pointe de la baïonnette au bout
» du fusil piquée en terre. Enfin, de tout cela il
» résultait que je croyais que le sort de tous était
» gouverné par un esprit invisible que j'appelais
» providence ou Dieu ; que ce que la plume de ce
» Dieu ou destin avait tracé, tout l'art de l'homme
» ne pouvait l'effacer; que nos revers, nos gran-
» deurs n'étaient pas notre ouvrage; que c'était lui
» qui menait à son gré notre aveugle courage; que
» la durée de nos passions ne dépendait pas plus
» de nous que la durée de notre vie ; que Dieu , en-
» fin , ou le génie supérieur précité était maître de
» tout et conduisait tout par l'inspiration, les songes,
» les visions et les augures. Conséquemment^ me
— 273 —
^) croyant aussi moi , comme tous les êtres animés.
» les hommes et surtout les grands personnages,
» avoir une destinée particulière et un rôle impor-
» tant à jouer dans le grand drame de l'humanité,
» je croyais que l'esprit supérieur ou génie dont
» j'ai déjà parlé plus haut me guidait et me con-
» duisait dans cette route par les moyens préci- '
» tés et dans les conditions ci-après où tout pour
» moi était un signe de bon ou de mauvais au-
't3
» gure.
» Toutes ces manifestations , supposées de ma
^> part être l'objet de la direction du génie en ques-
)) tion, se divisaient en plusieurs classes :
» i"* Les petits songes ,
» 2° Les grands songes ,
» 3° Les petites visions ,
s» 4*^ Les grandes visions ,
» 5** Les signes de bon et de mauvais augure ,
» qui consistaient en la rencontre des choses , des
» objets, des hommes, des animaux et des oiseaux,
» que je voyais sur mon passage et me faisaient
p avancer ou reculer, continuer ou changer ma di-
» rection selon leur signification.
» C'est avec ces sortes de moyens que, sans passe-
»port, sans papiers, j'ai voyagé longtemps, dans
» ma maladie, sans être arrêté, et faisais des routes
>• d'une longueur énorme, ce qui m'avait fait sur-
» nommer Monsieur La Providence.
» r Les petits songes se manifestaient joa?^ la vue
» en plein sommeil d'un objet ou deux qui signifiaient
18
— 274 —
» ce q«e je croyais avoir à faire dans la journée qui
» allait suivre. Ainsi , tantôt je voyais une main qui
» écrivait lorsqu'il était urgent que j'écrivisse, dans
» cette journée; tantôt je voyais un lion ou un tigre,
» ou un chône, ou une volée de pigeons, ou des cor-
» beaux, ou un ou plusieurs serpents, ou un aigle,
>^ ou des pies, ou une colonne, ou une route brisée,
» ou un labyrinthe, ou une barre de fer brisée, ou
» ou enfin d'autres milliers d'objets dont la signifî-
» cation paraissait avoir» à ce que je croyais, un rap-
» port direct avec ce que Je pensais et devais faire
» dans le courant de la journée.
» 2" Les grands songes m'obsédaient dans un pro-
» fond et calme sommeil. C^étaient des histoires ex-
« traordinaires, des comédies compliquées dont je
» cherchais, sitôt éveillé, à me rappeler toutes les
» parties; et alors je croyais avoir à faire sept ou
» huit choses différentes , d'après les significations
» de tout ce que j'avais vu... (suivent de nombreux
» détails que nous supprimons).
« Les petits songes et les grands songes avaient
» beaucoup de rapport avec les petites et les grandes
)) visions , en ce qui touchait la signification ; mais
« ces dernières en différaient beaucoup par la ma-
o nière dont elles se manifestaient, surtout par le
» genre de lucidité, l'impression forte, et l'état de
)j malaise et de souffrance qu'elles me laissaient à la fête
» après leur passage
w .3*' Les petites visions se manifestaient dans un
s état de réveil complet , à la suite de quelques fati-
— 275 —
» yues (i), soit en marchant, soit assis, soit debout,
» par la communication d'un fluide magnétique qui me
» troublait la vue^ au moment où il venait se mani-
wfester; là, alors, je voyais se former devant mes
»yeux des êtres de toutes les espèces, des hom-
» mes excessivement petits, d'autres excessivement
» grands, d'autres estropiés ; des chiens , des lions ,
» des tigres, des ours, des éléphants, des soldats,
» des noces , des musi€iens dont j'entendais très
» bien la musique , enfin une infinité de choses
» comme dans les petits songes, mais qui ne parais-
» saient qu'en état de réveil, et le temps nécessaire
» pour produire sur mon esprit une impression ex-
» cessivement forte, par suite de laquelle je me
» croyais obligé d'agir de suite, selon sa signification.
» 4° Les grandes visions se manifestaient à peu
» près de la même manière que les petites , à l'ex-
v ception d'une chaleur douce qui se joignait au
» fluide magnétique et s'emparait de tous mes membres y
» m'ôtait complètement la liberté de pouvoir m'en servir
» à mon gréj m'ôtait de même la liberté de mon esprit^
» de sorte que je n'étais plus maître de la direction de
» mon intelligence , de ma personne et de mes mem-
» bres... »
Je bornerai là les citations et le récit prolixe
d'extravagances dont la monotonie finirait par en-
nuyer. Qu'il me suffise de dire que c'est presque
(1) Il est inutile d'avertir que c'est nous-même qui avons sou-
ligné la plupart des phrases dont le sens nous a paru appuyer da-
vantage l'opinion que nous soutenons.
— 276 -
toujours à la suite « d'un mal de tête plus ou moins
violent dont il était tout étourdi , » après avoir res-
senti ces chaleurs^ prélude infaillible de ses visions^
ee sentiment de fatigue qui brisait ses membres^ etc.,
que les hallucinations se manifestaient.
La personne qu'il aimait lui apparaissait fré-
quemment. « Un jour, dit-il , étant couché, sur les
quatre heures du matin et bien éveillé, /e fus saisi
tout-à-coup de la douce chaleur déterminant mes gran-
des visions.., » Et ailleurs : « Un jour, à la suite de
quelques fatigues , il était sept ou huit heures du
matin, j'entrai , pour lire le journal , dans un ca-
binet de lecture. A peine avais-je commencé à lire,
que voilà une grande vision qui arrive par la cha-
leur que je ne puis expliquer, qui meparalyse, pour
r instant, tous les membres. Je me trouve aussitôt en
voyage dans des montagnes , poursuivi par une in-
finité de personnes et surtout par mes parents, qui
voulaient me faire arrêter comme fou. Je franchis-
sais toutes les difficultés avec une légèreté éton-
nante, et, après m'être soustrait à leurs recherches^
je me cachai dans une espèce de trou sur la cime
d'une montagne, et je sentis, une fois entré ,> une
large et lourde pierre tomber avec fracas sur ce
trou et le fermer. Je me trouvai dans une espèce
de tombeau de quatre mètres carrés, où je trouvai
une pierre pour m'asseoir. A peine assis , je vis des
fantômes , des spectres qui avaient des physiono-
mies pareilles aux masques que l'on voit dans les
boutiques des costumiers à l'époque du carnaval;
— 277 —
puis je vis passer un nuage de fumée et de flamme
qui fît tout disparaître. Cette vision me présageait
que ma liberté était en danger, et, chose d'un ha-
sard très incompréhensible ! dans cette journée ,
étant allé dormir dans les Champs-Elysées sur les
pelouses , je fus réveillé par un agent de police qui
m'interrogea, et, sur mes réponses, me fît conduire
à la Préfecture et de là à Bicêtre, etc., etc. »
Le point de départ de la folie deB... et des
extravagances auxquelles il se livrait résidait uni-
quement dans les visions dont il était assailli, prin-
cipalement pendant son sommeil.
Ces visions, parla succession régulière des mêmes
objets, l'espèce d'ordre qui régnait au sein des plus
grands désordres del'imaginatien, avaient quelque
chose d'étrange. Je doute que de pareilles visions
puissent naître ailleurs que dans un cerveau pré-
disposé héréditairement à la folie, comme Tétait
celui de B. . .
B... rêvait comme un fou seul peut rêver.
Après avoir éclaté dans son sommeil , le délire
devait plus tard se continuer pendant la veille.
Ainsi qu'on a pu le voir par certains passages que
nous avons pris soin de souligner, beaucoup de vi-
sions auraient lieu dans un état de demi-sommeil ,
de somnolence, déterminé par la fatigue et annoncé
par de douces chaleurs , un engourdissement géné-
ral ; et ces visions étaient absolument de même na-
ture que celles qui troublaient si souvent le som-
meil le plus profond.
— 278 —
Ces mêmes visions revenaient encore, mais moins
nombreuses , moins extraordinaires , dans un élat
que le malade appelle un état de veille complet.
Ainsi donc, et en dernière analyse, le phénomène
hallucinatoire était le même, soit que B'** fût com-
plètement endormi, soit qu'il fût en état de demi-
sommeil , soit enfin qu'il fût éveillé.
M. Sauvet (de Marseille), élève démon service à
Bicêtre , a publié dans les Annales médico-psycholo-
giques (cahier de mars i844) une observation ex-
trêmement curieuse qui offre plus d'un trait de
ressemblance avec celle qu'on vienf de lire.
Ce sont d'abord de simples rêves auxquels le
malade n'attache pas d'autre importance que celle
que nous y attachons nous-mêmes. Peu à peu ces
rêves acquièrent une telle vivacité , reviennent si
constamment, que A** les accepte comme des vi-
sions auxquelles il s'efforce de trouver un sens mys-
térieux Bientôt, ce ne sont plus des rêves. A**
s'était trompé sur la nature réelle des phénomènes
étranges qui se passent, depuis quelque temps,
dans son sommeil; ce sont des avertissements du
ciel. Ce qu'il voit , ce qu'il entend est réel , non pas
(ce sont les expressions du malade) «d'une réalité
ordinaire, naturelle, mais d'une réalité voulue de
Dieu. » Ce qu'il voyait ou entendait était en dehors
des choses communes et de la puissance des hom-
mes; mais cela arrivait par ordre de la divinité.
Sessens n'étaient donc point dans l'erreur. C'étaient,
si l'on veut, des visions, mais ces visions n'impli-
— 279 —
quaient nullement qu'il fût aliéné. De semblables
visions (c'est toujours le malade qui parle), ne sont-
elles pas une des bases des livres saints qui ont
été inspirés par Dieu , et qui sont la vérité
même? etc., etc.
Ainsi donc , le désordre mental primitif, dans le
cas dont il s'agit , résidait uniquement dans des
visions ou hallucinations du sommeil. Dans l'état
de veille , le malade n'éprouvait aucun phénomène
de ce genre ; mais les désordres du sommeil avaient
un retentissement marqué et se continuaient, à
quelques égards , dans la croyance que A.... avait
dans ses hallucinations , dans la persuasion où il
était qu'il devait conformer ses pensées, ses actions
aux ordres qui lui venaient d'en haut. De purement
sensoriale, la folie devenait iîitellectuelle., par le pas-
sage du sommeil à l'état de veille,
«A.. , peintre sur verre, naquit à Paris en 1808,
de parents sains de corps et d'esprit , d'une fortune
médiocre , mais dont la profession suffisait aux be-
soins. Son éducation ne fut rien moins que reli-
gieuse, et son père s'appliquait surtout à lui donner
des connaissances générales qui pussent, plus tard,
le mettre à même d'embrasser la profession qui lui
plairait. Dès l'âge le plus tendre, A se faisait
remarquer par une extrême vivacité, accompagnée
d'une sensibilité exagérée, et déjà se montraient en
lui cette ardeur de l'imagination , cet enthousiasme
pour le beau , qui devaient s'accroître avec l'âge ,
et amener de si funestes résultats. Il a à peine
— 280 ~
douze ans qu'à la vue d'une belle femme , il est
frappé d'admiration, et sans rien y comprendre, de-
vinant, en quelque sorte, l'amour, il devient amou-
reux d'elle et se passionne tellement qu'il est sur
le point de quitter sa famille , pour demeurer avec
celle qu'il avait vue une fois seulement.
» Remarquons, en passant, cet enthousiasme pré-
coce, cette exaltation de l'imagination chez un en-
fant, presque toujours précurseurs infaillibles du
génie , ou bien, ce qui est plus commun, de la folie.
» Bientôt, A.... devient orphelin, et, sentant le
besoin d'une profession, il entre dans un atelier
de peinture ; mais ses camarades rient, entre eux,
et devant lui , de ses idées ; ils le plaisantent sur la
rigidité de ses mœurs; car, amoureux de la beauté
morale, A... ignore les plaisirs des sens, et ce n'esta
qu'après de bien vives sollicitations qu'un jour il
se laisse conduire auprès d'une femme de mauvaise
vie. La brutalité du plaisir le dégoûte , et il reste
trois années entières sans éprouver le moindre dé-
sir. A cette époque, il s'éprend d'amour pour une
femme à laquelle il ne cesse de parler le langage
du cœur. Il la quitte bientôt, car, dit-il, elle ne
comprenait point. Depuis ce moment, il n'est plus
seul; il éprouve un besoin d'aimer irrésistible, et
il offre à chacune de ses maîtresses de partager cet
amour. Mais toutes se rient de lui et le délaissent
tour à tour. «Mon sentimentalisme les ennuyait,
dit-il. «Cependant s'offre à lui une femme mariée,
qui le comprend enfin ; et celle-ci> il l'aime encore
-- 281 —
plus que les autres , car c'est d'un amour partagé.
» Une nuit, pendant qu'il sommeille, il entend
une voix qui lui dit : « Tu ne prendras point la
femme de ton prochain. » Plusieurs fois il entend
la même chose, et, malgré la peine qu'il en éprouve,
bientôt il renonce à cette femme.
»En i84o, sans jamais s'être occupé de politique,
mais peut-être encouragé par les circonstances, il
suspend à sa croisée un écriteau sur lequel il avait
écrit quatre vers dont les mots nous échappent ,
mais dont le sens était l'expression de son mépris
pour le gouvernement et de son admiration pour
Napoléon.
» A cette époque, A... commence à sentir des
remords pour la vie qu'il menait , et bientôt il les
voit sanctionnés, en quelque sorte, par des appari-
tions qui se montraient à lui pendant son sommeil.
)) Une nuit, il croit être transporté sur le Pont-
Neuf; il y voit Moïse dans les nuages, tenant en ses
mains la table des lois ; derrière lui passent saint
Jean, puis le Christ portant sa croix.
» Une autre fois , il se sent soutenu dans les airs
par une ombre dont il n'aperçoit qu'un bras, le-
quel supportait une lampe ; et , chaque fois que
l'ombre soufflait sur la lampe , il s'en détachait des
étincelles , lesquelles , en tombant , incendiaient
tout ce qu'elles touchaient. A... croit trouver dans
ce phénomène les causes cachées, appréciables
pour lui seulement , des incendies qui se sont
manifestés plus nombreux depuis quelques années.
— 282 —
» Une autre nuit, et par un temps affreux, A...
se trouve sur le parvis Notre-Dame ; il aperçoit la
lune traversant l'espace, et, sur son passage, je-
tant d'une voix sépulcrale les mots de mort !...
mort!... mort!... Et partout, alentour de lui, il
voyait les maisons s'écrouler , les hommes et les
animaux mourir d'effroi; et bientôt le fleuve , réu-
nissant ses deux branches , balayait, emportait tout
dans sa course. A... seul restait debout, présidant
à ce cataclysme universel.
» A peu près et seulement à celte époque, A...,
frappé de tout ce qu'il a vu, et recherchant par-
tout des explications, s'avise, pour la première fois,
d'ouvrir les Évangiles ; quel n'est pas son étonne-
ment d'y trouver et les peintures des tableaux
qu'il a vus , et même les interprétations qu'il s'en
était faites ! Plus de doute , il est protégé du ciel;
ses visions sont autant d'avertissements célestes.
Dès lors , le voilà s'abreuvant de la lecture des li-
vres saints, les commentant à sa manière: aussi
les visions arrivent plus nombreuses et plus expli-
cites qu'auparavant; et d'abord, une première ap-
parition lui ordonne d'épouser la femme qu'il avait
alors , et dont il avait eu un enfant. Aussitôt il
s'empresse d'obéir , et , peu de jours après, il l'é-
pouse. Bientôt il revoit, pendant son sommeil,
l'Être suprême; il a cette fois la figure d'un vieil-
lard vénérable ; il est entouré d'une multitude
d'anges resplendissants de joie et de beauté ; puis ,
au-dessous, une innombrable quantité d'hommes,
— 283 -
d'enfants, de femmes de tout âge , qui se livrent
à la danse et paraissent bien heureux. A.. . voit dans
ce tableau l'image du bonheur dont jouiront les
mortels, lorsqu'il leur aura annoncé la vérité. « Je
les trouvais si beaux, si heureux , que, si je n'avais
craint de commettre un crime, je me serais suicidé
pour aller de suite partager leur bonheur.
» Cependant le pauvre A... faisait part à sa
femme et à ses parents de tout ce qu'il voyait ; et,
loin de le traiter de visionnaire, tout nous porte à
croire qu'on le regardait comme un homme favo-
risé de Dieu et inspiré par lui ; de telle sorte que
ses idées ainsi caressées le poursuivaient partout,
et l'occasion seule lui manquait pour faire publi-
quement acte de folie.
»Une nuit, il aperçoit dans les airs le livre des
Évangiles, qui, volant avec des ailes de feu, s'ap-
prochait de diverses personnes et les brûlait par
son contact; tous fuyaient et voulaient se préserver
de ses atteintes, et, à mesure qu'ils se débattaient,
il se détachait du livre des feuillets embrasés qui
voltigeaient et brûlaient également tout ce qu'ils
touchaient. A... seul , se mettant à les poursuivre,
les recueillait et n'en était point brûlé.
» Enfin arrive une dernière vision, la plus signi-
ficative pour A... Au milieu de son sommeil, il en-
tend une voix qui lui crie : «Lève-toi; quitte ta
blouse , prends ta redingote. » Puis , après un mo-
ment de repos, il entend distinctement ce mot :
« Travaille, » répété par deux fois.
— 284 —
» Le malheureux se réveille en sursaut ; il croil ,
plus que jamais, qu'il est envoyé du ciel pour prê-
cher aux hommes; d'ailleurs, ne vient-il pas de re-
cevoir l'ordre formel de travailler, c'est à-dire, pour
lui, de faire connaître aux hommes la vérité? Il se
lève, s'habille et se prépare à sortir. Il ne sait pas
comment il va s'y prendre pour répandre la lumière;
qu'importe?... Il va sortir pour répéter ce qu'il a
VU; il comprend bien qu'il sera probablement ar-
rêté, incarcéré peut-être , et alors que deviendront
sa femme et son enfant , qu'il voit dormir paisible-
ment devant lui? Un instant il hésite...; mais la voix
a parlé, il faut obéir... Il jette un dernier regard
d'amour sur ces deux êtres qu'il aime tendrement,
et sort de sa maison. Il attend en se promenant que
la nuit ait disparu, et bientôt, avisant un endroit
propice , il écrit sur un mur la vision qu'il vient
d'avoir. Peu d'instants après, il est arrêté et conduit
à Bicêtre.
»En dehors de ses idées, A... est un jeune homme
instruit, intelligent, s'exprimant avec facilité, et
d'une conversation fort agréable; sa religion et sa
morale sont celles du plus parfait honnête homme
possible; n'exagérant rien dans ses pratiques reli-
gieuses, et se montrant raisonnable en tous points.
En un mot, et d'une part : croyance aveugle, foi
inébranlable dans la vérité de ses apparitions ; d'au-
tre part, réunion de presque toutes les bonnes qua-
lités morales et intellectuelles, en dehors de ce
qui tient à ses visions : tel est l'ensemble bizarre
— 285 —
qu'offre le caractère du malade dont nous venons
de rapporter l'histoire, »
IV. — Congestions cérébrales.
Il ne saurait être question ici de celles dont l'ac-
tion désastreuse et rapide foudroie l'individu , ou
bien abolit, en totalité ou en partie, les facultés
intellectuelles, en même temps qu'elle porte une at-
teinte plus ou moins grave à la miotilité. Ces cas,
d'ailleurs , sont assez peu fréquents ; en général ,
les congestions cérébrales n'entraînent pas des ac-
cidents aussi funestes ; elles se bornent à de simples
étourdissements , à la suspension presque toujours
incomplète de Tactivité cérébrale, et ses effets sont
rarement suivis de conséquences fâcheuses.
La congestion simple est un cas pathologique ex-
trêmement commun; il est peu de personnes qui
n'aient eu l'occasion de l'observer. Mais on y atta-
che trop peu d'importance pour que les patholo-
gistes aient cru devoir l'examiner de près , aient
songé à l'analyser, pour ainsi dire , intellectuelle-
ment, c'est-à-dire à se rendre compte avec détail
de ce qui se passe alors dans les facultés morales.
«Les étourdissements, dit M. Andral (Clinique
médicale), ont une intensité plus ou moins grande;
les malades peuvent avoir en même temps de la
céphalalgie, des éblouissements, des tintements
d'oreilles, des aberrations passagères de la vue, un
embarras momentané de la parole, des fourmille-
— 286 —
ments dans les membres , et quelquefois à la face ;
les yeux sont injectés; le pouls est ordinairement
peu fréquent et de force variable. »
D'après des renseignements précis recueillis au-
près de divers individus sujets aux étourdissements,
d'après ma propre expérience, car j'ai de commun
avec quelques membres de ma famille d'y être moi-
même exposé, j'ajouterai :
Quand les étourdissements, ainsi que cela arrive
assez ordinairement, ne prennent pas tout-à-coup, à
rimproviste, c'est par des bouffées de chaleur vers
la tête, un sentiment de compression sur les tem-
pes, de l'incertitude, du vague dans les idées, l'im*
possibilité de fixer son attention, des distractions
insolites, que les accidents s'annoncent habituelle-
ment. Quelquefois il semble qu'un nuage passe
devant les yeux, mais si rapidement que vous per-
dez à peine la conscience de vous-même, que la suite
logique, l'enchaînement des idées n'est pas sensi-
blement interrompu. Souvent, aussi, il y a eu sus-
pension, je dirais presque, apparente abolition de la
pensée, au point qu'il semble que l'existence ait eu
un temps d'arrêt, ainsi que cela arriverait par l'inva-
sion brusque et instantanée d'un sommeil profond
et de courte durée.
Remarquons que des phénomènes absolument
analogues sont développés, sous forme intermittente,
par l'action des narcotiques et, en particulier, par
celle du hachisch à haute dose. Ces bouffées de
chaleur, ce soulèvement delà calotte du crâne, cet
~ 287 —
élargissement de la boîte osseuse, cet épanouisse-
ment du cerveau, etc., etc., ce sont autant de sen-
sations, en quelque sorte, congestives. Un jeune
médecin, qui avait pris du hachisch, M. le docteur
D..., cherchant à s'expliquer la nature de ces sen-
sations, médisait: «Je suis sous l'influence d'une
succession rapide de congestions. »
Nous trouvons donc dans les congestions céré-
brales, comme dans les cas précédents, la modifi-
cation psychique primordiale à laquelle nous avons
rattaché, comme à leur source nécessaire, toutes les
aberrations de l'esprit, en particulier, les halluci-
nations, ou mieux l'état hallucinatoire.
Dès lors nous ne saurions nous étonner que les
congestions cérébrales constituent, dans un grand
nombre de cas, les prodromes ordinaires, inévita-
bles, de la folie en général, et que, quelquefois en-
core , elles donnent lieu immédiatement au délire
maniaque, c'est-à-dire à l'incohérence absolue des
conceptions intellectuelles.
Nous verrons bientôt que, chez certains indivi-
dus, les hallucinations ne se montrent jamais sans
être précédées de symptômes qui ont la plus grande
analogie avec les congestions cérébrales.
Les faits où les congestions cérébrales ont été
évidemment le point de départ, la condition de dé-
veloppement de l'état hallucinatoire, ne sont pas
rares dans la science. Je me contenterai de citer les
suivants :
— 288 —
J. M... est un homme de haute stature, d'un tem-
pérament éminemment sanguin. Dans sa jeunesse,
il a été sujet à des étourdissements (c'est l'expression
dont il se sert) qui l'engagèrent plusieurs fois à
avoir recours à la saignée. Plusieurs fois il lui arriva
de perdre connaissance, et il n'évita de tomber
qu'en s'appuyant soit contre des meubles, soit con-
tre une muraille. A son dire, il était frappé subite-
ment, et il éprouvait comme une sensation « d'eau
bouillante qu'on lui aurait seringuée dans la tête. »
Un soir, dans la rue des Fossés-Saint-Yictor, il
est ramassé, privé de connaissance, ayant toutes les
apparences d'un homme ivre. On le conduisit au
corps-de-garde de la place Maubert.
Lorsque J. M. . . . eut repris ses sens , il paraissait
être encore sous l'influence d'une vive terreur; il
raconta , non sans quelque désordre dans les idées,
qu'il venait d'être victime d'un affreux guet-apens;
qu'il avait été tout-à-coup assailli par quatre
hommes habillés de blanc, le visage barbouillé de
blanc , qui, se ruant sur lui, lui assénèrent sur le
crâne de violents coups de bâton.
Nul doute que J. M.... avait été frappé d'un de
ces accidents auxquels il était sujet, et qui , cette
fois , avait porté atteinte à ses facultés intellec-
tuelles.
Il fut impossible de le dissuader des idées que
son hallucination avait fait germer dans son esprit;
et ces idées sont encore les mêmes aujourd'hui
— -289 --
après plusieurs années de séjour dans lliospice
(Bicelre).
Je trouve dans l'ouvrage de M. Lélul, le Démon
deSocrate, une observation qui a la plus grande
analogie avec celle que je viens de rapporter. L'état
hallucinatoire s'y lie de la manière la moins dou-
teuse à une disposition habituelle aux congestions
«G .. est un vieillard de 65 ans, de physionomie
et de mœurs douces, d'une intelligence ordinaire,
exerçant le métier de cordonnier. 11 a été admis
dans la division des aliénés , le i"' mai 1828. . .
. . . îl a rapporté du service militaire des fraî-
cheurs qui immédiatement l'ont rendu très malade,
et dont il lui reste un lumbago qui le fait marcher
courbé et comme ployé en deux.
« En 1820, G .. revenait de Montsouris: il était,
dit-il, bien portant , n'avait pas bu. îl voit huit ou
dix hommes qui le suivaient ; il les entend chanter,
et se range pour les laisser passer. Il tombe , et se
retrouve dans un corps-de-garde, avec une plaie
profonde au-dessus du sourcil gauche, et dont on
voit encore la cicatrice. On le transporte chez lui.
Quelques jours après, on lui dit qu'il a été indu-
bitablement frappé par les hommes qu'il a vus le
suivre dans la plaine de Montsouris. Il le croit
d'autant mieux qu'un de ses amis et sa femme ont
été dernièrement aîtaqués et bl.^ssos, mais dans
fUn autre lieu. Actuellement encore, G.... est per-
suadé qu'il a été suivi et frappé par des individus
faisant partie d'une bande de voleurs, dontun grand
19
— 2!90 —
nombre d'actions semblables sont restées impunies.
A la suite de sa chute et de sa blessure, il a con-
servé longtemps une douleur dans le côté droit de
la tête. ïl ajoute que depuis deux ou trois ans il lui
arrivait souvent de «voir les bords des ruisseaux»
près desquels il passait «verts ou rouges ,» et que
cela coïncidait avec « de violents élourdissements.»
Au mois d'août 1827, en entrant chez lui, un
soir , il commence «brusquement , et pour la pre-
mière fois, à entendre du bruit, dos voix» qui le
menacent de malheur, et l'effraient au point qu'il
appelle un voisin, l'engage à faire avec lui une per-
quisition dans les greniers, pour y chercher les
individus qu'il croit avoir entendus. La perquisi-
tion est infructueuse. G... engage son compagnon à
coucher avec lui. Pendant la nuit, il « entend encore
les mêmes voix ; » mais son compagnon n'entend
rien. Les jours, les nuits suivantes, G..... fut en
proie aux mêmes perceptions. Gela dure ainsi pen-
dant quatre mois. Au bout de ce temps , non seule-
ment il («entendit des voix , mais il vit , soit en tout,
soit en partie, les individus qui lui parlaient. ., etc.»
On doit encore , selon nous , rapporter à un état
congestif du cerveau le délire avec hallucinations
qu'éprouvent parfois les Arabes dans l'exercice de
la prière.
La manière dont les musulmans s'acquittent de
ce devoir le plus important de leur religion ne peut
manquer d'avoir sur les facultés morales une fâ-
cheuse influence. Il doit en résulter, ai je dit ail-
»- 291 —
leurs ^ i), <^ un rapliis du sang vers le cerveau, dont
l'effet immédiat est de produire la stupeur , les
convulsions, en môme temps que Timaginalion
exaltée outre mesure est jetée lîors des gonds et
s'abandonne à un véritable délire maniaque mo-
mentané.
A ce propos, je ci tais les faits suivants, que je de-
mande la permission de transcrire :
))Je demandai, un soir, aux matelols qui con-
duisaient la barque sur laqueHe je remontais le Nil,
de me faire entendre un chœur en Fhonneur du
prophète. Ils étaient au nombre de sept, y compris
le reïs ou capitaine. S'étant rapprochés les uns des
autres, assis et les jambes croisées, ils commen-
cèrent par redire simplement le refrain de l'hymne
que récitait lun d'entre eux. Insensiblement, je vis
leur tête s'agiter de droite et de gauche, d'avant en
arrière. Ce mouvement devint de plus en plus ra-
pide, et le reste du corps ne tarda pas à y prendre
part. Allah, là, là, lahl... Cette invocation, d'abord
prononcée d'une voix claire et ferme , dégénère
bientôt en une espèce de grognement, de cris sourds
et saccadés qui font mal à entendre, Enfin, après
plus d'une demi-heure, passée dans cette agitation
de plus en plus violente et désordonnée, l'un d'eux,
jeune homme de vingt-trois à vingt-cinq ans, plus
exalté que ses compagnons, se frappe la tète contre
les planches du haîeaii avec une telie force, que je
('1) Rechrrchps fnir les (iJiénèft en OrUml
— 292 —
craignais qu'il ne finît par se la briser. Deux autres
matelots se mettent en devoir de le contenir. Le
fanatique se dresse alors brusquement sur ses jam-
bes , comme s'il eût été mù par un ressort. De lé-
gers mouvements convulsifs se manifestent, puis il
tombe épuisé. Son visage est rouge et enflammé ;
les veines du cou, gonflées et bleuâtres, semblent
près de se rompre; l'air hébété, la tête fortement
penchée en arrière, il tient les yeux constamment
tournés vers le ciel. Cet état a duré près de deux
heures ! . . . J'ai pris des inforniations sur cet homme.
Il était doux, actif, point irritable. Il n'avait jamais
eu de convulsions, ne se livrait à aucun excès.
» Le lendemain, un enfant de dix à douze ans, pa-
rent du reïs , prit part à la prière. En peu d'instants,
son exaltation fut portée à un degré extraordinaire.
On fut obligé de le contenir, de peur qu'il ne se
jetât dans le Nil ou qu'il ne se brisât la tête contre
la barque. îl s'agitait dans tous les sens, poussant
des espèces de hurlements, et débitant, avec une
volubilité extrême, des mots dont personne ne com-
prenait le sens, qui n'étaient ni des mots arabes,
ni des mots turcs, et n'appartenaient, me disait mon
drogman, à aucune langue connue. Au bout d'un
quart d'heure environ, il finit par tomber comme
inanimé au milieu de ses camarades, qui faisaient
cercle autour de lui. Ces derniers ont pour cet en-
fant une sorte de vénération, et assurent qu'«7 sera
saint, un jour.
Lorsque le futur saint se fut un peu calmé, je
— -293 —
lui demandai s'il pouvait me rendre compte de ce
qui se passait en lui lorsqu'il priait avec tant de
ferveur. « J'ai vu le ciel s'entr'ouvrir, me répon-
dit-il, et j'ai entendu des paroles dont je n'ai plus
souvenir. Puis j'ai vu un saint qui m'appelait à lui
et me tendait les bras. J'ai vu aussi une tête humaine
qui planait au-dessus de moi et me causait une
grande frayeur. Je ne sais ce que cela veut dire ;
Dieu est grand! Allah! Allah!... »
Il y a peu de temps, on a vu dans la commune de
Kucnheim, à trois lieues de Colmar, une secte de
convulsionnaires se livrer à des pratiques reli-
gieuses qui ont une certaine analogie avec celles
des musulmans, et auxquelles s'appliquent les ré-
flexions que nous faisions à propos de ces dernieis.
« Le chot'étuil un cnlli\ijlcMi' (jui sclail toujours
l'ait renjarqvier par nue |)iété t'xaltéc Dans (a. chajn-
l»r<' où se rénnisîsail la, sorjéh'. <:onq)Osée de trcnl^'
à ipiaranlp inomln'rs, lioiriincs , IV-nnnes et cnfanis,
sur une table, se trouvait une Bible ouverle daiih
laquelle le chef lisait à haute voix aux sectaires
assis sur des bancs ou debout autour de lui. Cette
lecture se faisait d'un ton solennel , d'abord en al-
lemand, seule langue que comprissent les assistants.
Puis arrivait un jargon incompréhensible pour tout
le monde y et même pour l'orateur lui-même. Si, après
la séance , vous demandiez au chef quelle langue il
avait parlé, il répondait que c'était tantôt du latin,
tantôt de l'hébreu; qu'il ne connaît ni le latin ni
l'hébreu, mais que, dans ces moments-là. il était
inspire de Dieu , qui lui faisait parier la langue,
qu'il voulait.
A mesure que le Jargon de l'orateur devenait
plus' tort, plus rapide, plus inintelligible, ras-
semblée murmurait, s'agitait, parlait haut, et
enfin tous se mettaient à rugir , à hurler d'nne
manière si terrible qu'on les entendait dans la
forêt voisine , à plus d'un quart de lieue de là.
Au milieu de cette agitation, les femmes se le-
vaient (c'étaient presque toujours les plus jeunes),
agitaient les bras au-dessus de leur tête, tour-
naient sur les talons en jetant des cris perçants
qui dominaient ce bruit sauvage; puis un mouve-
ment convulsif s'emparait de tout leur corps, et
elles tombaient comme épuisées de fatigue, l^ofs-
qu'elles se relevaient, au bout d'une dizaine de
minutes, elles se mettaient à danser, à chanter et
à rire , mais d'un rire nerveux , comme celui de l'i-
vresse ou de la folie ; la danse et le chant étaient
incohérents, dévergondés, les yeux brillants, et
les larmes coulaient sur les joues de ces maiheu-
î'euses.
Pendant cet horrible vacarme, l'orateur con-
servait le calme d'un chef inspiré. H s'avançait au
milieu de ses disciples au moment oii l'agitation
{illuit se calmer. Alors ceux qui étaient un peu at-
tiédis par la fatigue s'approchaient do lui. Les uns
se courbent en avant, et le touchent au corps, de la
tête, les autres delà main; quelques uns parvien-
nent seulement à le {Qucher du bout du doigt. Ainsi
— :21)5 —
entouré, }e chef recoin mençait son jargon el ses
gesticulations emphatiques, en tournant sur place
et en faisant tourner autour de lui tous ses adep-
tes. Au bout de cinq minutes, le paroxysme re-
doublait ; de nouvelles convulsions s'emparaient
des femmes , etc. . . ( i ) »
La disposition aux congestions cérébrales peut
encore donner lieu à des hallucinations , sans oc-
casionner d'ailleurs aucune espèce de dérangement
dans les facultés mentales.
C'est, selon toute apparence, à une cause de cette
nature qu'il faut rapporter un fait qui a mis en
émoi les savants psychologues de l'Aliemagne , en
«79'-
Je cile d'après M. A. Delrieu (Revue de Paris),
« F]n février 1791 , un riche libraire de Berlin,
M. Nicolaï , homme vigoureux de corps et sain
d'esprit, ayant négligé , par suite de chagrins do-
mestiques , de se faire saigner au printemps , comme
c était son habitude , fut saisi d'une maladie étrange :
journellement, le bibliopole recevait la visite d'un
ou de plusieurs fantômes, portant tous les traits
des personnes mortes et chéries , qui entraient sans
façon dans la boutique du malade, grimpaient sur
son lit, et même le poursuivaient dms a rue et
chez ses amis.
>^ Malgré l'énormité d'une semblable crise, M. Ni-
Golai eut le sangvfroid d'étudier les lantômcs avec h
[i) GaX'i'tte tU'S Ti'ibuiuiux, ociohw IH44,
y
— 29(i —
[)olitesse de rhomrno ihi inondo , l'imagination du
poëte et la curiosité du savant. Au bout de quel-
ques semaines, grâce aux lancettes, les spectres se
montrèrent au libraire sous une forme moins dis-
tincte ; leurs couleurs pâlirent aux yeux du malade^
qui reprenait, au conlrairc , les siennes avec une
parfaite sanlé ; et lorsque M. Nicolaï fut rétabli
complètement, ils avaient disparu.
» Le bibliopole eut le courage moral de soumettre
le tableau de ses souffrances à la Société philoso-
phique de Berlin , à une éjioquo où l'apparition du
spectre de Maupertuis à M. Gleditsch, fameux bo-
taniste prussien , dans le cabinet même d'histoire
naturelle, prédisposait singulièrement les membres
de ce corps éruilit à (]o? réHexions sérieusos sur hi
A ir I ian>nH>nd;iin<'.
■> On !<'iii;n'»[n;) d:His r«'\|)osr du librair'' les dé-
l:^ils suivants :
V, >b's f;nilnmos . dans leurs visites , send>laie'n(
de la taille ordinaire dua homme vivant. Les par-
lies découvertes de leurs corps, comme la figure
et les mains . laissaient voir les nuances de la car-
nation des personnes animées; leurs vêtements
avaientla couleur des étoffes usitées pour la toilette;
mais il y brillait généralement des tons plus pâles
que dans le monde réel. Ces figures n'étaient ni
terribles, ni comiques, ni repoussantes; leur as-
pect respirait la plus bienveillante courtoisie, mais
unie à une grande insignifiance. Je les entendais
parler très bien; tantôt elles causaient sans moi,
— ^297 —
taiilôt elles m'admettaient dans la conversation.
Leurs discours étaient brefs , rapides, un peu secs,
mais constamment d'une tournure agréable. Les
ian tomes de mes amis se préoccupaient évidemment
de mes chagrins ; leurs expressions consolantes me
cherchaient surtout quand j'étais seul. Il m'est ar-
rivé , pourtant , de les entendre , au milieu de la
foule , dans un salon , môme à l'instant ou des per-
sonnes réelles m'adressaient la parole ; et , comme
j'étais fort embarrassé , pour n'avoir point l'air fou
ou ridicule , de répondre, à la fois, au fantôme et
à la compagnie , je demeurais dans un silence in-
actif et dans une hésitation muette, qui achevaient,
au contraire, de me rendre ce que je voulais éviter
do parai Ire,
» Oiiel([n.<' h'uips s'était écoulé depuis la guérison
du ]il>raire, IJi jour, comme il JV'uillelait . à son
bureau, uiir !iasr;<' de papiers relative aux cire.in-
staiices de sa maladie . les l'an tomes essayèrent de
paraître. Il s'en aperçut a une sensation particulière
qui envahissait toute sa personne; mais il se hâta
de remettre les papiers dans le tiroir , ferma le bu-
reau , s'esquiva plein de terreur, et la tentation
n'eut pas de suite (i). »
La Société philosophique de Berlin, ajoute M. D.,
incrédule , mais circonspecte , ordonna le dépôt du
mémoire du libraire au bureau des renseignements.
Il serait difficile, nous l'avouons , de préciser
(I) Nicolaï (Mémoire à la Société royale de Berlin), cité par A.
Delriea.
~ 298 —
dans quel état se trouvait Nicolai lorsqu'il était vi-
sité par les fantômes. Mais j'ajoute que les consé-
quences de l'omission des évacuations sanguines
habituelles , les chagrins domestiques qui avaient
précédé, puis enfin la disparition des fantômes par
le rélablissemeni des émissions de sang, etc., ren-
dent infiniment probable l'existence d'un étal cé-
rébral analogue, sinon identique, à celui qui est le
résultat des congestions.
V. — Excitation fébrile.
Tout mouvement fébrile, quelle que soit son ori-
gine , à quelque lésion ou trouble local organique
qu'il se rattache, lorsqu'il acquiert une certaine
violence , ou simplement en vertu de la spécificité
de sa nature (i), est susceptible de déterminer
dans les facultés intellectuelles des modifications
ou même des désordres plus ou moins graves.
Ces désordres peuvent se présenter au début
même de la fièvre, à l'issue de la période d'incu-
bation , alors que l'individu qui est menacé se rend
(I) On sait que les fièvres dites contagieuses, la fièvre jaune,
la peste , etc., s'accompagnent fréquemment de symptômes céré-
braux extrêmement variés ; que le délire qui en est la suite se
montre sous des formes qui rappellent les caractères de la folie la
mieux dessinée. Pour n'en citer qu'un exemple , dans l'épidémie
pestilentielle qui , vers le iv'* siècle avant notre ère , ravagea Car-
thage, la plupart des malades, agités d'un transport frénétique,
sortaient en armes pour repousser l'ennemi , qu'ils croyaient avoir
pénétré dans la ville,
à peine compte de ce qu'il éprouve. Il en est de
même au déclin delà maladie, lorsque commence
la convalescence.
Entre autres symptômes qui ouvrent pour ainsi
dire la scène, lorsque surtout le système nerveux
paraît devoir être le plus en butte aux efforts de la
maladie qui se déclare, il faut remarquer le senti-
ment de pesanteur à la tête, le serrement des tem-
pes, les boulïées de chaleur, les étourdissements,
le vague, l'incertitude des perceptions, des idées,
la propension à la rêvasserie, la privation absolue
ou incomplète du sommeil , que remplacent tantôt
une activité exubérante des idées qui errent vaga-
bondes et incoercibles d'un sujet à l'autre, ou bien
sont incessamment et comme irrésistiblement atti-
rées vers un sujet particulier, tantôt des rêves con-
tinuels, bizarres, extravagants.
Les mêmes symptômes, ceux du moins qui ont
rapport aux facultés morales, peuvent se reproduire
sur le déclin des fièvres graves; ce sont comme les
dernières lueurs du délire intense qui a précédé.
On les observe principalement lorsque le mal a
nécessité d'abondantes émissions sanguines et qu'un
état d'anémie en est résulté.
On a dit et on sait depuis longtemps que les sous-
(raclions de sang exagérées, que l'absence dans ce
liquide de principes suffisamment animalisés. de
certains principes toniques cxcilatours, tels que le
fer, peuvent donner lieu aux iiiémos accideiils ner-
veux, aux mêmes anomalies inlellectuelles que les
— 500 —
raptus congestifs ou que l'introduction de principes
délétères dans le torrent circulatoire.
De ce qui précède, il faut conclure que l'excita-
tion fébrile reproduit les mêmes modifications psy-
cho-cérébrales dont il a été si souvent question
jusqu'ici, modifications qui se retrouvent inévita-
blement toutes les fois que la raison doit subir quel-
que altération, au début de tout désordre partiel ou
général des facultés intellectuelles, et qui sont
comme les prolégomènes naturels et nécessaires du
délire, sous quelque forme et sous quelque type
qu'il se présente.
Voici quelques exemples d'hallncinations qui se
sont développées dans les circonstances dont nous
venons de faire mention.
f... Liiauiidc l\oss îiiuiilait dans sa cliambre ; au
iHoMKMil on il i|niUaii les dernières rnarrhos do 1 «'s-
'•aln'i jMjnr cnlrcr dnns celt*' }>iè('<', il s<' N')it«'t seni
endji'asst' par nnc IV-nniH' vèhie de hbiiic : vaineunnit
se récriait-il contre celte uiarque de tendresse, ou
ne lui répond pas. Ne voyant plus et ne sentant
plus le fantôme dont les caresses avaient été rapides
et instantanées comme l'éclair , il s'aperçoit d'un
malaise dans tous ses membres; il se couche, la
fièvre le prend , et , dix jours après, il meurt ( i ). -^
«... A l'issue d'une fièvre nerveuse^ disait Nico-
laï (2), lorsque la convalescence était encore faible,
un de mes amis, se trouvant couché et éveillé aussi
(1) Rose" s Arcana.
(2) Nicolaï, Nicolson's Journal.
— 301 —
parfaitement que possible, s'aperçut que la porte
de sa chambre s'ouvrait^ et, en même temps, la
figure ou l'apparence d'une femme marcha vers le
pied de son lit. Il regarda le fantôme pendant quel-
ques minutes, et, comme ses yeux à la fin étaient
fatigués decontemplercetteperspective, il se tourna
sur lui-même dans son lit et réveilla sa femme; mais,
quand il reporta de nouveau la vue sur la chambre,
le fantôme n'existait plus. »
« Le marquis de Rambouillet , frère aîné de ma-
dame la duchesse de Montausier , et le marquis de
Précj, aîné de la maison de Nantouillel , tous deux
jeunes hommes de vingt- cinq à trente ans, étaient
intimes amis, et allaient à la guerre comme y vont
en France toutes les personnes de qualité. Comme
ils s'entretenaient un jour ensemble des affaires de
l'autre monde, après plusieurs discours qui témoi-
gnaient qu'ils n'étaient pas trop persuadés de ce
qu'on en dit , ils se promirent l'un à l'autre que le
premier qui mourrait en viendrait apporter des
nouvelles à son compagnon. Au bout de trois mois,
le marquis de Rambouillet partit pour les Flan-
dres, où était la guerre, et de Précy, arrêté part^ne
grosse fièvre , demeura à Paris. Six semaines après,
de Précy convalescent entendit , sur les cinq heu-
res du malin, tirer les rideaux de son lit, et, se
tournant pour voir qui c'était, il aperçut le mar-
quis de Rambouillet, en buffle et botté. Il sortit de
son lit, et voulut sauter à son cou pour lui témoi-
gner la joie qu'il avait de son retour ; mais Ram-
— 302 —
boiiillet, reculant de quelques pas en arrière, lui
dit que ses caresses n'étaient plus de saison; qu'il ne
venait que pour s'acquitter de la parole qu'il lui
avait donnée; qu'il avait été tué la veille dans la
tranchée; que tout ce que l'on disait de l'autre
monde était très certain ; qu'il devait songer à vivre
d'une autre manière, et qu'il n'avait point de temps
à perdre, parce qu'il serait tué dans la première oc-
casion où il se trouverait.
» On ne peut exprimer la surprise où fut le mar-
quis de Précy à ce discours. Ne pouvant croire ce
qu'il entendait , il fit de nouveaux efforts pour em-
brasser son ami, qu il croyait le vouloir abuser;
mais il n'embrassa que du vent, et Rambouillet,
voyant qu'il était incrédule, lui montra l'endroit
où il avait reçu le coup, qui était dans les reins,
d'où le sang paraissait encore couler.
» Après cela, le fanlôme disparut, laissant de
Précy dans une frayeur plus aisée à coaq)rendre
qu'à décrire... Il raconta à toute sa maison ce qu'il
venait de voir; mais on attribua cette vision à l'ar-
deiir de la fièvre, qui pouvait altérer son imagina-
tion (i). «
« Dans l'état d'affaissement qui suivit une mala-
die inflammatoire, un homme, également distingué
par son esprit el par ses talents militaires, fut as-
sailli de visions d'autant plus étranges qu il jouis-
sait, en même temps, de la plénitude de sa raison ;
( 1 ) Mémoires de Roche for t.
— â03 ~
qu'aucun de ses sens n'était altéré, et que néan-
moins les objets fantastiques qui l'obsédaient, et
qu'il savait bien ne pas exister, frappaient sa vue
aussi forlement et lui étaient aussi faciles à énumé-
rer et à décrire que les objets réels dont il était
environné (0- »
VI. — Affections convulsîves.
On sait que ces sortes d'alïections , l'épilepsie ,
l'hystérie, pour ne meiUionner que les principales
d'entre elles, s'accompagnent fréquemment d hal-
lucinations d'un ou plusieurs sens . c'est à-dire
dun état hallucinatoire général ou partiel. Disons
même que, dans aucun cas, le phénomène hallu-
cinatoire, en tant principalement qu'il se rapporte
à la sensibilité générale , ne se montre ni plus va-
rié ni plus étrange.
Ces faits ont été signalés par tous les auteurs avec
plus ou moins d'exactitude. On ne saurait en dire
autant des symptômes ou accidents psvcho-céré-
brauxau milieu desquels l'état hallucinatoire prend
naissance, <^t qui ne sont autres que le fait primor-
dial.
Si l'on interroge avec soin les malades; si, par
des questions appropriées, on vient en aide à leur
jugement ou à leur conscience intime naturellement
incertaine et peu clairvoyante en pareille matière,
(I) E. Salvv-rle, Sciences occultes.
--- 304 —
il sera facile d'avoir une idée claire et précise des
phénomènes qui s'accomplissent dans le cas dont
il s'agit.
Beaucoup de malades ne sont pas frappés avec
cette promptitude qui leur ôle tout moyen de se re-
connaître. Ils sont avertis de l'approche du mal ; cer-
tains accidents physiques et moraux les préviennent
et les font se mettre sur leurs gardes.
Quelque temps à l'avance, plusieurs jours ou seu-
lement quelques heures, quelques minutes même,
ils éprouvent à la tête une sensation particulière ;
sensation qu ils comparent le plus ordinairement
à des étourdissements , à des vapeurs passagères. Ils
ont des absences d'esprit, desdistraclions involon-
taires ; des nuages leur passent devant les yeux; ils
se surprennent à avoir les idées les plus bizarres,
les plus incohérentes, et même à articuler des mots
qui ne se rattachent à aucune idée librement conçue
et dont ils aient conscience.
Chez quelques uns, les hystériques principale-
ment, aux désordres intellectuels que nous venons
de signaler s'en joignent bientôt d'autres qui ont
exclusivement rapport aux facultés atfectives ; ce
sont des terreurs paniques, des craintes non fon-
dées, une vive anxiété, etc.
Quand les hallucinations se montrent, l'accès
est proche et ne tarde pas à éclater.
J'ai eu, plusieurs mois, dans mon service, à
Bicêtre un épileptique dont les accès étaient pres-
que toujours précédés d'hallucinations. En même
^- 305 —
temps que certains douleurs se faisaient sentir
dans les articulations, que ses doigts devenaient
froids et roides, cet homme, qui était d'habitude
fort calme, laborieux et d'une grande douceur de
caractère, devenait, peu à peu, turbulent, bavard j,
indocile. Il continuait son travail, mais d'une ma-
nière distraite, et, comme il le disait lui même, «il
avait beau faire , il n'était plus à son affaire, sa tête
n'y était plus .. '^
Insensiblement I/* devenait sombre, taciturne,
évitaitsescamarades, manifestait des craintes d'em-
poisonnement , une vive défiance à l'égard de tous
ceux qui vivaient près de lui. Enfin, il entendait
des voix menaçantes, injurieuses; il se croyait
suivi par des espions. Un soir, il quitte la maison
où il habitait, faubourg Saint-Antoine, en criant à
l'assassin; il fuit à toutes jambes le long du canal
Saint-Martin, se croyant poursuivi par trois hommes
armés qui en voulaient à sa vie. Il ne rentra chez lui
que le lendemain , au Jour. Il avait passé la nuit
blotti derrière des tas de bois qui se trouvent le
long du quai.
Il y a trois mois , environ, j'ai été consulté par
un jeune homme qui me donna sur sa maladie les
détails que voici : « Je ne sais ce que j'éprouve ; mais
comme j'ai longtemps vécu avec S..., que vous avez
traité pour des attaques d'épilepsie, j'ai peur d'a-
voir gagné son mal. Je remplis des fonctions reli
gieuses dans un temple. hébreu. Lorsque mon mal
me prend, je ne sais plus ce que je fais, je suis
20
— 306 — ^
contraint de m'arrêter à chaque instant. Je suis dis-
trait au-deià de tout ce que je peux dire; je pense
à toute autre chose qu'à ce dont je dois m'occuper;
ii me vient même à l'idée de prononcer d'autres
paroles que celles que je veux dire; j'ai grande
peine à m'en empêcher. Je suis un peu dur d'oreille,
naturellement, et cela depuis que je me connais;
dans mes crises , je crois que je n'entends plus du
tout, ou j'entends fort mal ; la tête me tourne; en-
fin je deviens comme idiot , et je n'ai rien de mieux
à faire que de cesser toute occupation , sous peine,
je le sais l)ien , de faire tout de travers. — Je n'ai
jamais mal à la tète; je n'y ressens point de cha-
leur extraordinaire; ma vue ne se lrouÎ3le jamais.
Quelquefois , sans avoir froid , sans éprouver aucun
malaise, il me passe des frissons par tout le corps,
et, au même moment, je cligne des yeux malgré
moi ; il me semble que le frisson a aussi passé dans
mon cerveau etc.»
Un jeune israélite, celui dont il était question
tout-à-l'heure, S... était atteint, depuis plusieurs
années, d'une affection convulsive dans laquelle
prédominaient les caractères les mieux tranchés de
l'hystérie. S. ..ne perdait jamais la conscience de
son état, au plus fort même de ses accès, qui , par-
fois , avaient une intensité eff'rayante. Pendant près
.le deux années qu'il a passées dans ma salle d'in-
firmerie, j'ai pu, bien souvent, lui demander
compte de ce qu'il éprouvait, au début de l'accès.
C'étaient, à peu de chose près., quant au moral,
— 307 —
les mêmes désordres que ceux que je décrivais dans
l'observation précédente. Gependanl ils duraient
moins de temps, et, d'un autre côté, ils avaient
beaucoup plus de gravité. S... comparait l'état dans
lequel il se trouvait alors à une ivresse passagère.
«C'est absolument, m'a-t il dit plusieurs fois,
comme si j'avais bu tout d'un coup une bouteille
de fort vin ; je sens quelque chose qui me monte à
la tête, les oreilles me tintent, mes idées se per-
dent, quelquefois je voudrais parler et je ne peux
pas ; d'autres fois , je parle malgré moi ; il me sem-
ble que je m'en vais dans l'autre monde...»
A cette période du mal, quelquefois auparavant,
surviennent les convulsions; S... se jette sur son lit,
après avoir averti les infirmiers ou quelques uns
de ses camarades de salle, et il attend que l'accès
soit terminé Souvent il pouvait encore répondre
par signes , aux questions qu'on lui adressait ;
d'autres fois il semblait étranger à tout ce qui se
disait autour de lui ; il n'en était rien , cependant
car, l'accès fini, S... nous racontait tout ce qui
s'était dit ou fait durant «sa léthargie. »
îl me serait facile de multiplier ces observations;
mais celles qui précèdent suffiront pour appeler
l'attention sur le fait de psychologie morbide que
nous avons en vue et établir que les désordres de
l'esprit, et en particulier l'état hallucinatoire, qui
accompagnent certaines névroses , découlent de la
même modification psychique, ou, si l'on veut,
commencent par cette même modification psychique
— â08 —
que nous essayons de mettre en évidence à cha-
que division de ce travail.
VII. — Causes débilitantes. Privations : la faim, la soif. Le froid.
Il est une condition physiologique , de toutes la
plus indispensable au jeu régulier des différents
rouages de l'organisation : c'est la nutrition , ou
l'acte par lequel des substances solides ou liquides
sont introduites dans l'économie pour contribuer
à l'accroissement des organes et remplacer les ma-
tériaux qui ont été expulsés par suite du mouve-
ment excrémentitiel.
Cette condition venant à manquer, le système
d'organes auquel ont été départies les fonctions
intellectuelles manifeste son état de souffrance par
des symptômes dont l'étrangeté, la bizarrerie, le
singulier contraste qu'ils présentent avec la situa-
tion de l'individu ont, de tout temps, excité la sur-
prise des observateurs.
Nous verrons bientôt, qu'étudiés à notre point de
vue, ces symptômes, loin de paraître extraordi-
naires, il y aurait bien plutôt lieu de s'étonner s'ils
se montraient différents de ce qu'ils sont, en d'au-
tres termes, si les modifications intellecluelles ne
présentaient pas les caractères que nous leur con-
naissons.
Je n'ai point à m'occuper du mode d'action des
causes énumérées en tête de cet article, de la ma-
nière dont la privation d'aliments solides ou liqui-
— 309 —
des agit sur le système cérébral , jette le trouble
dans son organisation la plus intime, et, par une
suite nécessaire , dans les fonctions dont il est
chargé. Je ne rechercherai point s'il y a réaction
sympathique de l'estomac, ou, comme l'aurait dit
Broussais, retentissement de l'excitation gastrique
sur le système cérébral ; ou bien encore , si l'im-
pression morbide ressentie par le cerveau n'est pas
le résultat de la viciation des liquides, du sang en
particulier, causée par l'absence des molécules ré-
paratrices La solution de ces questions n'est ici
d'aucun intérêt. Il importe que nous portions notre
attention sur la nature des désordres intellectuels
qui s'observent dans les circonstances dont il s'agit.
Ici, comme toujours, la scène s'ouvre par tous
les indices les mieux tranchés de Texcitation ma-
niaque, ou de la dissociation graduelle des idées,
de la transformation de la vie positive, réelle, qui
s'alimente de sensations venues du dehors, en une
existence toute d'imagination, nourrie de sensations
internes, ou, pour parler plus exactement, du mé-
lange, de la fusion de ces deux existences.
Que si je signale ces phénomènes avec une assu-
rance qui surprendra peut-être (l'observation, en
pareil cas , est si restreinte , si difficile ! ), c'est que
je me fonde sur mon expérience personnelle, et
que je parle d'après mes propres sensations.
En juillet 1887, je traversais celte partie du
désert africain qui s'étend le long du littoral mé-
diterranéen , do Damielte, ou plutôt du lac Men-
— 310 —
zalé à El-Arich. Un domestique français , un drog-
man turc , el trois conducteurs de chameaux for-
maient le personnel de la caravane. Après huit
jours de marche dans les sables , par une tem-
pérature de 36 à 38% notre provision d'eau étant
entièrement épuisée , il nous fallut avoir recours
à l'eau saumâtre que l'on peut se procurer en
creusant le sable à une certaine profondeur. Cette
détestable boisson nous répugnait si fort , que
nous ne nous décidions qu'avec une peine extrême
à en avaler quelques gorgées pour étancher la soif
ardente qui nous dévorait.
J... (le domestique)^ homme d'une cinquantaine
d'années, plein de santé, et qui, un peu plus tard,
devait mourir de dysenterie, fut le premier à res-
sentir les inconvénients de la privation d'un liquide
potable; son activité, sa vigueur, que les fatigues du
voyage, l'élévation de la température, les rafales
duliamsin n'avaient pu abattre, semblèrent l'aban-
donner insensiblemente II était devenu singulière-
ment indolent, et j'avais besoin de stimuler son
courage, ce qui n'avait jamais été nécessaire aupa-
ravant. Tout en cheminant sur son dromadaire, il
éprouvait une tendance invincible au sommeil. Il
ne dormait pas ; cependant il était absorbé par des
pensées, des souvenirs qui tous le reportaient vers
son pays. — « C'est étonnant, me disait-il, j'ai beau
faire, mais je ne peux pas m'ôter tout cela de l'idée.
Je ne dors pas cependant. Eh bien, malgré cela, je
croyais y être; c'est absolument comme si j'y avais
»~ Ml —
été. — Où donc croyiez-vous être? — Mais dans mon
pays, à Caillhat, en Auvergne, quoi donc! — Vous
rêviez. — Mais non, pas plus qu'à présent (jue je
parle à monsieur; je voyais nos montagnes couver-
tes de verdure, des ruisseaux, des sources d'eau
claire comme du cristal... Quel malheur que tout
cela ne soit pas plus vrai que cette eau et ces arbres
qui sont là-bas devant nous et qui s'éloignent à me-
sure que nous croyons en approcher ! w(J... voulait
parler des effets du mirage.)
Une fois en train de parler, J.. . ne tarissait plus
sur ce sujet. Impossible de porter sa pensée ail-
leurs.
Vers la tin du onzième jour de marche, nous ar-
rivâmes à El-Arich , où nous trouvâmes de Teau
douce en abondance. Il était temps pour le pauvre
J...,car son excitation n'eût pas tardé, je crois, de
dégénérer en une véritable manie.
J'avais éprouvé, à peu do chose près, les mêmes
accidents que mon domestique, et je pus les étudier
sur moi-même. J'étais, au reste, toujours parvenu à
avaler de temps à autre quelques gorgées d'eau;
c'est à cela sans doute que je dus de n'avoir ressenti
que de légers maux d'estomac et un peu de séche-
resse dans la gorge.
Cependant je m'étais senti peu à peu dominé par
un invincible penchant au sommeil. L'éclatante lu-
mière qui inondait l'espace et était reflétée par le^
sables brûlants me fatiguait la vue. Lassé de la mo
nolonic du désert et de l'éternel aspect de vastes
plaines de sable, bornées à l'horizon par de fantas-
tiques rivières, j'avais pris l'habitude de lire en
marchant. Je me trouvai tellement distrait que j'a-
vais toutes les peines du monde à suivre une idée.
Mon attention, de plus en plusincertaine, vacillante,
semblait s'affaiblir. Plus je faisais d'efforts pour
tromper le temps, comme on dit, et surtout la soif
qui devenait à chaque instant plus pressante, plus
je sentais mon impuissance. Bientôt, je ne songeai
plus qu'au moment où, arrivé à El-Arich, nous au-
rions de l'eau à discrétion, au bonheur extrême que
j'éprouverais à me désaltérer, et à boire autant que
je voudrais et quand je voudrais. Je m'efforçai de
combattre ces idées, en portant ailleurs mon atten-
tion, en appelant pour ainsi dire à mon aide le sou-
venir de sensations passées, en évoquant dans mon
imagination les tableaux les plus faits pour m'émou-
voir... Impossible! La jouissance, la félicité sans
égale qui m'obsédait sans cesse, m'absorbait tout
entier, c'était celle d'étancher ma soif, et j'aurais
donné tous les plaisirs du monde pour l'ineffable
jouissance d'un verre d'eau. Je ne rêvais que gla-
ces, sorbets; je me représentais surtout avec déli-
ces, et une telle vivacité de souvenir que cela res-
semblait presque à une hallucination, certain café
de la place ciel Castello, à Naples, où j'avais habitude
d'aller le soir, pendant les chaleurs du mois d'août,
prendre de délicieuses granité. C'était une véritable
monomanie de mon imagination enchaînée dans le
cercle des idées des sou^ enirs qui se rattachaient à
— 313 —
l'appétit , au besoin instinctif qui était en souf-
france
Le fait primordial, les conséquences psychiques
qu'il entraîne, ne ressortent pas moins évidemment
de ce qui vient d'être dit que des considérations
auxquelles nous nous sommes livré dans les arti-
cles précédents.
L'association normale des idées échappe peu à
peu à la volonté. Certaines idées, celles qui étaient
présentes à l'esprit au moment même où il perdait
sa liberté et sa spontanéité d'action , deviennent
de plus en plus prépondérantes au fur et à mesure
que le désordre général s'accroît et que l'ébranle-
ment intellectuel est plus considérable.
Pour les mêmes motifs, les liens qui nous ratta-
chent au monde extérieur se relâchent, se brisent;
la conscience de nous-mêmes s'affaiblit, et nous
passons de la vie réelle à celle de l'imagination ;
insensiblement, les objets qui n'existent que par
cette dernière faculté nous impressionnent comme
la réalité même, comme cela arrive dans un songe;
répétons-le encore , nous rêvons tout éveillés ; nous
confondons ensemble les perceptions de la vie
réelle avec les perceptions de la vie imaginaire.
Quand la soif se fait sentir, il est naturel que
nous pensions aux moyens les plus propres à la
calmer. Cette pensée, qui doit se présenter la pre-
mière à l'esprit, devient le point de départ d'une
foule d'autres qui ont avec elle des rapports plus
ou moins éloignés, et cela en vertu de la loi d'as-
sociation des idées , association qui, dans le cas
— 31i —
dont il s'agit, comme dans l'excitation maniaque
et dans les rêves, s'exerce avec toute son énergie
native et, pour ainsi dire, organique, sans être re-
frénée par la volonté libre et réfléchie.
Ainsi , en proie aux tourments d'une soif ardente,
au milieu des sables brûlants du désert, c'est au
souvenir d'eaux limpides, de lieux qu'une puissante
végétation inonde de fraîcheur et d'ombre que s'at-
tache , de préférence , notre imagination. On sait
que les malheureuses victimes d'un naufrage cé-
lèbre, livrées à toutes les tortures de la faim et de
la soif, à toutes les angoisses du désespoir, à chaque
instantpretes à descendre dans l'abîme, éprouvaient
des visions dont le charme contrastait affreusement
avec leur situation.
Le froid intense et prolongé peut jeter dans le
délire et développer l'état hallucinatoire. Ces effets
doivent-ils être attribués, ainsi qu'on Ta prédendu,
à une sorte d'engourdissement , de torpeur de la
sensibilité et des fonctions nerveuses? Pour nous,
nous croyons qu'ils sont dus plutôt au refoulement
du sang de la périphérie du corps au centre^ refou-
lement qui produirait une sorte d état congestif des
organes intérieurs, et en particulier du cerveau.
Quoi qu'il en soit , nous retrouvons dans ces effets,
comme dans toutes les autres conditions du délire,
que nous avons passées successivement en revue,
les symptômes les mieux tranchés de l'excitation
intellectuelle, de cet état de demi -sommeil, de
rêve coïncidant avec l'état de veille, qui décèlent
l'état primordial.
— 315 —
M. le docteur Priis, que tout le inonde sait être si
bon juge en fait d'accidents nerveux, éprouva sur
lui-même l'influence d'un l'roid extrême, lorsque ,
en 1814? il quitta le corps d'armée auquel il était
attaché pour aller à deux lieues de là voir sa famille.
«A peine avais-je fait une lieue par le froid le plus
rigoureux, que je m'aperçus, dit M. Prus,queje
n'étais pas dans une disposition normale. Je mar-
chais par habitude plutôt que par la force de ma
volonté; tout mon corps me semblait d'une légèreté
extrême. Connaissant la cause et le danger de cet
état j je voulus, mais en vain , hâter ma marche;
ce qui me gênait davantage , c'est que mes yeux à
chaque instant se fermaient malgré moi . A lors j'étais
assiégé par une foule d'images gracieuses; je me
croyais transporté dans des jardins délicieux ; je
voyais , par la pensée , des arbres , des prairies , des
ruisseaux (]). »
CHAPITRE ilL
Hallucinations chez les aliénés.
Dans les chapitres précédents , nous avons dé-
montré expérimenlalemeni que toutes les fois que
(1) Rapport fait à la Société de médecine (novembre i 843).
— M6 —
le phénomène si curieux des hallucinations s'offrait
à notre observation, que partout où ce phénomène
se mêlait aux actes delà vie réelle, nous retrou-
vions infailliblement les conditions psychiques ,
les modifications intellectuelles, en d'autres termes^
la lésion dynamique nerveuse que l'action de l'ex
trait de chanvre indien nous a appris à connaître ,
et nous avait signalée déjà comme la source primi-
tive , le fait primordial et générateur de tous les
autres phénomènes pathologiques des facultés mo-
rales.
Nous l'avons constatée, cette lésion : 1" dans l'état
hallucinatoire produit par l'action des subs lances
toxiques; y° dans celui qui se développe sous l'in-
fluence de circonstances physiologiques telles que
nulle faculté mentale ne paraît être coïncidemment
lésée, et que , dans l'impossibilité où l'on était de
le rattacher à aucun fait morbide, on s est borné à
faire remarquer cette bizarre et curieuse coïnci-
dence des hallucinations et de ïétat sain; ù" dans
l'état intermédiaire à la veille et au sommeil et dans
le sommeil complet; 4'' ^^^fi^^ > dans certains états
pathologiques autres que Tétat de folie, suscepti-
bles de faire naître l'état hallucinatoire , tels que :
a — les congestions cérébrales ,
b — l'état fébrile, à son époque d*invasion et à
son déclin ,
à — les névroses,
d — enfin la privation d'aliments ^ de boissons,
le froid intense et prolongé.
- :^17 —
La continuation des recherches auxquelles nous
venons de nous livrer, et dont nous exposions toul-
à-l'heure les résultats, nous amène naturellement
à faire application de l'opinion que l'observation
intime nous a suggérée concernant la nature psy-
chique du délire, à l'aliénation mentale, à l'état
de folie caractérisée, dont, comme on sait, l'état
hallucinatoire est un des symptômes les plus fré-
quents, un des faits fondamentaux.
Et d'abord, d'après tout ce qui a été dit^ nous
sommes porté à conclure à priori que l'excitation
intellectuelle, la désassociation brusque ou graduée
des idées , l'affaiblissement ou la rupture complète
de l'équilibre entre les divers pouvoirs intellec-
tuels , en un mot , ce que nous avons désigné sous
la dénomination collective de fait primordial , est la
source des phénomènes d'hallu«^ination propres à
l'état de folie.
Voyons maintenant les faits et soumettons à leur
contrôle les enseignements du hachisch concernant
la nature psychologique de l'état hallucinatoire.
Afin d'éclairer notre marche, nous arrêterons
d'abord notre attention sur les faits les mieux con-
nus, les plus évidents, pour arriver ensuite à ceux
qui , par leur nature , sont moins accessibles à l'in-
vestigation. Là où nous ne pourrons pénétrer par
l'observation directe, immédiate, l'induction nous
montrera la voie; l'induction , ce guide précieux
auquel il faut bien avoir recours toutes les fois que
l'étude des faits sur lesquels on a besoin de s'ap-
-- 318 —
puyer a été incomplète , ce qui arrive fréquemment,
car de quels faits pourrait-on dire qu'ils ont été
examinés sous toutes leurs faces, épuisés, si je puis
m'exprimer de la sorte , dans toute leur fécondité?
Nous examinerons donc les cas de folie dans
lesquels on voit l'état hallucinatoire atteindre son
plus haut degré de développement , sans nous ar-
rêter à ceux de moindre importance. Bien que la
folie par ivresse soit assurément une des aliéna-
tions mentales dans lesquelles les hallucinations se
produisent sous les formes les plus variées, nous
n'en parlerons point ici , d'abord parce que, dans
un de nos précédents articles, nous avons signalé
les phénomènes pathologiques qui lui sontpropres,
et dans lesquels nous avons relrouvé le fait priîïior-
dial; en second lieu parce que, par la nature de sa
cause déterminante, elle se confond ^ jusqu'à un
certain point, avec les désordres intellectuels cau-
sés par le hachisch.
Il n'est pas de forme d'aliénation mentale dans
laquelle l'état hallucinatoire se rencontre à un âegvé
aussi élevé que dans la stupidité.
C'est aussi dans la stupidité que le fait primordial
ou générateur apparaît dans sa plus grande évi-
dence.
M. Baillarger, dans un excellent mémoire, inséré
dans le premier numéro des Annales médico-psycho-
logiques^ a appelé l'attention sur la nature réelle
(au point de vue symplomatologique) du délire de
certains aliénés, confondus jusqu'ici avec ceux aux-
— 319 —
quels les aaleurs ont donné le nom de stupides ^ et
dont l'état avait reçu d'Esquirol la dénomination
de démence aiguë.
Qu'on lise attentivement les observations rap-
portées pai" M. Baillargcr, et l'on verra que les alié-
nés dits stupides vivent au milieu d'illusions et
d'hallucinations de toute espèce; que chez eux,
pour me servir des expressions de ce médecin , les
impressions externes ont snhi une sorte d'^ trans-
formation, à te! point quils semblent ne plus exis-
ter que dans un monde imaginaire.
Groupant les principaux caractères du délire
observé chez les stupides, M. B .. les résume ainsi
qu'il suit : « ...L'aliéné stupide n'a cessé d'être en
proie à des illusions et à des hallucinations terri-
bles. Il était dans un désert ou aux galères, dans
une maison de prostitution, dans un pays étranger
et en prison ; une salle de bains était pour lui l'en-
fer. Il prenait des baignoires pour des barques , un
vésicatoiie pour la marque des forçats, des aliénés
pour des morts ressuscites, pour des filles publi-
ques , des soldats déguisés. Les ligures qu'il voyait
étaient hideuses et menaçantes ; illui semblait que
tout le monde était ivre. Il apercevait autour de lui
des voitures chargées de cercueils , son frère au
milieu des supplices, une ombre au pied de son
lit , des cratères de volcans, des abîmes sans fond
qui allaient l'engloutir, les trappes d'un souterrain.
De tout ce qu'il entendait , il ne ressortait pour lui
que ces mots : Il faut le tuer, le brûler, etc. On
— 3^20 —
lui (lisait des injures , sa tête était remplie de bruits
de cloches; des détonations d'armes à feu écla-
taient autour de lui ; ses parents, en lutte avec des
assassins, imploraient son secours. On l'interrogeait
sur toutes les actions de sa vie, et il répondait ; il
entendait une mécanique avec laquelle on torturait
ses enfants ; son corps était traversé par des balles,
son sang coulait dans la terre; il avait sur la poi-
trine quelqu'un qui l'étouffait ; il s accusait de tous
les malheurs, etc
. . . Le plus souvent, il comprenait les
questions qu'on lui faisait; mais il ne peut dire
pourquoi il ne répondait pas, pourquoi il ne criait
pas au milieu des dangers imaginaires qui le me-
naçaient. Qu'est-ce qui retenait sa volonté? Qu'est-
ce qui paralysait sa voix et ses membres ? Il n'en
sait rien ; quelquefois il aurait voulu crier, se le-
ver, il ne le pouvait pas. Quand cet état a cessé,
le malade a semblé sortir d'un long assoupissement;
il a demandé où il était et depuis quand. Il ne peut,
dit-il , mieux comparer ce qu'il a éprouvé qu'à un
mauvais rêve. »
Les points de contact que présente l'état des alié-
nés stupides avec l'état de rêve sont nombreux et
ne pouvaient échapper à l'esprit observateur de
M. Baillarger, qui fait remarquer que « l'homme
qui rêve, comme l'aliéné frappé de stupidité, a perdu
la conscience du temps, des lieux, des personnes ;
qu'il a des hallucinations nombreuses , et que s'il
perçoit quelques impressions externes, elles de-
i
— â2i —
viennent la source (i'autant d'illusions. . La volonté
est suspendue, et l'esprit laisse errer les idées,
comme cela a lieu pendant la veille, dans l'état de
rêverie... »
Une des malades qu'il avait observée et qui lui
avait rendu très exactement compte de son état, lui
dit qu'elle ne pouvait mieux comparer ce qu'elle
avait éprouvé qu'à un mauvais rêve!
Que l'on veuille bien se rappeler ce que nous
avons dit de l'état de rêve en particulier, de cet
état qui précède ou suit le sommeil, état mixte qui
semble participer également de la veille et du som-
meil', combien nous avons insisté sur l'analogie ou
mieux l'identité de cet état avec celui que nous
comprenons sous le nom de fait primordial; n'au-
rons-nous pas la preuve qu'à ce même fait se rat-
tache, comme à une source essentielle, l'état des
aliénés stupides?
M. Baillarger signale chez les aliénés stupides
« la perte de la conscience du temps, des lieux...,»
et ce sont la précisément les symptômes fondamen-
taux de la modification intellectuelle produite par
le hachisch : c'est ce que nous avons fait observer
au commencement de ce travail , comme nous l'a-
vions , du reste , déjà fait , il y a quatre ans , dans
notre mémoire sur le traitement des hallucinations ;
nouvelle preuve fournie par l'observation, nouveau
fait qui établit la consanguinité des désordres intel-
lectuels chez les aliénés stupides, et de ceux qui
sont dus à l'action du hachisch, et conséquemment
21
— 3^22 —
relie les uns et les autres, c^u point de vue de leur
origine psychique, au fait primordial.
La similitude qui se fait remarquer entre la stu-
pidité et l'état de rêve ne décèle pas seule l'exis-
lence du fait primordial.
Certains symptômes qui ont apparu lors de l'in-
vasion de la maladie, certaines circonstances dans
lesquelles elle a (ait explosion, ou, si Ton veut, les
accidents contemporains de la naissance du dé-
lire, etc., en portent une empreinte non douteuse.
C'est ainsi que des six observations recueillies par
M. Baillarger (une seule exceptée, la deuxième, qui
est nulle quant aux antécédents de la maladie), il
n'en est pas une seule dans laquelle on ne retrouve
quelqu'une des causes les plus actives du fait pri-
niordial , telles que céphalalgie intense, fièvre cé-
rébrale , convulsion (obs. i"^*"), migraines habi-
tuelles, aménorrhée , pertes utérines, usage inac-
coutumé du café noir (obs. 3^), douleurs sus-orbi-
taires, étourdissements, suppression d'hémorrha-
gies habituelles (obs. 4'), suites de couches (obs. 5"),
arrêt subit d'un flux hémorrhoïdal abondant (obs. 6").
Ces données, quelque incomplètes qu'elles soient,
ne nous permettent pas de douter que, convena-
blement interrogés (nous entendons à notre point
de vue) et mis sur la voie de se rendre compte
de ce qu'ils éprouvaient, d'analyser leurs sensa-
tions intimes, les malades n'eussent signalé et pré-
cisé nettement l'affaiblissement de leur volonté, la
désagrégation de leurs idées, dont la conscience
— 323 —
éclairée, la volonté réllécliie ne réglait plus l'asso-
ciation normale, source première des désordres in-
tellectuels qui éclatèrent plus tard. Nous voyons
même que l'une des malades avait déclaré qu'elle
croyait devenir comme imbécile; une autre se per-
suadait que tout le monde était ivre, etc.
Généralement j en décrivant un fait quelconque,
on ne s'attache qu'aux côtés les plus saillants , ou
bien encore aux facettes que des idées préconçues
et systématiques mettent le plus en relief, éclairent
d'une lumière qui manque aux autres ; de là vient
que, dans les descriptions que les auteurs nous ont
laissées des cas d'hallucination, nous trouvons ra-
rement et à peine indiqué le fait primordial, qui,
bien que capital au double point de vue étiologique
et du traitement, échappe facilement, en raison
de ses caractères peu tranchés et essentiellement
transitoires, à l'observation.
En étudiant le point de départ physiologique du
phénomène hallucinatoire , nous trouverons rare-
ment à nous élayer de l'observation de nos devan-
ciers. Heureusement que nous serons assez riche
de notre propre fonds pour qu'il nous soit facile de
démontrer que, dans les cas où l'on peut se procu-
rer des renseignements clairs, précis sur le début
de la maladie ; oii l'halluciné, en état d'apprécier
le jeu de ses facultés intellectuelles, d'analyser le
désordre qui les envahissait^ a pu s'apercevoir de
ce qui s'est passé dans son esprit lorsque le mal a
fait explosion, s'en rendre compte, ou pour le moins
— 32a — •
en garder le souvenir, etc., que clans ces cas, dis-fev
la lésion primordiale a invariablement offert le&
caractères que nous nous sommes appliqué à faire
connaître.
Madame '** croit s'être rendue coupable eVune
foule de crimes qui l'ont rendue abominable aux
yeux de Dieu, Elle est damnée, et, à cause d'elle,
toutes les créatures de Dieu vont être anéanties. En
novembre i84'i, il survient une légère excitation
maniaque; le visage s'agite et se colore; les yeux bril-
lent d'un éclat inaccoutumé; les lèvres se sèchent:
le pouls est petit et accéléré... Madame "** n'a ja-
mais été plus tourmentée, ses angoisses n'ont jamais
été plus vives. Elle n'a pltîs un instant de sommeil ;
elle a conçu des idées de suicide, et elle met tout
en œuvre pour les exécuter. Elle ne comprend pas
qu'on laisse vivre un monstre de son espèce
Comme les idées fixes, les hallucinations se multi-
plient sous l'influence de l'excitation maniaque.
Lorsqu'au matin on entrouvre les volets de sa
chambre et que la lumière y pénètre , madame *'*
s'écrie que c'est un rayon des feux de l'enfer ; les
démons vont paraître et s'emparer de son corps.
La nuit, elle a entendu la voix de sa mère qui
l'appelait à elle ; sa mère l'avertissait que deux dé-
mons l'attendaient à la porte de sa chambre pour
l'emporter en enfer. Elle lui disait encore : « Toutes
les fois que tu sentiras de la chaleur te monter au
cerveau, tu devras l'attendre à mourir, ta dernière
heure aura sonnée etc. »
— 525 —
l^e îui demandai si effectivement elle sentait ces
dialeurs : « Toujours, quand ma mère ou mon fils
me parlent : c'est le signal qui m'avertit de leur
arrivée. »
Une jeune dame fait une fausse eouctie. Il sur-
vient une métro-péritonite qui s'accompagne de dé-
lire général au milieu duquel apparaissent quel-
ques idées fixes, et parfois des illusions et des haU
lucinations. Après un certain temps, les accidents
physiques disparaissent à peu près complètement;
le désordre des facultés morales persiste , moins
intense et modifié dans sa forme. L'incohérence des
idées a cessé , mais il reste des convictions déliran-
tes et des hallucinations. Ces anomalies intellec-
tuelles affectent le type intermittent, irrégulier, et
s'enveloppent, pour ainsi dire , de formes étranges
et insolites. L'émotion la plus légère , une simple
observation faite avec douceur, suffisent pour les
faire naître. Madame *** passe tout-à-coup, et sans
transition aucune, de l'état de santé à l'état de ma-
ladie , absolument comme on passe de la veille
au sommeil. Madame*** se sent étourdie; ses idées
se troublent, s'égarent; insensiblement elle perd
la conscience d'elle-même, elle est emportée dans
un monde imaginaire... Il n'y a qu'une manière
d'exprimer l'idée que font naître ces accidents :
madame *** s' endort les yeux ouverts. En effet, son
regard devient ^\\e, immobile; l'attention s'en es4;
retirée; aucun rayon intellectuel n'en jaillit plus.
Les mouvements du corps sont incertains, ra^
— 326 —
pides , désordonnés; les mains cherchent, saisis-
sent au hasard les divers objets qui se trouvent à
leur portée : c'est une espèce de carphologie sem-
blable à celie des fébricitants. Madame *** parle
seule, murmure des paroles le plus souvent inin-
telligibles.
Ces accidents (que madame ""** appelle ses étour-
dissements!) ont une durée extrêmement variable.
Souvent ils passent avec une telle rapidité, que la
malade est seule à s'en apercevoir. Lorsqu'ils se
prolongent, il n'y a qu'un moyen de les faire cesser,
c'est de toucher la malade, qui se réveille alors tout-
à-coup, comme frappée d'une commotion électrique.
Le toucher paraît être le seul sens qui soit alors
susceptible de ressentir les impressions extérieures ;
rien ne paraît pouvoir tirer de leur engourdissement
les sens de la vue, de l'ouïe ou de l'odorat.
Jusqu'ici, les accidents que nous venons de dé-
crire ont, comme on le voit, une grande ressem-
blance avec ceux qui sont propres au somnambu-
lisme ou plutôt à l'extase, mais ils sont loin de
caractériser à eux seuls la maladie de madame***.
On pourrait dire, en quelque sorte, qu'ils ne sont
que le canevas sur lequel viennent se dessiner d'au-
tres désordres intellectuels, qui semblent partici-
per également de l'état de rêve et de la folie ordi-
naire. Rarement il arrive de voir l'état de veille et
l'état de sommeil plus distincts tout à la fois et plus
intimement confondus. En voici quelques exem-
ples :
— 3-27 —
Il est arrivé à madame*** (c'est d'elle môme que
nous tenons ces détails) de parcourir la rue Saint-
Denis dans presque toute sa longueur, seule et plon-
gée dans cet état mixte dont nous parlons. Bien
qu'absorbée tout entière par ses sensations inté-
rieures, elle conservait assez néanmoins la con-
science des objets extérieurs pour éviter d'être
heurtée soit par les voitures, soit par les individus
qui se trouvaient sur son passage. Lorsqu'elle se
réveilla, madame *** s'aperçut qu'elle avait fait beau-
coup plus de chemin qu'elle ne devait, et revint sur
ses pas.
Une autre fois, se trouvant avec son mari et moi
dans une chambre où était un piano, il lui prit en-
vie de faire de la musique. Après avoir essayé quel-
ques airs, nous la vîmes se pencher légèrement à
droite et prêter attentivement l'oreille; puis, sans
cesser de jouer du piano, entrer en conversation
avec un être imaginaire , conversation à bâtons rom-
pus qu'elle entremêlait de tirades harmoniques.
Le plus ordinairement madame *** méconnaît
les personnes qui l'entouraient et jusqu'à son mari,
qu'elle aime éperdument. Elle redoute pour lui toute
sorte de dangers; on veut le lui enlever; on veut
l'assassiner, etc. Elle est persuadée qu'elle a eu un
enfant, et que cet enfant lui a été pris Une de ses
hallucinations les plus fréquentes consiste à voir un
homme à figure sinistre qui tient entre ses bras cet
enfant meurtri et sanglant. Quand son mari s'ab-
sente, des voix lui répètentsans cesse qu'il est perdu
— 3^28 —
pour elle, qu'elle ne le reverra plus, ou bien encore
qu'il lui e?t infidèle.
Cette intéressante malade apprécie parfaitement
sa situation.
Nous avons en ce moment, dans notre établis-
sement d'Ivry y une jeune personne dont la maladie
a quelques rapports avec le cas précédent , mais
qui se rapproche bien plus de la folie ordinaire,
(délire partiel avec hallucinations).
Mademoiselle *** éprouve des illusions et des hal^
lucinations de l'ouïe, et principalement de la sensi-
bilité générale, lesquelles entraînent le plus sou-
vent des convictions extravagantes. Sa conduite
extérieure, sans être irréprochable, ne traduit
qu'imparfaitement les pensées bizarres qui la domi-
nent. Mademoiselle *** apprécie assez bien, au moins
dans les moments apyrétiques, la nature de ses idées
et de ses fausses sensations ; elle en rend compte
parfois avec une lucidité remarquable.
Il se fait un bruit étrange dans sa tête; elle entend
la voix de diverses personnes de sa connaissance ;
souvent aussi les voix lui sont tout-à-fait incon-
nues.Toutlemondeexerceune influence quelconque
sur son esprit ou sur son corps. On lui fait pousser
des bosses , on la fait regarder de travers ; elle s'i-
magine avoir une figure monstrueuse, toute bour-
souflée; elle se plaint de ce que telle dame de la
maison « a pris possession de son être , est entrée
dans son corps et parle par sa bouche, proférant
souvent des mots inconvenants , poussant des cris
— 329 —
à la manière des fous. » (Mademoiselle '** éprouve
parfois une sorle d'excitation maniaque de courte
durée. ) Elle se persuade encore qu'une dame qui
occupe une chambre voisine de la sienne vient lui
tirer les pieds ce pendant son sommeil , » et contrefait
la voix des personnes de sa connaissance pour lui
faire peur , etc....
Un jour que mademoiselle*** se trouvait dans un
moment de lucidité presque complète , j'en profi-
tai pour lui adresser quelques questions. Après lui
avoir rappelé les extravagances qu'elle débitait
quelques jours auparavant : — Vous appréciez
maintenant , lui dis-je, comme il convient, toutes
ces folies ?
— Parfaitement ; mais je n'en sens pas moins
qu'elles me dominent complètement: j'ai une ten-
dance extrême à y croire; c'est-à-dire que j'y crois
encore, mais plutôt d' instinct que par raison.
— Veuillez rappeler vos souvenirs. Lorsque vous
éprouvez ces illusions, ces sensations bizarres dont
vous m'avez quelquefois entretenu , votre esprit
est-il bien dans son état accoutumé, dans son calme
habituel, dans l'état où, je pense, il se trouve main-
tenant , par exemple ; en un mot, n'éprouvez-vous
rien d'extraordinaire?
— Oh ! si vraiment ; je sens bien que je perds la
tête ; il me semble que je m'évanouis ; je ne sais
plus où j'en suis, j'ai peur et je sens mon cœur
qui bat ; je sens dans mon cerveau comme des va-
peurs qui le font gonfler ; je crois même que c'est
pour cela que je m'imagine que ma figure est déna-
— 330 —
tiirée et monstrueuse ; quelque chose de semblable
aussi me passe dans les membres Alors il me
\ient à l'esprit une foule d'idées dont je ne puis
me débarrasser et auxquels il faut que je m'arrête
malgré moi. Il me paraît évident qu'on influence
ma pensée , qu'on me fait penser et même parler
malgré moi. Toutcela est fortsingulier et j'en souffre
beaucoup.
Je ne ferai ici qu'une remarque dont on appré-
ciera facilement l'importance : mademoiselle ***
aurait pris du hachisch, qu'elle ne s'exprimerait pas
autrement pour rendre compte de ce qu'elle aurait
éprouvé.
Mademoiselle *** assure que c'est principalement
au moment où elle va s'endormir , et quelquefois
aussi au moment du réveil, qu'elle entend les voix.
Un jour que mademoiselle *"* prenait un bain, j'en-
trai dans la salle où elle était. Elle venait de s'assou-
pir ; je m'assis près d'elle, en évitant de faire le
moindre bruit. Quelques minutes après, mademoi-
selle*** ouvrit les yeux , les promena autour d'elle ,
sans paraître faire attention à moi. Evidemment elle
était encore sous l'influence de quelque rêve, car
elle murmurait des mots que je ne pouvais com-
prendre. Ses yeux s'arrêtèrent enfin sur moi...
«Cette fois, me dit-elle, vous les avez entendues aussi
bien que moi; elles criaient assez fort. — De quoi
parlez-vous ? Vous avez parlé si bas , que je n'ai ab-
solument rien entendu . — Il ne s'agit pas de moi ; ce
sont les voix qui ont parlé. — Je vous répète que je
n'ai rien entendu ; vous-même, les entendez- vous
— 331 —
encore? — Non, je ne les entends plus. — Ecoutez
bien. » Mademoiselle *** ferme les yeux , paraît
prêter attentivement l'oreille : «Maintenant je les
entends ; c'est la voix de M. d'H..... qui se met
en colère ; est-ce que vous ne l'entendez pas ?
— M. d'H n'est pas ici; comment voulez-
vous que je l'entende? — Je sais bien qu'il n'est
pas ici ; sa voix est dans ma tête ; mais il me semble
que le bruit qu'elle fait sort par mon oreille droite
et que vous devez l'entendre aussi bien que moi. »
La fusion de l'état de rêve et de l'élat de veille ne
saurait être plus évidente, et le phénom.ène hallu-
cinatoire se montrer, pour ainsi dire, plus à nu.
Écoutons maintenant un monomaniaque hallu-
ciné qui est venu de lui-même chercher à Bicêtre
un remède contre la maladie dont il est atteint de-
puis quelques années (i).
G'estun ancien instituteur que son instruction met
à même d'apprécier l'état dans lequel il se trouve,
et qu'il décrit de la manière suivante. Je copie tex-
tuellement une partie du manuscrit qu'il m'a remis.
f< i" Hallucination de la vue. — Lorsque je suis
dans un accès, j'aperçois devant moi des hommes
qui me font d'horribles grimaces ou des gestes
menaçants. Je les vois partout où je me trouve, seul
ou en compagnie. Je les vois aussi distinctement
que cela pourrait m'arriver dans l'état normal. Ils
me causent de la frayeur, parce que je ne puis
m'empêcher de croire à leur existence. Quand l'ac-
(l) Ce malade fait partie du service de M, Voisin
— 2>m —
ces touche à sa fin, j'ai parfois le courage d'aller
vers l'endroit où je les vois : alors la vision dispa-
raît, et je reconnais mon erreur. Si je suis contraint
de garder la chambre, je vois des personnes partout,
sur les chaises, dans les angles des murs, dans mon
lit, et toutes sortes de figures dans les glaces, à la
chandelle surtout. Si je veux lire ou écrire, je ne
le fais qu'avec une peine extrême, car mes yeux
s'obscurcissent, et ma main, comme tous mes autres
membres, est agitée de mouvements nerveux. Je
vois quelqu'un à côté de moi (la vision est toujours
à ma droite). J'entends sa respiration. Souvent,
tremblant de frayeur , je reste des heures entières
sans oser remuer; quelquefois, n'y tenant plus ,
j'allonge vivement le bras vers l'endroit, comme
pour atteindre le fantôme, qui disparaît aussitôt.
» Durant sept ou huit nuits consécutives, je ne
goûte pas un instant de sommeil. Quand l'accès
est sur son déclin , j'ai un peu de sommeil , pres-
que toujours troublé par un pénible cauchemar
dont je sors par un effet extraordinaire ; on dirait
un ressort qui éclate, qui se brise dans ma tête avec
un bruit violent. Je ne puis mieux comparer ce
bruit qu'à l'explosion d'un pistolet ; j'en éprouve
néanmoins du soulagement. La nuit d'après , je
dors mieux; mais je suis assiégé par des rêves ex-
trêmement pénibles, qui m'impressionnent autant
que la réalité. Il est rare que je m'éveille sans
me trouver inondé de larmes ou bien riant aux
éclats. Enfin, mon sommeil finit par ne plus être
troublé par rien... L'accès est passé.
— 333 —
y> 2° Hallucination de Voiiie. — Elles sont plus fré-
quentes que celles de la vue : elles ont lieu princi-
palement pendant la nuit. Ce sont des injures, des
railleries. On se moque de moi , delà manière mi-
sérable dont je suis vêtu ; on compare ce que j'é-
tais, ce que j'aurais pu, être avec la position où jef
me trouve actuellement. Je n'entends pas toujours
des paroles fâcheuses ; on m'adresse aussi des con-
solations, on me plaint, on cheixhe à relever mon
espoir ; par-dessus toutes ces voix , j'en entends
une grave, imposante, qui ne cesse de me prédire,
et cela dans tous mes accès, qu'un jour enfin je se-
rai à ma place dans la société , que je deviendrai
très riche et puissant.
«Cette voix me fait tant d'impression que, même
jouissant de toute ma raison, de la plénitude de ma
santé , je ne puis m'empêcher de croire encore à
toutes ces richesses et à cette puissance que l'on me
promet.
w Souvent aussi des voix répondent âmes pensées^
Il n'est pas rare que je tienne conversation, moi
parlant à haute voix , répondant ou questionnant
suivant ce que j'entends,
>-^ Quand je suis dans la rue, je me crois l'objet de
l'attention de tous les passants. Si je vois deux ou
trois personnes causer ensemble , c'est de moi
qu'elles parlent; elles se concertent sur les moyens
de me faire du mal, etc. Je crains d'être assailli ,
assassiné... »
Je venais de parcourir rapidement le manuscrit
— 33a —
que je viens de transcrire : — D'après ce que je
viens de lire , il paraît , dis je à R.. ., que vous ap-
préciez l'état dans lequel vous êtes? — Parfaite-
ment ; c'est le résultat de mon imagination vive-
ment excitée. — Mais vous dites que vous voyez
et que vous entendez aussi distinctement que si
les objets étaient réels; or, entre les impressions
des sens, soit de la vue , soit de l'ouïe, et cet acte
mental qui consiste à imaginer voir ou entendre,
il y a, vous en conviendrez, une différence fonda-
mentale.Ge sont deux faits psychologiques que vous
ne sauriez confondre.
— Je ne les confonds pas non plus. Cela est , en
effet, dans l'état ordinaire; mais je dis que, par
suite delà maladie, du désordre survenu dans mon
esprit , mon imagination acquiert la facuUé de se
représenter les objets au naturel, comme si ces ob-
jets existaient réellement. Je vois et f entends de la
même manière que nous voyons et que nous entendons
dans les rêves: aussi m'arrive-t- il quelquefois d'a-
vancer la main pour saisir les objets ; mais ils s'éva-
nouissent tout-à-coup, comme cela arrive encore
dans les rêves, quand on est réveillé en sursaut.
Il me semble que je rêve tout éveillé ; je ne puis
mieux m'exprimer pour faire bien comprendre ce
que j'éprouve.
Au reste, cette puissance de l'imagination, qui
paraît si fort vous surprendre, est un fait beaucoup
moins étonnant pour moi, tant j'y suis, pour ainsi
dire, accoutumé. Ainsi, je puis me donner à vo-
— 335 —
lonté une foule d'hallucinations. Dans le silence
de la nuit, les yeux fermés , la tête dans les mains,
je concentre toute ma puissance imaginative vers
l'objet que je veux me représenter ; cet objet ne
m'apparaît pas, tout d'abord, bien distinct, tel que
je le veux ; mais, à la fin, je le vois aussi clairement,
aussi frappant que les objets réels qui sont sous mes
yeux en plein jour. Ainsi donc, à ma volonté, j'é-
voque la représentation d'une personne que je con-
nais, d'un paysage quelconque , que je l'aie vu ou
non; d'une armée rangée en bataille, etc, etc.
— Ne se passe-t-il rien en vous-même quand vous
avez vos visions ? Votre tête est-elle dans son état
ordinaire?
— -Oli ! vraiment non. J'ai de grandes chaleurs;
mon cerveau est en ébullition. Voyez ce que je dis
dans mon manuscrit : « Outre l'exaltation de l'ima-
gination représentative j, j'ai une surabondance d'i-
dées qui se pressent, se heurtent dans mon cer-
veau ; ce qui provient, selon moi, de l'exaltation de
Y imagination de pensées. » De temps à autre, tous
les mois à peu près, c'est comme cela que mon
accès commence. Je me sens disposé à parler, à
chanter, à dire une foule de choses qui me passent
par la tête; mais je sens que cela serait ridicule, et
je me retiens. Mais ce que je ne puis absolument
empêcher, ce sont les visions, qui, alors, me tour-
mentent horriblement.
— C'est-à-dire que, cette fois, vos visions sont
tout-à-fait involontaires?
— 336 —
— Sans doute.
— Mais, lorsque vous n'êtes pas sous Tinfluence de
cette excitation, vous n'avez donc jamais de visions?
— Non , à moins , comme je vous le disais tout-
à-l'heure, que je ne fasse des efforts pour cela.
— Essayez, maintenant.
R... va s'asseoir près de son lit^ cache à moitié
sa tête sous son oreiller, puis, après quelques mi-
nutes : Cela m'est impossible aujourd'hui, dit il ;
je ne le pourrai que d'ici à quelques jours, quand
mon accès approchera.
— Mais alors votre ébullition de cerveau re-
viendra?
— C'est possible : cependant, je ne m'en aper-
çois pas sitôt*
B..., en entrant à l'hospice de Bicêtre, fut d'a-
bord placé dans le service de M. le docteur Voisin.
Je ne l'ai point observé dans les premiers jours qui
suivirent son arrivée. J'ai appris qu'il avait eu une
légère excitation maniaque compliquée d'idées fixes
et d'hallucinations.
Lorsqu'il entra dans mon service particulier,
l'excitation avait cessé entièrement; restaient les
idées fixes et les hallucinations.
B.. . est persuadé qu'il est en puissance d'un être
qu'il ne peut définir autrement qu'en disant que
c'est une souveraine.
Cette souveraine exerce sur lui l'empire le plus
absolu. Non seulement elle est la cause première
de tout ce qui lui est arrivé, mais elle règle jusqu'à
— ooj —
ses moindres actions , jusqu'à ses pensées les plus
intimes. B. .. n'est rien par lui-même ; il n'est rien
que par S3. souveraine . Lorsqu'elle lui rend visite,
ce qui arrive la nuit principalement , il l'entend
parler; il sent très distinctement sa présence dans
son corps, la reconnaît, dit-il, à certaines douleurs,
à certaines sensations qu'il éprouve, tantôt dans
une partie , tantôt dans une autre. Il ne l'a jamais
vue. Il a continuellement le mot de souveraine à la
bouche; ses camarades, dans l'hospice, l'ont sur-
nommé la Souveraine.
Vers le commencement de décembre i843 jus-
qu'au 7 février i844^ B... parut renoncer à ses faus-
ses convictions, et nous le regardâmes comme guéri.
Il était le premier à se moquer de ses idées de sou-
veraine ; il prétendait qu'elles lui étaient venues en
rêve, et qu'il ne sait pourquoi ni comment il avait
été assez simple pour y croire.
Le 7 février, en entrant dans la salle, j'apprends
que B.. . est retombé. En effet, bien qu'il se tienne
calme au pied de son lit, on s'aperçoit , à la pre-
mière vue, que des changements sont survenus dans
son moral. Sa figure est plus animée que de cou-
tume ; ses yeux sont brillants et humides; le nez ,
en particulier, a pris cette couleur rouge-cramoisi
qui est propre aux ivrognes. Le pouls est normal ;
les fonctions du venlre sonl régulières : cependant
la langue est blanchâtre, un peu saburrale.
A peine ai-je adressé la parole à B..., qu'il se
met à parler avec volubilité pour se plaindre des
22
— 338 —
infirmiers, de ses voisins, de tout le monde. Ses pa-
roles sont souvent incoliérentes, décousues; ses lè-
vres, les muscles d'une partie de la face sont agi-
tés d'un petit tremblement convulsif; Fexcitation
maniaque est évidente. Cependant il suffit d'une
légère remontrance pour que B... devienne ré-
servé , écoute ce que je lui dis et réponde avec
beaucoup de justesse à mes questions.
— Vous voilà donc revenu à vos anciennes extra-
vagances, mon pauvre B...? Vous avez reçu de
nouveau la visite de la souveraine?
— Monsieur le docteur Moreau , ce ne sont vrai-
ment point des extravagances. C'est bien vrai que je
ne l'avais plus sentie depuis longtemps; mais elle
est revenue cette nuit. J'étais endormi^ elle nia ré-
veillé; elle me forçait de parler , de dire un tas de
choses auxquelles je ne comprenais rien; elle me
faisait même siffler et chanter.
— Tout ce que vous dites là est absurde ; vous
avez rêvé, voilà tout. Comment voulez-vous que ce
que vous appelez votre souveraine vous force à par-
ler, à chanter malgré vous? C'est impossible.
— Monsieur le docteur Moreau, c'est en remuant
ma langue qu'elle me fait parler.
— Vous n'avez pas oublié que je l'avais fait taire,
que je l'avais même chassée de votre corps en me-
naçant de vous faire une ouverture dans le côté avec
un bistouri , et de l'en arracher?
— Monsieur le docteur Moreau, la souveraine m'a
dit que cela lui était égal, et que, cette fois, elle
ne s'en irait pas pour cela.
— 339 —
-- Où est-ello en ce moment?
— Monsieur le docteur Moreau, elle est dans ma
tête.
— Vous parle telle? Écoutez bien.
B... sourit en me regardant. 11 sent bien, dit-il,
qu'elle est dans sa tête, mais elle ne veut pas parler.
— Écoutez encore; peut-être se décidera-t-elle
à parler.
B... sourit de nouveau. — Monsieur le docteur Mo-
reau , la souveraine dit qu'elle ne veut pas parler.
il est évident pour tout le monde, je pense, que
le trouble général des facultés, la désassociation des
idées a précédé les fausses convictions et les hallu-
cinationSe II ne l'est pas moins, selon nous, que ces
derniers phénomènes procèdent immédiatement
des premiers. En effet, c'est parce que B... se sent
irrésistiblement entraîné à parler, à chanter, à faire
des actions qu'il voudrait ne pas faire, qu'il croit
être sous l'influence d'un être invisible et mysté-
rieux ; de là son idée fixe de souveraine.
De plus, déjà convaincu qu'on le fait parler mal-
gré lui , il arrive sans peine à croire que l'être mys-
térieux qui est en lui parle pour son propre compte;
et, dès lors, il lui attribue ses propres pensées ; il
parle haut mentalement, et prend ses pensées par-
lées pour les paroles d'un autre être que lui.
Ne sont-cepaslà essentiellement les phénomènes
du rêve; et la folie deB..., que nous avons vue dé-
buter durant le sommeil, est-elle autre chose qu'un
rêve continué pendant l'état de veille?
— 340 —
Je rapporterai une dernière observation dans la-
quelle le fait primordial et sa conséquence immé-
diate^ l'état de rêve, ne sont pas moins évidents que
dans les cas qui précèdent. Cette observation est
encore excessivement curieuse, à cause de la par-
faite analogie que présentent les symptômes de la
maladie avec ceux qili se développent d'ordinaire
sous l'influence du hachisch.
Depuis huit ou dix ans , M *** éprouvait dans les
organes génitaux un état d'éréthisme qui se mani-
festait par des chaleurs et des érections fréquentes.
Rarement, à peine une ou deux fois toutes les cinq
ou six semaines, ces érections amenaient des pollu-
tions nocturnes. M *** cependant était loin d'abuser
des plaisirs vénériens, pour lesquels il n'a jamais eu
de penchant bien prononcé. C'est tout au plus si,
dans le cours d'une année, il lui arrivait une ving-
taine de fois d'avoir des relations avec une femme.
Jamais, autant du moins qu'il puisse s'en souvenir,
il ne s'est livré à des plaisirs solitaires.
Sans prendre beaucoup de souci de son état,
M*** a néanmoins demandé plusieurs fois conseil
à des médecins. Il craignait que les accidents dont
il se plaignait, et surtout (ceci est digne de remar-
que) que l'exiguïté de ses organes , ne fussent pour
lui une cause d'impuissance.
Du reste, la santé générale a toujours été bonne :
seulement M *** croit avoir entendu dire à sa mère
qu'il avait eu quelques convulsions dans son enfance,
déterminées par la présence de vers intestinaux.
— 341 —
Depuis deux mois environ, M **"" s'aperçut que
ses érections étaient moins fréquentes. De plus, il
ressentait comme une sensation inaccoutumée de
chaleur dans la région épigastrique.
Enfin, il y a huit ou dix jours, se trouvant dans
un salon où l'on faisait de la musique , M *** se sen-
tit impressionné d'une manière extraordinaire. Ja-
mais la musique n'avait produit sur lui un tel effet.
Je le laisse parler : « Toutes les fibres de mon être
étaient ébranlées ; je me relirai dans un coin de la
salle, me couvrant le visage avec les deux mains^
afin de jouir avec recueillement de toutes les émo-
tions qui venaient m'assaillir. Rentré chez moi et
près de me mettre au lit, je me trouvai dans un état
fort singulier. J'éprouvais un sentiment de bien-être,
de bonheur inexprimable. Tout cela était plutôt
physique que moral. Je me persuadai que c'était un
effet de la musique que je venais d'entendre. Tout-
à-coup il me semble que mon cerveau s'agrandit, se
dilate; un instant après, c'est tout mon corps que
je crois sentir s'accroître et se rapetisser alterna-
tivement et dans tous les sens... A partir de ce mo-
ment, je cesse, à proprement parier, d'être moi. Il
ne me reste qu'un souvenir vague de ce qui s'est
passé depuis. Je me souviens pourtant d'avoir fait
un voyage en voiture, en compagnie de trois person^
nés de ma connaissance. Ces personnes parlaient
beaucoup, criaient très fort, et tout ce qu'elles di-
saient me concernait; à ce que je croyais du moins.
J'ai cru plusieurs fois qu'elles voulaient m'étouffer
dans mon manteau, ou se servir de ma cravate pour
m étrangler. J'ai eu l'idée de me jeter par la croi-
sée de la voiture, mais je n'en avais pas les moyens.
Quand j'étais seul dans ma chambre ou dans mon
lit (je ne crois pas avoir dormi depuis cinq ou six
jours), j'entendais des voix qui m'injuriaient, se
moquaient de moi, m'entretenaient de sujets lubri-
ques... >)
La manière dont M *** rend compte de son état
passé indique, comme on le voit, qu'une grande
amélioration est déjà survenue dans sa situation.
Elle est loin d'être complète cependant, et il reste
encore assez de symptômes graves pour nous faire
redouter la démence prochaine, peut-être la para-
lysie générale.
M *** dit être poursuivi par une forte odeur de
sperme qui s'échappait par toute la surface de
son corps, principalement par les doigts et les che-
veux (i).
En causant avec quelqu'un qui fixe fortement son
attention, la refrène par de nombreuses questions,
il se possède assez bien ; mais sa mémoire est exces-
sivement paresseuse. « Je crois que telle chose m'est
arrivée. — C'est possible que cela soit ainsi. — Il me
(1) Comme toute illusion , celle-ci doit avoir et a en effet mani-
festement sa source dans une idée fixe. Voici quelle est cette idée,
dont nous avons oublié de parler précédemment. M *** avait en-
tendu dire que l'excès de continence avait rendu fous quelques in-
dividus, de même que Tabus du mercure qui s'emploie dordinaire
contre les affections vénériennes. On lui avait dit également que lo
sperme et le mercure, après avoir circulé longtemps dans les veines,
finissaient par prendre l^Air roms à travers les pores de la peau.
— .^/i3 —
semble que..., elc, » telles sont les expressions qu'il
emploie, pour ainsi dire, à chaque phrase. C'est un
homme qui rend compte d'un rêve dont il n'a gardé
qu'un souvenir confus. Au reste cette expression
de rêve revient également à chaque instant dans
ses discours. — « J'ai vu dans mon rêve. — Mon rêve
me disait que, elc... » — Rêvez-vous encore?
lui ai-je demandé. — Pas maintenant que nous
causons , mais quand je serai seul. — Et, il n'y a
qu'un instant, lorsque vous étiez dans la salle de
billard, avec tous ces messieurs^ rôviez-vous?— Je
ne sais pas ; c'est bien possible; car il me semblait
que ces messieurs, que je ne connais pas et qui ne
me connaissent pas, parlaient de moi, étaient par-
faitement au courant de ce qui vient dem'arriver,
et s'en entretenaient. — Mais c'est impossible; les
conversations dont vous parlez se passaient dans
votre tête et pas ailleurs. — C'est sans doute vrai ;
alors je rêvais ; et pourtant c'est bien extraordinaire,
car enfin je ne dormais pas plus que je ne dors
maintenant.
Au milieu de ma conversation avec M'**, je me
trouve distrait, pour une demi-minute à peine, par
un autre malade qui vient m'adresser la parole.
M'étant retourné vers lui, il n'était déjà plus le
môme; il commença par balbutier quelques mots
sans suite ; puis il me dit qu'il n'avait jamais craint
la mort, mais qu'après tout il était bon de prendre
ses précautions, qu'il pouvait mourir d'un instant à
l'autre, qu'il désirait voir un prêtre.
- 344 —
Depuis qu'il est tombé malade, les organes géni-
taux n'ont pas éprouvé la plus légère excitation ; ils
sont présentement dans un état de flaccidité com-
plète (5 janvier).
Il me serait facile de multiplier les observations
qu'on vient de lire; mais ce serait grossir inutile-
ment ce travail ; elles suffiront pour éveiller l'atten-
tion et mettre chacun sur la voie de constater ce que
nous appellerions volontiers la loi étiologique ou de
génération du délire en général, loi dont nous avons
trouvé à faire l'application aux hallucinations,
comme à toutes les autres lésions partielles de l'in-
telligence.
Au reste, sans demander aux observations de nos
devanciers un appui que nous ne saurions y trouver,
puisqu'elles sont nécessairement incomplètes au
point de vue qui nous occupe, ce serait à tort que
nous regarderions ces observations comme tout-à-
fait stériles.
Avec un peu d'attention, nous manquerons rare-
ment d'y découvrir des signes non douteux du fait
primordial. Toutefois, méconnu sous sa forme la
plus simple, insaisissable pour l'observateur, si le
malade lui-même n'est pas en état de lui en rendre
compte, ce fait ne s'offrira à nous que sous ses ca-
ractères les plus tranchés, ceux de la simple exci-
tation ou de l'agitation maniaque.
Que Ton jette les yeux, par exemple, sur l'article
Hallucinations, dû au plus illustre desmanigraphes
modernes, on verra que toutes ou presque toutes
— 3/i5 —
les observations qui s'y trouvent consignées, et qui
ont été choisies parmi beaucoup d'autres parce
qu'elles « montrent les hallucinations aussi isolées
que possible des autres symptômes de la folie, w
signalent, au début, un désordre général de l'exci-
tation ou de l'agitation maniaque, ou du moins quel-
ques uns des signes que nous savons être propres au
fait primordial.
Pour abréger, je ne citerai des commémoratifs
que ce qui a rapport à ce que nous venons de dire.
i'"^ observation, — M. N..., tempérament bilioso-
sanguin, le cou court et la face colorée, se croit accusé
de haute trahison et déshonoré. Il se coupe la gorge
avec un rasoir. Dès qu'il a repris ses sens, il entend
des voix qui l'accusent..., etc.
La prédisposition du malade aux congestions cé-
rébrales, le délire aigu, l'impulsion irrésistible qui
le porta à se couper la gorge, l'apparition des hal-
lucinations immédiatement après une hémorrhagie
et un évanouissement, etc., sont autant de signes
certains de l'existence du fait primordial, dans le
cas dont il s'agit. Bien que peu nombreux, ils ont
une certaine valeur, parce qu'il est clair que l'au-
teur de l'observation avait toute autre chose en vue
que de faire ressortir cette modification psycholo-
gique à laquelle il ne songeait même pas.
Cette remarque, du reste, trouve son application
dans tous les cas qui suivent.
1^ observation. — M. P. .. éprouve d'abord, à diffé-
rentes époques, trois accès de délire (dont la nature
^ oie —
n'est point spécifiée) ; le quatrième se complique
d'idées religieuses. M. P... entreprend le voyage de
Rome. « A peine il a mis le pied sur le sol de Fïtalie,
qu'un jour, harassé de fatigue, il s'assied sur une
roche, éprouvequelquecliose d'extraordinaire ; Dieu
lui apparaît, etc. . »
Une seule remarque, elle est relative à ce quel-
que chose d'extraordinaire qu'éprouve M. P.,. au
moment d'avoir des visions. C'est ^ en général, la
manière dont s'expriment les malades, quand ils
veulent rendre compte de ce trouble intellectuel, de
cette secousse morale, de cet ébranlement nerveux,
rapide, parfois, comme une commotion électrique,
qui précède immédiatement l'explosion de leurs
idées délirantes, de leurs hallucinations. Cette lo-
cution était familière, nous devons nous en souve-
nir, à l'un des plus curieux hallucinés, dont nous
avons rapporté l'observation (page 271). Elle Tétait
à mademoiselle *^* (page 828) etàR... (page 33 1),
qui, lui , ajoutait, sous forme de commentaire, que
son cerveau entrait en ébullition. Combien de fois
j'ai entendu des mangeurs de hachisch caractériser
ainsi ce qu'ils éprouvaient au début de leur accès !
3^ observation. — J'ai beaucoup connu le malade
dont il est question dans la troisième observation.
J'ai été plusieurs fois témoin des accès d'agitation,
qui, d'ordinaire, annonçaient une recrudescence
dans ses idées délirantes et ses hallucinations.
3Ï. H..., il m'en souvient parfaitement, devenait,
dans ces moments, aussi absolu, intolérant, impa
— 347 —
lient de toute contradiction , qu'il était doux et fa=
cile à toute autre époque.
4*" observation, — Madame S.. ., dans une période
de dix années, avait manifesté quelques bizarreries
de caractère, quelques excentricités de peu d'im-
portance. Ayant perdu sa fille aînée, elle en fut vi-
vement affectée , manifesta des idées religieuses
exagérées. Ayant assisté au service pour l'anniver-
saire de cette fille, elle rentra triste, morose, sans
appétit, sans sommeil. « Tout-à-coup, quelques
jours après, criSj, plaintes j, convulsions j, loquacité.
Madame S... parle sans cesse de Dieu, qui lui an-
nonce de grands événements. Le ciel lui a été ou-
vert; elle y a vu sa fille, etc..»
5"= observation. — Trente ans : madame R. .., étant
nourrice, se prend de dispute, a un accès de colère ;
le lait se supprime. Délire tranquille, qui persiste
pendant dix-huit mois. Depuis lors, bonne santé. —
Quarante ans : dispute , accès de colère, dès le soir
agitation, délire.. ., violence, loquacité, cris, chants,
danses, manie aiguë qui dure cinq mois... « Elle a
vu Jésus- Christ; il a une belle figure, une jolie
bouche ; sa voix est douce ainsi que sa parole. Il la
prenait par le bras et la conduisait dans la chapelle
qui était au bout du jardin, etc., etc.. »
Qu'on me permette de citer encore ici en pas-
sant quelques traits du délire de madame R..., à
cause de l'analogie qu'il présente avec l'état de rêve :
« Étant à la Salpetrièrc, J.-C. visitait tous les soirs
madame R .,j il a promis qu'il y aurait une recolle
— 348 —
abondante; il lui donnera des rentes; il lui a
adressé plusieurs lettres (elle possède les lettres,
mais elle ne veut les montrer à personne) ; il envoie
dans sa cellule les odeurs les plus suaves de jasmin
et d'oranger. Sur les parois de cette cellule, il a
fait peindre des paysages et des lointains; il l'é-
claire tous les soirs par les plus brillantes étoiles ;
elle a seule le droit de voir ou d'entendre ces belles
choses. »
6"" observation, — Mademoiselle C... A seize ans :
chagrins d'amour; mélancolie, refus de nourriture,
céphalalgie ; convulsions et syncopes pour la moin-
dre contrariété. — A dix-huit ans , mademoiselle
C... perd ses parents; retour de la mélancolie et
du désir de mourir ; délire bien prononcé pendant
cinq à sept heures tous les jours..., fièvre inter-
mittente avec délire pendant les accès. La malade
voit à ses côtés ses parents morts (première hallu-
cination née dans le délire fébrile). Plus tard, étant
à l'église, la Sainte Vierge lui apparut, assise à côté
de Dieu , la consolant et lui assurant qu'elle la
prend sous sa protection ; la même apparition a
lieu tous les jours, pendant le délire de la fièvre
intermittente, qui persiste plus d'un an. — A vingt-
trois ans : nouveaux chagrins, nouvelle mélancolie.
Après quinze jours d'abstinence, elle se rend à l'é-
glise, et lày « dans un état qu'elle ne peut exprimer,
malgré le tumulte de ses passions et de ses idées,
Dieu lui apparaît, et... » — De vingt-cinq à vingt-
neuf ans : mademoiselle G. vient à Paris; elle s'a-
— 3/i9 —
donne au libertinage avec loul Temportement (Viin
tempérament et d'une imagination de feu, et de-
vient enceinte par deux fois. Elle tombe dans une
grande misère et le découragement. Elle est prise
de fièvre et passe plusieurs jours sans manger;
alors elle voit, comme la première fois, Dieu qui
lui apparaît à huit heures du matin; elle est trans-
portée au sixième ciel, etc.. Mademoiselle C. a les
mêmes visions pendant trois semaines. Enfin éclate
un accès de manie furieuse qui dure plusieurs
mois, et pendant lequel elle a de nombreuses vi-
sions.
Est-il besoin de faire remarquer combien l'état
hallucinatoire, dans tout le cours de la maladie de
mademoiselle C..., s'est lié étroitement aune exci-
tation primitive, fébrile ou autre? Les chagrins, la
misère, le désespoir, peuvent bien engendrer la
mélancolie , pousser le mal même jusqu'aux excès
du suicide; puis, pour se développer, les halluci-
nations attendent que l'excitation vienne, en quel-
que sorte, les féconder!
7^ observation. — M. D... docteur-médecin, après
une vive contestation , qui eut lieu dans une con-
sultation, éprouve tout-à-coup du délire et de l'a-
gitation. Incohérence des idées, hallucinations. A
son arrivée à Charenlon, l'agitation est très grande.
M. D... a des hallucinations de l'ouïe et de la
vue, etc.
Nous bornerons là nos citations. Le nom de l'é-
crivain qui nous les a fournies peut nous dispenser
— 350 —
de nouveaux emprunts , qu'il serait d'ailleurs fa-
cile de faire aux auteurs dont les observations ont
été recueillies avec quelque exactitude.
§ II. — Résumé des deuxième et troisième cliapitres.
D'après ce que nous venons de dire concernant
les hallucinations, leur origine, les conditions né-
cessairesde leur développement, etc., voici, selon
nous , l'idée que l'on doit se faire de leur nature
psychologique, si diversement jugée par les au-
teurs.
A nos yeux, l'aliénation mentale constitue un
mode d'existence à part, une sorte de vie inté-
rieure dont les éléments, les matériaux ont néces-
sairement été puisés dans la vie réelle ou positive,
dont elle n'est que le retlet et comme un écho in-
térieur.
L'état de rêve en est l'expression la plus com-
plète ; on pourrait dire qu'il en est le type normal
ou physiologique. A quelques égards, l'homme en
état de rêve éprouve au suprême degré tous les
symptômes de la folie : convictions délirantes, in-
cohérence des idées, faux jugements, hallucina-
tions de tous les sens, terreurs paniques, emporte-
ments, impulsions irrésistibles, etc., etc. Dans cet
état, la conscience de nous-mêmes, de notre indi-
vidualité réelle , de nos rapports avec le monde ex-
térieur , la spontanéité, la liberté de notre activité
intellectuelle sont suspendus, ou, si l'on veut,
-- 351 -
s'exercent dans des conditions essentiellement dif-
férentes de l'état de veille. Une seule faculté sur-
vit et acquiert une énergie, une puissance qui n'a
plus de limites. De vassale qu'elle était dans l'état
normal ou de veille , l'imagination devient souve-
raine, absorbe, pour ainsi dire, et résume en elle
toute l'activité cérébrale ; la folle du logis en est
devenue la maîtresse.
De ces données générales il résulte : r qu'il
n'existe pas, ainsi que nous l'avons dit précédem-
ment , à proprement parler, cV halluciîiations ^ mais
bien un état liallucinatoire.
2° 11 faut voir dans les hallucinations un phéno-
mène psychologique très complexe qui n'est, pour
ainsi dire, qu'un côté, une face de l'activité de l'âme
vivant de la seule vie intrà-cérébrale.
3° L'état hallucinatoire comprend nécessaire-
ment tout ce qui , dans l'exercice des facultés mo-
rales, a Irait aux sens spéciaux, à la sensibilité gé-
nérale externe et interne. Dans cet état, identique
(au point de vue psychique) à l'état de rêve, Tâme,
livrée tout entière à la vie intérieure, diversement
impressionnée dans ses facultés auditives, visuelles,
tactiles, transporte dans la vie réelle ou extérieure
les produits ou créations de son imagination, et se
persuade avoir entendu, vu, touché , comme dans
l'état ordinaire, tandis que, en réalité, elle n'a fait
qu'imaginer voir, entendre et toucher.
Dans l'état ordinaire ou normal, s'imaginer être
impressionné de telle ou telle manière , diffère es-
— 352 —
senliellement d'être impressionné réellement. Mais
il n'en est pas ainsi quand nous sommes en état de
rêve ; car alors plus de différence aucune , et le rê-
veur est aussi réellement impressionné que l'homme
qui est en état de veille.
Ce qui est vrai de l'état de rêve l'est également
de l'état de folie hallucinée où les sensations sont
aussi vives, j'ai presque dit aussi réelles que dans
l'état sain.
Comme le rêveur, l'halluciné n'entendra pas
seulement des sons qui auront autrefois frappé son
oreille, mais il entendra des discours plus ou moins
suivis. Dans l'état normal, penser c'est parler inté-
rieurement ; dans le cas où se trouve l'halluciné ,
c'est parler haut : car l'âme ne peut alors parler sa
pensée sans l'entendre , en vertu de l'état particu-
lier où elle se trouve, état dans lequel toutes les
créations de la faculté imaginative prennent néces-
sairement des formes sensibles (i). L'hallucination,
ou plutôt l'erreur de l'halluciné, se rapportera donc
(1) (( Toutes nos idées , dit Bonnet, sont représentées par des
signes.. . Ces signes agissent sur le cerveau par la vue et par l'ouïe,
ou par ces deux sens à la fois... »
Quand donc nous pensons , nous parlons mentalement. Nulle
idée ne s'éveille en nous, si ce n'est par l'intermédiaire du signe
écrit ou sonore qui la représente. Que l'on s'étudie avec soin , et
l'on reconnaîtra sans peine que, quand nous pensons, nous enten-
dons en quelque sorte les sons des paroles ou des mots qui tradui-
sent notre pensée; nous les entendons d'une certaine manière, en
imagination, cela est vrai; mais on sent quil n'y a pas loin de là à
la réalité.
— 353 —
à ses propres pensées, à celles principalement qui
le préoccuperont davantage, sur lesquelles son at-
tention aura été concentrée.
11 pensera , c'est-à-dire , jugera , comparera , rai-
sonnera au lieu et place d'êtres imaginaires dont il
entendra les paroles; en d'autres termes, il attri-
buera , transportera à des êtres fictifs, créés par
son imagination, ses propres pensées qui arriveront
à son oreille comme si elles venaient réellement
d'autres que lui-même.
C'est Tartini composant sa fameuse sonate par l'in-
termédiaire du diable ; c'est sainte Cécile exécutant
sur le clavecin la sublime harmonie qu'une troupe
d'esprits célestes faisait entendre au haut des airs;
c'est une foule de monoraaniaques hallucinés écri-
vant sous la dictée de voix intérieures , etc.
Un malade de Bicêtre est poursuivi , depuis
plus de trois ans , par une voix dont le langage
varie peu et qui ne cesse de l'appeler par son
nom : Jacques. Bien souvent il m'est arrivé, en
passant près de lui , de l'interpeller brusquement :
Entendez-vous la voix? ~ Toujours. — Mainte-
nant, au moment même où je vous parle? — Oh !
non. — Eh bien! écoutez donc. B... (c'est le nom
du malade), se recueille en lui-même, ferme les
yeux à moitié , ou bien les tient fixes et immobiles ;
on le voit remuer sensiblement les lèvres , comme
se parlant à lui-même, ou comme quelqu'un qui
réfléchit on parlant à voix basse ou seulement du
bout des lèvres; puis il rapporte ce que la voix lui
23
— 35i —
a dit. — Mais c'est vous-même qui avez dit cela et
vous croyez que c'est un autre, — Oh ! non , ce n'est
pas moi , c'est cette voix. — Je lui prends les lèvres
entre le pouce et l'index de chaque main; puis je
lui dis d'écouter encore. Je sens très distinctement
le mouvement des lèvres qu'une assez forte pression
ne peut empêcher complètement.... La réponse est
toujours la même.
Il ne suffît pas à B..., pour qu'il entende sa
pensée , de la parler intérieurement, il faut encore
qu'il exécute les mouvements de la langue et des
lèvres d'où résulte l'articulation des sons. On peut
dire véritablement qu'ici la nature est prise sur le
fait. Il est évident que chez lui le phénomène de l'hal-
lucination auditive n'est autre que la pensée parlée,
pensée qu'il entend comme si elle était, si je puis
m'exprimer ainsi , revêtue du signe sensible des
sons articulés.
Un jeune homme d'une trentaine d'années, d'un
tempérament lymphatique sanguin , éminemment
prédisposé aux congestions cérébrales, était arrivé
à Bicêtre dans un état de stupeur complet , mais qui
ne dura que huit ou dix jours. Peu après, sans
vouloir en dire les motifs, il refusa de prendre de
la nourriture et s'obstina à garder le silence quand
nous lui adressions la parole. Cependant, la nuit,
il parlait seul et parfois riait aux éclats.
Son état s'étant amélioré , nous reconnûmes
bientôt qu'il était le jouet d'hallucinations nom-
breuses de l'ouïe exclusivement. On lui avait dit
— 355 —
d'abord des injures; on l'avait menacé, tourné en
ridicule; «on lui avait dit un tas de bêtises aux-
quelles il ne comprenait rien du tout. » Au reste ,
médit une fois C..., à quoi bon m'interroger?voiJS
savez cela tout aussi bien que moi.
— Mais comment pourrais-je le savoir, si vous ne
me le dites pas? Je ne suis pas devin.
— Bah! est-ce que vous n'entendez pas tout ce
qui se dit en moi? n'entendez-vous pas tout ce que
je pense ?
— Je vous entends quand vous parlez; mais il
n'y a que la voix qui s'entende et non la pensée.
Vous-même , est-ce que vous entendez ce que je
pense?
— Oh ! le cas est bien différent ; vos pensées ne
sortent pas par votre oreille, comme cela m'arrive
à moi.
— C'est une plaisanterie. Est-ce que vous parlez
par l'oreille?
— Vraiment, il me semble que j'entends une
voix sortir par là (il indique son oreille gauche), et
elle dit tout justement ce que je pense. Tenez plu-
tôt , approchez-vous et écoutez bien.
— Je n'entends rien.
— C'est étonnant! mettez votre oreille contre la
mienne.
— Je n'entends pas davantage.
— Comment, vous n'avez pas entendu? La voix
a dit pourtant assez haut : Bonjour, monsieur
Moreau, comment vous portez-vous?
— 356 —
— La voix sort-elle par les deux oreilles indis-
tinctement?
— Oui, tantôt par Tune, tantôt par l'autre.
— Et par toutes les deux ensemble ?
— Oh 1 non , jamais.
— Vous dit-on toujours des injures , vous fait-on
encore des menaces?
— Certainement , mais moins souvent.
— Est-ce la même voix que celle qui sort par vos
oreilles?
— Non , mais je vois bien qu'on cherche à la
contrefaire ; je ne suis pas leur dupe.
— Dupe de qui?
— Mais de ceux qui me parlent.
C a fini par recouvrer la santé, et a quitté
l'hospice. Il n'a jamais pu me rendre compte net-
tement de ce qu'il avait éprouvé pendant sa maladie.
Sa mémoire lui faisait défaut. Il ne pouvait s'ex-
pliquer ce qui lui était arrivé. « Je ne comprends
pas comment j'ai pu croire de pareilles choses; il
fallait que je fusse bien malade; je n'avais pas la
tête à moi; j'avais peur de mourir d'un coup de
sang, et la voix me disait que cela finirait par m'ar-
river » Là se bornaient ses explications. Au
reste , G.... avait l'intelligence peu développée et il
n'avait jamais fait qu'un mauvais ouvrier.
357
CHAPITRE IV.
Opinious des aiiteiii'ii» pouvant se rapporter aux idées
émises précédemment.
Lorsqu'on a Tait d'un point scientifique quelcon-
que l'objet d'une étude particulière et que des aper-
çus nouveaux et inattendus en ont démontré l'im-
portance, on est porté à s'enquérir si personne ne
s'en était occupé avant nous ; si. du moins, quelques
idées éparses çà et là dans les ouvrages des maîtres
de la science ne sont pas de nature à confirmer les
résultats que nous avons annoncés.
Nous croyons que le fait primordial dont nous
avons, à diverses reprises, dans le cours de ce tra-
vail, suffisamment retracé les caractères, que cette
source primitive, nécessaire, des phénomènes fon-
damentaux ou constitutifs du délire, a complètement
échappé à l'observation de nos devanciers.
Quant à la nature psychologique du délire, tous
ont admis une certaine analogie ou ressemblance
entre les phénomènes qui lui sont propres et l'état
de rêve; ^identité, \\ n'en est question nulle part.
Manquant des lumières de l'observation intime ou
de conscience, ils ont reculé devant l'apparente im-
possibilité de fondre ensemble, d'amalgamer, qu'on
fiie passe cette expression, l'état de révo avec l'état
— 358 —
de veille, d'accoler, pour ainsi dire, les phénomènes
propres à l'un et à l'autre de ces étais.
§ P^ — PlNEL.
Lorsque Pinel entreprit de mettre quelque ordre
dans l'étude des maladies mentales et traça cette clas-
sification large et lumineuse qui a été adoptée par
ses successeurs, il a dû envisager les choses de trop
haut, sous un point de vue trop général pour ne pas
négliger des détails symptomatologiques qui, bien
que de la plus haute importance , sont de nature à
se soustraire facilement à l'observation.
Pinel voulait que, dans l'étude de la folie, on s'en
tînt « à ses caractères distinctifs manifestés par des
signes extérieurs. Veut-on, dit-il, se rendre raison
des phénomènes observés, on a à craindre un autre
écueil, celui de mêler des discussions métaphysi-
ques et certaines divagations de Fidéologisme aune
science de faits. «
Il faudrait peut-être taxer ces idées d'exagération,
si elles ne venaient d'un tel homme que Pinel. De
quoi s'agit-il, après tout? de fonctions mentales,
désordonnées, perverties. Un examen superficiel ne
peut suffire; ce n'est que par l'analyse que l'on peut
espérer de pénétrer dans ces troubles si variés, que
l'on pourra reconnaître les lésions soit partielles,
soit générales des facultés. Or, c'est encore là de
l'observation, mais de l'observation psychologique,
cl, en médecine mentale, elle ne saurait être séparée
— 359 —
de celle qui porte sur les phénomènes purement or-
ganiques.
Cependant, si le point de vue auquel Pinel s'était
placé pour secouer les lueurs brillantes de son gé-
nie sur le chaos des aliénations mentales, lui a fait
négliger les détails, on n'en trouve pas moins dans
son immortel ouvrage de nombreux passages que
nous avons droit d'invoquer en faveur de l'opinion
que nous soutenons.
Ainsi, pour citer seulement quelques exemples,
veut-il donner une idée des désordres qui caracté-
risent l'excitation maniaque qui, comme on le sait,
est l'expression la plus complète du fait primordial,
les termes dont il se sert ne sont que l'enveloppe
transparente d'idées relatives à la vie imaginaire ou
intra cérébrale analogue à l'état de rêve. « Le senti-
ment intérieur de sa propre existence est entière-
ment détruit, dit-il (chez le maniaque). Incapable
d'aucun retour sur lui-même, il ignore toutes ses
relations avec les objets extérieurs. On observe en
lui, par ses gestes et ses propos, un autre ordre d'i-
dées que celles que pourraient faire naître des im-
pressions sur les organes des sens, etc. Un jeune
homme , dit-il encore quelques lignes plus bas ,
tombé dans cet état (l'état de manie), par des excès
d'étude, semblait conserver toute sa sagacité, et en
faire l'usage le plus heureux pour approfondir la
source de ses illusions. Les idées anciennes se re-
nouvelaient alors avec une extrême vivacité, aupoint
de rendre très obscures les impressions des objets présents;
— 300 —
il semblait habiter un monde différent de celui des autres
hommes; et il ajoutait qu'il lui serait impossible de
se faire entendre d'eux tant qu'il resterait soumis,
par une suite de sa maladie, à ce nouvel ordre de
choses. »
ïl est évident que ce jeune homme se fût trouvé
sous l'influence du hachisch, qu'il ne se serait pas
exprimé autrement. Ses paroles ne nous font-elles
pas ressouvenir du langage que tenait Davy ou le
mangeur d'opium, dont il a été question plus haut,
essayant de rendre compte des sensations produites
par les agents somnifères dont il avait fait usage?
Pinel cite les paroles du jeune maniaque comme
étant l'expression vraie de ce qu'il éprouvait durant
ses accès; et nous ne saurions mieux caractériser
l'état réel de l'aliéné, tel que l'observation intérieure
nous l'a fait connaître, qu'en répétant avec lui « qu'il
semble habiter un monde différent des autres hom-
mes. ^> Enfin , l'analogie entre l'état de manie et
l'état de rêve l'impressionne si vivement, à l'occa-
sion d'une certaine malade, qu'il termine son obser-
vation en disant « qu'à la cessation de son accès de
manie, qui n'avait pas duré moins de vingt-sept an-
nées^ elle a paru sortir comme d'un rêve profond. »
Le phénomène si curieux des hallucinations ne
paraît avoir fixé l'attention de Pinel qu'accidentel-
lement, et simplement comme un des signes exté-
rieurs du délire maniaque principalement. Toutefois,
ce qu'il en dit ne permet pas de douter qu'il n'en
fasse remonter l'origine à l'imagination, c'est-à-
— 361 —
dire aux erreurs ou écarts de celle faculté qu'il
considère comme « le complément de toutes les au-
Ires, puisqu'elle semble disposer, à son gré, desper-
ceptions antérieures^ de la mémoire ^ du jugement et des
affections morales, pour en composer des tableaux
plus ou moins réguliers, etc. (i) w
Avec cette manière d'envisager l'imagination,
Pinel était bien près de comprendre l'état halluci-
natoire dans toute sa réalité. Évidemment, si ses
anlipalhies contre les discussions idéologiques ne
s'y fussent opposées, il se serait vite aperçu que les
lésions de cette faculté qu'il définit si bien, s'éten-
dent bien au-delà des perceptions reçues antérieu-
rement, et peuvent atteindre encore le jugement,
c'est à-dire la pensée, l'acte intellectuel tout entier,
en un mot, que l'état hallucinatoire n'est que l'un
des faits isolés de cette vie morale intérieure dont
l'imagination est la source.
Parmi les quelques exemples d'hallucination que
cite Pinel, il s'en trouve un qui vient merveilleuse-
ment à l'appui de cette manière de considérer l'état
hallucinatoire. « Rien n'est plus ordinaire, dit cet
écrivain, dans l'hospice, que les visions nocturnes
et diurnes qu'éprouvent certaines femmes attaquées
de la mélancolie religieuse. Une d'entre elles croit
voir, pendant la nuit, la sainte Vierge descendre
dans sa loge, sous la forme de langue de feu. Elle
demande qu'on y construise un autel pour rece-
(l) Traité médico-philosophique, 21'' éclit., p. 107.
voir dignement la souveraine des cieux, qui vient
pour s'entretenir avec elle et la consoler dans ses
peines. )^
Bien évidemment, ici, il ne s'agit pas seulement
d'impressions sensoriales. L'acte intellectuel tout
entier est, pour ainsi dire, intéressé et prend part
à la scène. Il y a échange de pensées de raisonne-
ment de l'hallucinée avec un être imaginaire. Ces
pensées se rapportent à la situation d'esprit où elle
se trouve; elle est affligée et ce sont des consola-
tions que la sainte Vierge lui apporte. Ici donc,
dans ce fait si brièvement raconté, ne trouvons-nous
pas l'imagination délirante disposant à son gré des
perceptions, du jugement, des affections?
L'état de rêve est-il autre chose?
§ II. — ESQUIROL.
Pinel avait élevé, dans son Traité philosophique j,
le monument impérissable de la classification des
maladies mentales. Mais ce bel édifice , assis sur
les solides fondements de l'observation, et dont les
lignes architecturales ont tout à la fois tant de
grandeur et de simplicité, était loin d'être complet
dans toutes ses parties. Une foule de détails avaient
été omis. Des travaux importants, nécessaires, res-
taient à exécuter et réclamaient un nouvel archi-
tecte dont le génie sut comprendre celui de Pinel,
se substituer à lui dans beaucoup de cas, et com-
pléter son œuvre.
--^ 363 —
Cette lâche était réservée à Etienne Ësquirol.
Se plaçant au même point de vue que son maître,
adoptant^ sauf quelques restrictions, les grandes
divisions tracées par lui, doué d'un génie plus in-
vestigateur peut-être, et se plaisant davantage dans
les détails , Ësquirol ne fut pas toujours rigoureu-
sement fidèle à la marche qu'il déclare s'être tra-
cée, dès le début de son livre , et manqua, heureu-
sement selon nous, à la résolution qu'il disait avoir
prise, à l'exemple de son illustre prédécesseur, de
ne s'écarter jamais de la simple et sévère observa-
lion des caractères distinctifs des maladies et de
leurs signes extérieurs,
11 osa faire de fréquentes et heureuses excursions
dans le domaine de la psychologie.
En présence des faits nombreux que sa perspica-
cité, sa profonde connaissance de l'homme moral ,
lui faisaient si facilement envisager sous toutes leurs
faces , l'observateur n'a pas toujours résisté à la
tentation de se rendre compte de ces phénomènes
que Pinel avait signalés, sans chercher même à
soulever un coin du voile qui cache leur nature
psychologique. Disons aussi qu'Esquirol se trouva
placé dans les circonstances les plus favorables
pour juger et approfondir ce côté de la pathologie
de l'homme. Dès le début de sa carrière, il avait
fondé un établissement pour le traitement des ma-
ladies mentales. Dans cet établissement se trou-
vaient réunis des malades appartenant aux premiè-
res classes de la société, et dont l'instruction et
— 364 —
I éducation morale avaient eu tout le développe-
ment possible. C'était là un champ nouveau d'obser-
vation, qui offrait à l'homme de l'art une riche mois-
son de détails psychologiques , de renseignements,
de faits d'observation intime que l'on chercherait
en vain dans les nombreuses réunions d'aliénés qui
d'ordinaire peuplent les hospices. Tous les méde-
cins d'aliénés savent quil y a infiniment plus à ap-
prendre avec les malades dont l'éducation a été
soignée qu'avec ceux dont l'intelligence est restée
inculte. Je ne craindrais pas d'avancer même que
l'étude, la connaissance exacte des maladies men-
tales ne saurait être puisée qu'à cette source. Il
s'agit ici du désordre des fonctions intellectuelles.
L'exercice, l'activité de ses fonctions, diffère im-
mensément suivant les individus. Une partie seu-
lement des troubles de l'esprit est appréciable par
l'observation ordinaire ou extérieure. Leur méca-
nisme nous demeurera inconnu tant que les mala-
des eux-mêmes ne nous auront pas initié à ce qui
se passe au fond de leur âme ; et ceux-là seulement
en sont capables qui, par une instruction solide et
philosophique, auront été mis à même de se rendre
compte, du moins jusqu'à un certain point, du jeu
des facultés mentales, de décomposer et d'analyser
leur action.
Esquirol sut mettre à profit la position dans la-
quelle il se trouvait, et presque toutes ses études
psychologiques sur l'aliénation mentale ont été
faites sur des malades de son établissement. Que
— 365 —
Ton me permette de jeter un coup d'œil rapide sur
les principaux résultats qu'il a obtenus, et de voir
jusqu'à quel point ils confirment ceux qui nous sont
propres.
Partisan des doctrines philosophiques du célèbre
Laromiguière, dont il était l'ami, Esquirol a voulu
faire l'application de ses doctrines aux troubles des
facultés mentales. Laissant à Y attention le rôle sou-
verain que lui avait assigné le professeur du collège
de France, il admit que cette faculté était essen-
tiellement lésée dans la folie , et que « toutes les
lésions de l'entendement pouvaient être ramenées
à celle de l'attention. »
Dans la manie, emportée, distraite par des im-
pressions fugitives et nombreuses, l'attention est
incapable de s'arrêter suffisamment sur aucune
idée.
L'affaiblissement des organes produit un résultat
semblable chez les déme^its.
Enfin, sa concentration exclusive sur une ou plu-
sieurs idées, dans le délire partiel , est la cause des
convictions délirantes ou idées fixes.
Je ne rappellerai pas ce que j'ai dit de l'état
maniaque. J'ai fait voir qu'il pouvait être regardé
comme type de la modification primordiale.
On doit s'étonner qu'Esquirol , qui a si admira-
blement décrit cet état, n'en ait pas constaté l'exis-
tence dans les autres phénomènes principaux du
délire, les convictions délirantes (délire partiel),
les illusions et les hallucinations.
~ âG6 —
Suivant lui, en effet, si l'attention est lésée,
dans la monomanie, c'est d'une manière diamétra-
lement opposée à ce qui a lieu dans le délire ma-
niaque. Mais, fixité des idées, concentration de
l'attention, ce sont là des phénomènes secondaires
qui se rattachent à une lésion primitive, toujours
la même, et qui n'est autre que l'excitation intel-
lectuelle. De ces deux ordres de symptômes ou ac-
cidents psychologiques , Esquirol n'a reconnu que
les premiers, qui, en effet, finissent par prédominer
chez les monomaniaques ; les autres lui ont complè-
tement échappé. Aussi déclare-t-il positivement
qu'il regarde les divers genres de vésanie « comme
trop distincts pour pouvoir jamais être confondus. >?
Quant à Videntité psychique dans laquelle nous
croyons qu'il faut confondre la folie et l'état de
rêve , Esquirol fait si fréquemment allusion aux
nombreuses analogies qui s'observent entre ces deux
états , il a si souvent recours à l'un pour expliquer
l'autre, que nous nous croirions presque le droit
de nous appuyer de son autorité , et d'invoquer en
notre faveur ses doutes, ses soupçons, comme des
affirmations positives. C'est ainsi qu'il se plaît à ré-
péter avec les lypémaniaques, qui, dit-il, « sont hors
de la raison, parce qu'ils perçoivent mal les impres-
sions, » qu'un abîme les sépare du monde exté-
rieur. — J'entends, disait un de ces malades, je vois;
mais je n'entends pas, je ne vois pas comme autre-
fois; les objets ne viennent pas à moi ; ils ne s'iden-
tifient pas avec mon être; un nuage épais, un voile
-^ 3G7 —
cliaiige la teinle et l'aspect des corps; les corps les
mieux polis me paraissent hérissés d'aspérités, etc.
« Dans les hallucinations, dit-il ailleurs, il n'y a ni
sensation, ni perception, pas plus que dans les rêves et
le somnambulisme, puisque les objets extérieurs
n'agissent plus sur les sens. — Celui qui est en
délire, celui qui rêve, ne pouvant commander à son
attention, ne peut la diriger, ni la détourner de ces
objets fantastiques ; il reste livré à ses hallucinations,
à ses rêves Il rêve tout éveillé. Chez
celui qui rêve, les idées de là veille se continuent
pendant le sommeil; tandis que celui qui est dans
le délire achève, pour ainsi dire, son rêve, quoique
tout éveillé. Les rêves, comme les hallucinations,
reproduisent toujours des sensations, des idées an-
ciennes. Comme dans le rêve , la série des images
est quelquefois régulière; plus souvent, les images
et les idées se reproduisent dans la plus grande
confusion et offrent les associations les plus étran-
ges. Comme dans le rêve, ceux qui ont des hallu-
cinations ont quelquefois la conscience qu'ils sont
dans le délire, sans pouvoir en dégager leur es-
prit On observe, chez les hallu-
cinés, une sorte ^aparté, comme chez les hommes
les plus raisonnables , qui sont absorbés par quel-
que profonde méditation. »
Illusions, — Si l'on se rappelle ce que nous avons
dit des illusions provoquées par le hachisch ; on
concevra que nous ne partagions pas l'opinion d'Es-
quirol., qui pense que, « dans les illusions , la sen-
— 568 —
sibiliié des extrémités nerveuses est altérée, est
exaltée, affaiblie ou pervertie. »
Selon nous , il n'y a désordre que dans l'enten-
dement , et ce désordre est amené à l'occasion de
l'exercice de la sensibilité ou de Faction des sens
spéciaux.
Je n'ai point d'exception à faire pour les cas si
curieux et en apparence si inexplicables, rapportés
par Reil et Esquirol (i).
Que l'action des sens soit irrégulière, il n'importe;
il n'y a erreur, méprise, en un mot, illusion, que
par le désordre de l'entendement qui n'est plus en
état de juger, d'apprécier le produit des sens. On
(4) « Une dame aliénée avait des accès d'agitation et même de
fureur. La femme de chambre de cette dame, voulant un jour con-
tenir la malade , posa la main sur ses yeux ; aussitôt la malade ,
revenue à elle, fut parfaitement calme, en disant qu'elle ne voyait
plus rien. » (Reil.)
« J'ai donné des soins, dit Esquirol, à un jeune militaire allié à
la famille de Bonaparte. Après beaucoup d'écarts de régime et des
mécomptes de fortune , il devint maniaque , et me fut confié. Il
voyait dans toutes les personnes qui l'entouraient des membres
de la famille impériale ; il s'irritait et s'emportait dès qu'il voyait
les domestiques remplir quelque devoir servile ; il se prosternait
aux pieds de l'un d'eux, qu'il prenait pour l'empereur; il deman-
dait grâce et protection. Je m'avisai un jour de lui bander les yeux
avec un mouchoir ; dès ce moment , le malade fut calme et tran-
quille, et parla raisonnablement lui-même de ses illusions. J'ai ré-
pété plusieurs fois la même expérience avec le même succès. Une
fois entre autres, j'ai conservé pendant douze heures le bandeau
sur les yeux du malade, qui n'a point déraisonné pendant tout ce
temps ; mais, aussitôt qu'il put voir, le délire recommença. »
— 369 —
n'a pas d'illusion (dans le sens pathologique de ce
mot) , parce qu'une affection des yeux ou des or-
ganes de l'audition défigurera les images et les sons,
mais on aura véritablement une illusion alors que,
par suite du trouble intellectuel , on portera un
jugement erroné.
L'excitation maniaque n'est pas toujours et essen-
tiellement du délire, c'est-à-dire, n'implique ni
incohérence des idées , ni convictions délirantes.
Assurément il y a modification intellectuelle, et
cette modification, on peut même la regarder comme
une véritable période d'incubalion , mais ce n'est
pas encore la maladie déclarée , ce n'est pas du
délire.
Cependant , qu'on ne l'oublie pas , sous le coup
de cette incubation , de cette influence morbide
dont les symptômes ne sont pas encore de la dérai-
son, l'intelligence peut tout-à-coup tomber dans
le désordre le plus complet , et cela , pour la cause
la plus futile, la plus insignifiante.
C'est le cas dont il s'agit. Ici c'est l'action des
sens ou de l'un des sens spéciaux qui est la cause
déterminante du délire ; c'est l'étincelle qui met le
feu aux poudres. Il y a réaction de l'effet sur la
cause, et par suite , accroissement de l'intensité de
cette dernière. L'excitation maniaque est cause de
l'illusion, et l'illusion, réagissant sur l'entendement,
portejusqu'au délire furieux celte simple excitation.
Ainsi il arrive dans la modification mentale pro-
duite par le hachisch, Tant que les sens ne sont
24
— 570 —
impressionnés par aucun objet, au moins d'une
manière particulière, le trouble de l'entendement
se borne à la mobilité , à la rapidité parfois excessive
des idées et des conceptions. Qu'une impression
quelconque vienne jeter sur cet incendie encore
mal allumé une illusion , cette illusion deviendra
le point de départ d'idées extravagantes, de fausses
convictions , de folles joies ou de craintes exagérées.
C'est le cas où je me suis trouvé, lorsque, la bougie
qui éclairait ma chambre venant à se multiplier et
à se transformer en cierges funéraires , j eus , un
instant , la pensée que j'avais cessé de vivre et que
déjà on faisait les apprêts de mon enterrement. On
emporta la bougie, l'illusion disparut, et, avec
elle, la terreur qui commençait à s'emparer de moi.
Je ferai encore une remarque concernant les il-
lusions parmi lesquelles ont été compris certains
faits pathologiques qui, selon nous, leur sont étran-
gers.
Si l'observation intérieure ne nous trompe pas ,
l'illusion ne diffère de l'hallucination qu'en tant
qu'elle est provoquée par une impression senso-
riale. L'imagination meta la place de la sensation
causée par les sens de la vue ou de l'ouïe une autre
sensation purement intérieure , née dans le senso-
rium commune à l'occasion de la sensation réelle et
normale.
Cela est vrai pour les deux sens que je viens de
nommer , sens intellectuels par excellence , car ce
sont ceux qui fournissent à l'intellect les notions les
— 371 —
plus étendues et le plus complexes. Mais je n ose-
rais affirmer qu'il en soit ainsi des sens du goût, de
l'odorat et du toucher.
Ces sens sont frécfuemment modifiés chez les alié-
nés , surtout au début de la maladie. Cette modi,
fication peut donner lieu à des idées, à des convic-
tions extravagantes. Le mauvais goût qui provient
de l'état saburral de la langue peut faire croire à
un malade qu'on a mis du poison dans ses aliments;
cet autre peut prendre pour des gaz pestilentiels
les mauvaises odeurs répandues dans l'air, s'em-
porter contre les misérables qui en veulent à ses
jours, etc Ce sont là des idées absurdes, des
convictions non fondées qu'une impression senso-
riale a fait naître; mais je n'y vois pas d'illusion.
L'acte sensorial n'avait rien d'irrégulier ; il ne pou-
vait être autrement qu'il n'a été en vertu des lois
de l'organisme. L'intellect seul est en défaut, il a
conclu illogiquement.
Ces réflexions trouvent une juste application aux
phénomènes morbides rangés par les auteurs, après
Esquirol , parmi les illusions internes,
— ^Un général, en proie à des douleurs de dents,
accuse le soleil d'en être la cause et menace d'aller
l'exterminer avec sa division; éprouve-t-il des dou-
leurs dans le genou , il croit qu'un voleur s'est logé
là et il le frappe du poing en s'écriant : «Coquin, tu
ne t'en iras pas ! » — Rongée par un affreux cancer
de l'estomac, une malheureuse femme assure qu'elle
a des chiens dans le ventre et qu'elle les entend
— 372 —
aboyer. — Une jeune dame, que j'ai beaucoup con-
nue à Charenlon, tourmentée par de vifs besoins
erotiques, s'imagine que des hommes, des singes
même, viennent coucher avec elle toutes les nuits
et répuisent par leurs emportements lubriques. —
Je n'y puis voir que de faux jugements portés à l'oc-
casion de sensations internes positives et vraies , et
qui sont si bien indépendantes des erreurs du juge-
ment qu'il n'est pas rare de voir ces erreurs se mo-
difier ;, changer de caractère comme cela arrive chez
les hypochondriaques , principalement, qui se for-
ment tour à tour les convictions les plus opposées.
Ainsi que je l'ai fait remarquer plus haut, il est
des cas j cependant , où la sensibilité interne subit
une telle modification qu'on pourrait dire à bon
droit qu'elle est illusionnée , qu'il y a véritablement
illusion.
Il y a de véritables illusions de la sensibilité gé-
nérale; les seules dignes de cette dénomination,
car , par ce mot, on prétend , sans doute , désigner
une maladie , une lésion^ et cette lésion ne saurait
résider ailleurs que dans la fonction même à la-
quelle on l'applique.
On entend certains malades accuser des modifi-
cations étranges de la sensibilité générale. J'ai parlé
d'une jeune personne actuellement dans notre éta-
blissement d'Ivry , qui assure que sa tête, sa figure
sont horriblement gonflées, que son dos a tourné
et qu'elle est toute contrefaite. — Un jeune homme
qui , par moments , apprécie assez bien sa maladie^
~ 373 —
me disait l'autre jour qu'il éprouvait une sensation
fort singulière : il lui semblait que son cerveau cou-
lait dans ses talons. — Jugeant les sensations d'au-
irui par ce que j'ai éprouvé moi-même , je ne sau-
rais douler que ces sensations ne soient telles, en
elTet , que les malades le disent. La sensibilité est
donc positivement lésée ; c'est-à-dire que, dans
ces cas singuliers , l'impression qui arrive au sen-
sorium commun , est essentiellement fausse eu égard
à ce qui se passe réellement dans les organes ; elle
est telle qu'une erreur invincible, une idée fausse
relativement à l'état réel des organes d'où elle part
et rayonne vers les centres nerveux, en est le ré-
sultat nécessaire; nul moyen, nul pouvoir intel-
lectuel de jugement ou de réflexion ne peut rectifier
cette erreur.
§ III. — M. Leuret.
Dans ses F ragynents psychologiques, M. le docteur
Leuret combat l'opinion des auteurs qui ont attri-
bué le phénomène des hallucinations soit à la mé-
moire, soit à l'imagination. A l'exemple de son maî-
tre Esquirol, il en fait un phénomène purement
cérébral, une véritable sensation produite sans la
présence d'un corps extérieur impressionnant l'un
ou l'autre des sens spéciaux ou tous à la fois. Dans
l'hallucination, il y a, pour me servir des expressions
de M. Leuret, « un élément nouveau arrivé dans
l'esprit de riialluciné, un élément étranger aux au-
tres hommes, »
— 374 ^
Celte manière de voir est celle d'Esquirol. Si je
l'ai rappelée, c'est uniquement à cause des consé--
quences que l'auteur s'est cru le droit d'en tirer et
que nous ne saurions admettre.
Selon M. Leuret, l'élément hallucination ne peut
constituer à lui seul la folie ; car on le retrouve chez
des individus qui l'apprécient et le jugent sainement.
11 ne saurait y avoir de dissidence sur ce point. Mais
M. Leuret ajoute : Faites entrer ces mêmes faits (les
hallucinations) dans la tête d'un homme grossier
et ignorant, et essayez de le dissuader, il croira
plutôt ce qu'il a entendu et vu, que ce que vous lui
jlirez : Usera fou: donc la folie peut dépendre uni-
quement de la condition intellectuelle (d'ailleurs
normale), où se trouvera un individu; car le môme
phénomène, l'hallucination, qui entraîne la folie
chez un homme simple et ignorant, laissera intacte
la raison d'un homme instruit.
On voit de suite où peut conduire une semblable
théorie : à admettre que la folie la mieux caractéri-
sée peut n'être, en réalité, dans sa nature psycholo-
i;ique, qu'une simple erreur, un jugement faux re-
lativement, mais vrai en lui-môme, et provenant
uniquement, au moins dans certains cas, d'un défaut
(rinstruclion.
Ainsi se trouve reproduite la théorie de la folie
morale , de la folie sans lésion organique et de son
traitement par des moyens moraux, les mômes que
ceux que l'on emploie pour redresser l'erreur des
uens raisonnables.
— 375 —
Nous ne saurions partager l'opinion de M. Leuret.
Qu'un individu, quel qu'il soit, croie aux hallucina-
tions dont il est poursuivi, c'est là un fait de patho-
logie mentale dont il faut chercher l'origine ailleurs
que dans son ignorance ou son incapacité d'appré-
cier le phénomène auquel son esprit était jusqu'a-
lors resté étranger. Parce que l'homme, dont parle
M. Leuret « se confiera plutôt dans sa sensation que
dans la parole des autres, »il ne sera pas fou, au
moins tant qu'on voudra conserver à cette expres-
sion son acception ordinaire. En efîet, ayant gardé
son jugement et son libre arbitre, pourquoi ne croi-
rait-il pas ceux qui, avec l'autorité de la science et
de l'instruction, viendront lui dire que le bruit, les
voix qu'il a entendus sont un phénomène maladif,
semblable à ceux des rêves ou du délire? Au moins
ne pouvez-vous nier que cela ne soit possible et
qu'on ne puisse espérer de lui inculquer les mêmes
idées saines que vous devez, vous, à votre instruc-
tion. Dès lors cet homme n'est pas fou ; car qui dit
folie^ dit irrésistibilité, nécessité dans les actes in-
tellectuels ; un fou croit parce qu'il croit, de même
qu'il a peur parce qu'il a peur : il n'y a pas d'autre
raison à donner des actes de folie que leur fait
même. Avec un degré de fièvre de plus, M. Leuret
ne peut nier qu'il n'eût cru lui-même à l'halluci-
nation qu'il éprouva un jour, malgré ses connais-
sances en chimie; il n'aurait point ajouté foi à ce
qu'on lui disait pour le tranquilliser.
En second lieu, qu'importe que le savant dont
M. Leuret rapporte l'histoire d'après Bonnet, ap-
précie les fausses sensations dont il est le jouet?
Ne se renconlre-t-il pas dans nos maisons de santé
des hommes instruits qui sont complètement , in-
curablement dupes de leurs hallucinations? Et ce-
pendant leur instruction suffirait au centuple pour
leur dessiller les yeux , pour les mettre en état de
juger sainement les sensations dont on s'efforce de
leur démontrer la fausseté.
Par contre, ne voyons-nous pas tous les jours
dans nos hospices les plus simples, les plus gros-
siers des hommes, avoir une conscience parfaite de
leurs hallucinations, alors même que ce phénomène
étrange est le plus compliqué , se présente sous les
apparences de vérité les plus spécieuses, les plus
faites pour forcer leur conviction?
S** il arrive souvent que des hallucinés, dans le
cours de leur maladie, soient, à diverses reprises,
tantôt en état , tantôt hors d'état d'apprécier
leurs fausses sensations. M. Leuret n'a-t-il jamais
entendu des hallucinés lui dire : Maintenant, dans
ce moment de calme , j'entends très bien les voix ,
mais je ne m'en inquiète nullement ; je les prends
pour ce qu'elles sont et pour ce qu'elles valent;
mais peut-être demain, peut-être ce soir , je ne le
pourrai plus, je serai entraîné, je croirai ce qu'elles
me diront ; alors je ne sais ce qui se passe en moi ,
je ne sais ce que j'éprouve.
4" Si la théorie que nous combattons était vraie,
rien ne serait plus facile que de guérir un hallu-
— 377 ~
ciné. Pourvu que le malade ne soit pas un idioU
par une foule de raisonnements convaincants, vous
lui ferez bientôt sentir que ces sensations aux-
quelles il ajoute foi, ne sont autres qu'un phéno-
mène morbide, un fait nouveau arrivé dans leur
esprit. Vous lui diriez : je ne conteste pas que vous
entendiez , que vous voyiez ce que vous dites voir
et entendre ; mais, en retour , accordez-moi que
cela se passe d'une manière inaccoutumée, qu'il y
a là autre chose qu'une sensation ordinaire ; atten-
dez patiemment, que ce trouble de votre esprit,
cette espèce de névralgie intellectuelle se dissipe,
mais n'en soyez pas volontairement dupe , et sur-
tout ne réglez pas vos actions en conséquence
Et cependant pourrait-on citer un seul fait d'hallu-
cination guérie par le raisonnement ? Que si vous
échouez à rencontre de gens sans éducation , d'un
esprit peu cultivé, du moins réussirez-vous lors-
que vous vous adresserez à des hommes instruits ,
versés dans les choses psychologiques, à des philo-
sophes, par exemple, à des médecins?... Pas da-
vantage, et cela par la même raison qui a fait qu'ils
ont cru à leurs sensations imaginaires avec le même
abandon, le même entraînement, disons mieux, la
môme fatalité qu'un homme ignorant et dépourvu
de toutes lumières.
Au reste, il n'y a rien ici d'exceptionnel ; il en
est des fausses sensations comme des idées fixes ,
des convictions erronées. Or , ne rencontre-t-on
pas ces idées , ces convictions les plus extravagan-
— 378 —
tes, les plus niaises, chez des individus dont les
facultés intellectuelles sont d'ailleurs extrêmement
distinguées? Par exemple, cet homme d'un esprit
si supérieur, qui se croit le maître du monde, qui
possède toutes les richesses do la terre, dont la
raison pourtant n'est lésée que sur ce seul point,
pourquoi, si, comme vous le dites, il est tout simple-
ment dans Terreur, ne se sert-il pas de sa raison,
dont il fait d'ailleurs si bon usage , pour redresser
cette erreur? Pourquoi certains malades vont-ils
même jusqu'à répondre à ceux qui cherchent à les
détromper : « Ce que vous me dites est très sensé,
je le sens , mais je ne puis vous croire ; je n'en
persiste pas moins dans mes idées? »
Dans votre hypothèse, il ne saurait y avoir de
délire partiel ; toute monomanie seraitune chimère,
une impossibilité; car la plupart de ceux qui en
sont atteints ont cent fois plus d'esprit et de juge-
ment qu'il n'en faudrait pour redresser leurs idées
fixes si elles n'étaient que des erreurs.
Il y a donc, chez l'halluciné;, autre chose que ce
que vous dites ; il y a plus qu'un fait nouveau dans
l'esprit, fait qui serait bien ou mal apprécié, sui-
vant les conditions d'intelligence de chaque indi-
vidu. Il y a, outre le phénomène nouveau, un autre
fait morbide psycho-cérébral primitif, qui est l'o-
rigine nécessaire de ce même phénomène, et en
même temps de la foi irrésistible qui s'y attache,
contre lequel tout raisonnement doit échouer, parce
«ju'il est en dehors du libre arbitre, de la raison
— 579 —
et du sens commun. C'est ce môme fait qui se ré-
vèle obscurément à l'individu qui, au début d'un
accès de manie, s'aperçoit qu'il prononce des mots
sans suite, des phrases décousues, qui, en expri-
mant de vives terreurs, des craintes d'empoisonne-
ment, d'assassinat, sent au fond de son âme que
ces terreurs et ces craintes sont absurdes et chimé-
riques; c'est ce même fait qui change et modifie
toutes les conditions de l'intelligence, arrache l'in-
dividu à lui-même, comme il brise tous les rap-
ports avec les personnes et les choses qui l'environ-
nent. Est-il besoin de nommer le fait primordial?
§ IV. — M. LÊLUT.
M. le docteur Lélut dit en parlant du mélanco-
lique: « Ses sentiments, ses idées se transforment
en véritables sensations externes, aussi distinctes,
je dirai presque aussi physiques que les objets eux-
mêmes. C'est la pensée qui semble se matérialiser,
qui devient une image visuelle, un son, une odeur,
une saveur, une sensation tactile; ce sont des hal-
lucinations. »
Une première remarque sur ces paroles du sa-
vant psychologiste que nous venons de citer. En
s'exprimant ainsi , l'état de rêve n'était assurément
pas dans sa pensée, et pourtant, ses paroles sont
telles , qu'il faut de toute nécessité en faire appli-
cation à cet état, ou bien elles sont dépourvues de
sens , môme dans leur acception métaphorique.
Quoi qu'il en soit, tout on méconnaissant la nature
— 380 —
réelle de l'étal hallucinatoire, M. le docteur Lélull'a
défini beaucoup plus exactement qu'on ne l'avait
fait avant lui. Il s'est approché de la vérité aussi
près qu'il pouvait le faire, n'étant pas guidé par
l'observation intérieure.
Tous les auteurs ont signalé le rapport qui exis-
tait généralement entre les pensées, les sentiments
affectifs habituels aux malades et leurs hallucina-
tions. M. Lélut a cru voir, dans un certain ordre
d'hallucinations, la transformation de la pensée elle-
même, c'est-à-dire de l'acte cérébral le plus relevé,
et qui semble le plus dégagé de la matière.
C'était appeler l'attention sur un côté, jusque là
inaperçu, du phénomène des hallucinations, mais
en usant d'expressions qui prouvent que la nature
psychique de ce phénomène était méconnue. Il
nexiste d'autre transformation de la pensée que
celle qui a lieu dans l'état de rêve, qui est, à pro-
prement parler, une transformation de l'ensemble
des fonctions intellectuelles. Pris dans un autre
sens , le mot transformation porte complètement à
faux. En efïet , comment admettre que les voix , les
mots, les phrases, les discours qu'entend l'hallu-
ciné ne sont que sa pensée transformée, c'est-à-dire
revêtue de sons , parlée haut , appréciable à lui
seul, comme le seraient des sons venus du dehors,
si ces voix , en lui apprenant des choses qu'il
ignore, en résolvant affirmativement ou négative-
ment des questions sur lesquelles lui-même ne
saurait se prononcer, et enfin en l'entretenant de
choses auxquelles il ne pensait pas ^ semblent ex-
primer la pensée d'êtres étrangers à lui? M. X...,
par exemple, dont nous avons parlé, pag. loG,
doute si ses ennemis lui susciteront un procès,
et une voix lui fait entendre ces propres mots :
« Tu auras un procès. » — M. Lélut dit à un ma-
lade « qu'il s'occupe des moyens de le délivrer des
importuns qui le tourmentent. » Le malade a toute
confiance; que lui disent ses voix, cependant?
« Qu'il aura beau faire, qu'il ne viendra pas à bout
de son dessein , qu'il faudra qu'il vienne se ranger
à l'obéissance du diable. »
Évidemment, dans ces deux cas , l'hallucination
est dans le sens des préoccupations habituelles des
malades ; elle exprime , mais elle ne traduit pas
leur pensée, pour ainsi dire, mot à mot, liiléraîe-
ment, comme l'impliquerait le mot transformation ;
ils doutent , et les voix prononcent! Tel lypéma-
niaque se croit en butte à des persécutions; on le
menace, on l'injurie , on lui reproche des méfaits,
des crimes qu'il n'a pas commis, dont il n'a jamais
eu la pensée; on le pousse au désespoir, au suicide,
au meurtre d'autrui, etc., et ces menaces, ces re-
proches, ces homicides conseils, il n'en est pas
comme de ces pensées vagues, passagères, qui se
jouent dans un esprit inattentif; non, tout cela es!
précis, distinct, a un sens parfaitement déterminé,
est nettement formulé : « Tu seras pendu , tu es un
scélérat, tue-toi, tue cet autre, ou il te tuera, etc.. »
On ne saurait le méconnaître, il y a autre chose
ici que la pensée transformée ou parlée haut, car
— 382 —
alors, il faudrait que les signes sensibles dont elle
se revêt , que les sons . les perceptions auditives
fussent calqués rigoureusement, et, comme nous
l'avons déjà dit, mot pour mot, phrase pour phrase,
sur cette pensée même.
M. Baillarger, dans un mémoire intitulé : Frag-
ments pour servir à l'histoire des hallucinations , en
adoptant l'opinion de M. Lélut, l'appuie de nou-
velles observations.
Il est des cas, fort rares , à la vérité, où l'hallu-
cination auditive paraît être la reproduction exacte
de la pensée; mais il ne faut pas perdre de vue que
cette pensée , transformée en sensation , est étran-
gère à la personnalité de l'individu, échappe à sa
conscience , à son sens intime ; aussi est-elle rap-
portée par lui à un autre être que lui-même; et
alors, il n'y a pas seulement transformation , il y ^^^
véritablement aliénation de la pensée.
De toute nécessité, il faut rattacher cette pensée
transformée , qui n'a plus conscience d'elle-même,
ne se connaît plus, ne se sait plus en vertu des nou-
velles conditions psycho-cérébrales dans lesquelles
elle s'est développée, il faut la rattacher, dis-je,
comme tous les autres modes d'action du cerveau,
à une autre existence intellectuelle., à une autre vie
morale, vie tout intérieure, toute de souvenirs,
toute d'imagination, vie du rêve enfin, qui est aussi
celle de la folie.
Nous avons déjà fait cette remarque : l'état hal
lucinatoire n'est pas seulement, comme on Ta dit^
— 383 —
un fait anormal de la hcnlié perceptive. Il comprend
l'intelligence tout entière réfléchissant, compre-
nant, jugeant, exprimant ses craintes, ses désirs,
ses espérances, son désespoir, n'ayant plus con-
science de ses propres actes, privée de son moi, se
dédoublant, pour ainsi dire, de telle sorte, qu'une
partie d'elle-même puisse entrer en relation d'i-
dées, en conversation avec l'autre partie.
Admettez l'identité psychologique de la folie et de
l'état de rêve, et vous admirerez la facilité avec la-
quelle l'état hallucinatoire, envisagé dans toutes ses
formes, sous toutes ses faces, dans ses plus minimes
détails, s'explique et se comprend; combien, en-
core dans ce cas-ci, est juste celte locution vulgaire :
« C'est un fou; il ^des visions; il prend ses rêves
pour des réalités ! » H n'est pas de rêve dans lequel
ne se retrouvent tous les phénomènes de l'état hal-
lucinatoire.
En état de rêve, quoi de plus commun que d'en-
tendre les conversations d'êtres imaginaires, de
causer avec eux, le plus souvent des sujets qui nous
ont préoccupé pendant la veille, souvent aussi de
sujets indifi'érents qui se relient entre eux, à notre
insu, par les lois ordinaires de l'association des
idées, lois qui, comme on sait, se fondent sur des
affinités, des analogies, de temps, de lieu, etc. ?
Comme dans le délire, que nous ayons, ou non, con-
science de l'état dans lequel nous nous trouvons, la
présence de nos interlocuteurs est un fait réel, po-
sitif, disons le mot, matériel. C'est bien leur pen-
— 384 —
sée, et non la nôtre, qu'ils expriment; car leurs pa-
roles sont celles d'êtres entièrement distincts de
nous-mêmes.
Ainsi donc, on peut dire que la théorie, fondée
sur l'observation extérieure même la plus avancée
qui ait été formulée jusqu'à ce jour, confirme le fait
qui nous est révélé par l'observation intime, en ce
sens que toute explication du phénomène des hal-
lucinations échoue, si elle ne s'appuie sur l'identité
de ce phénomène avec l'état de rêve.
§ V. — M. Baillarger.
De même que certaines idées, avant de revêtir des
caractères de fixité, avaient préexisté dans le cerveau
des individus que le délire a frappés plus tard ; de
même que certaines impulsions maladives sont les
mêmes, à l'irrésistibilité près, que celles qui se
faisaient sentir pendant l'état sain; ainsi, « une
sensation vive, antérieure, peut se reproduire spon-
tanément et toujours la même , formant ainsi une
hallucination isolée et d'une nature particulière. »
Après avoir été produite par une cause extérieure,
réelle, la sensation se reproduit spontanément,
c'est-à-dire en dehors de Faction de la cause primi-
tive; le fait sensorial a été transformé en fait pure-
ment cérébral. Cette proposition a été développée
par M. Baillarger, dans un mémoire dontnous avons
déjà eu occasion de parler, et appuyée de faits in-
téressants.
"-- 385 —
Nous nous proposons d'examiner ces faits au point
de vue de l'opinion que nous avons émise relative-
ment à la cause immédiate et primordiale des hal-
lucinations en général.
Nous avons dit que, antérieurement à tout phé-
nomène d'aliénation mentale, il existait une modifi-
cation psycho-cérébrale qui les engendrait tous et
sans laquelle ils ne pouvaient se développer. Cette
modification se retrouve encore (il nous sera facile
de le démontrer), alors même que le phénomène
hallucinatoire, réduit, pour ainsi dire,àsa plus sim-
ple expression, a n'est que la sensation répétée, re-
produite spontanément. »
Il ne saurait y avoir hallucination, c'est-à-dire
transformation d'une impression extérieure en sen-
sation intra-cérébrale, par cela seul que cette im-
pression aura été vive, saisissante comme toutes
celles dont il est question dans les faits relatés par
M. Baillarger. La vivacité de l'impression a eu pour
résultat immédiat de déterminer le fait primordial,
lequel à son tour, d'effet devenant cause, a trans-
formé l'impression reçue par l'intermédiaire des sens
en sensation intérieure.
En effet, étudions ces sensations qui devien
nent des hallucinations, analysons-les: nous nous
apercevrons tout d'abord qu'elles doivent ieur
énergie à des passions vives, perturbatrices, à de
violentes émotions; la terreur a toujours joué un
rôle dans les cas auxquels nous faisons allusion. Au
reste on peut dire, en thèse générale, qu'au point
25
— 38G —
de vue moral, les sensations de l'ouïe et de la vue
sont indifférentes en elles-mêmes; elles n'im-
pressionnent, elles n'émeuvent qu'en vertu dés
idées qu'elles s'associent et des passions qu'elles
soulèvent.
Or , nous avons suffisamment établi , dans les
pages qui précèdent, que le résultat immédiat des
émotions brusques, instantanées, était, dans beau-
coup de cas, ou du moins pouvait être un ébran-
lement, une secousse plus ou moins durables de
l'organe de la pensée, un état de stupeur dont le
passage rapide laissait à peine de traces dans la
conscience , et enfin la dissociation et l'incohé-
rence absolue des idées.
La confirmation pratique de ce que nous avan-
çons, nous ne voulons pas la chercher ailleurs que
dans les faits mêmes que contient le mémoire de
notre collègue, où nous retrouverons toujours le
fait primordial , soit isolé , soit dépendant de vives
émotions causées par une impression sensoriale.
La malade qui fait le sujet de la première obser-
vation avait déjà eu quatre accès d'aliénation men-
tale; elle avait, depuis quelques années, contracté
l'habitude le l'ivresse, et enfin elle était restée
quelques jours plongée dans un état de stupeur,
lorsqu'elle éprouva des hallucinations (i).
(1) En traversant une rue du faubourg Saint-Antoine, elle
reçoit sur la tête un pot à fleurs tombé d'une croisée. Après quel-
ques jours de stupeur, elle s'imagine par moments être atteinte du
même accident. « La douleur lui arrache un cri, et à peine elle a
— 387 —
Ces antécédents établissent une triste prédispo-
sition aux hallucinations qui, comme on sait, ne
sont, le plus souvent, qu'un incident, un épiphé-
nomène du trouble intellectuel. 11 existait donc ,
indépendamment de l'ébranlement du cerveau
produit par la chute du pot à fleurs, long-temps
avant que le symptôme se manifestât, une cause
latente et primordiale. L'accident n'a été que cause
occasionnelle.
La deuxième observation est d'une grande va-
leur dans la question qui nous occupe. « Dans
l'une des émeutes qui ont ensanglanté Paris en
i83i, la femme d'un ouvrier, enceinte de huit
mois, cherchant à rentrer chez elle , voit son mari
tomber mortellement frappé d'une balle. Un mois
plus tard, elle accouche heureusement; mais le
dixième jour après l'accouchement, le délire éclate.
Dès le début, la malade entend le bruit du canon ,
des feux de peloton, le sifflement des balles. Elle
se sauve dans la campagne, etc. »
Ainsi, à quelle époque voit-on se manifester les
hallucinations? Est-ce au moment où la femme en
question voit tomber son mari, où elle est abasour-
die parle bruit du canon et le sifflement des balles
qui viennent tuer son mari sous ses yeux? En ce
moment terrible, les sensations sont à leur apogée
d'intensité ; ce n'est pas alors cependant qu'elles
été frappée qu'elle entend bien distinctement le bruit du pot qui se
brise on éclats sur le plancher. »
— 388 —
sont changées en hallucinations : c'est quarante
jours plus tard, alors que la vivacité des sensations
a eu le temps de s'amoindrir considérablement.
Mais aussi , à cette époque, il était survenu une
modification psycho- cérébrale que nous savons
être éminemment favorable au développement des
hallucinations; nous entendons parler du délire
qu'amène le travail de l'accouchement, état mental
qui, comme nous l'avons déjà dit, est l'expression
la plus complète et absolue du fait primordial.
Nous pensons qu'il serait superflu d'analyser,
avec le même détail, les autres faits consignés dans
le mémoire de notre collègue de la Salpêtrière.
Qu'il suffise de faire observer qu'ils présentent tous,
plus ou moins, les circonstances psychologiques
qui, ainsi que nous l'avons prouvé tant de fois, dé-
veloppent la cause primitive , nécessaire, des phé-
nomènes fondamentaux du délire, telles qu'un pro-
fond saisissement, de l'effroi, ou tout simplement
la modification intellectuelle particulière qui forme
l'état intermédiaire à la veille et au sommeil.
TROISIEME PARTIE.
THÉRAPEUTIQUE.
TROISIEME PARTIE.
THÉRAPEUTIQUE.
§ P^ — Considérations générales.
Nous ne pouvons nous dispenser, en terminant
ce travail, d'ajouter quelques considérations rela-
tivement, 1° aux conséquences thérapeutiques qui
dérivent des aperçus physiologiques que nous ve-
nons d'exposer ; 2° aux ressources que peut offrir
l'extrait du chanvre indien , à titre de médicament.
Nous nous sommes assuré qu'il n'existait aucun
désordre des facultés morales qui ne dût son origine
à une modification primordiale essentiellement la
même dans tous les cas. C'est là un fait de patholo-
gie mentale qu'on ne devra jamais perdre de vue,
dans le traitement de la folie.
Il importe peu que les désordres de l'esprit soient
~ 39^2 -
plus ou moins profonds , comprennent un plus ou
moins grand nombre de facultés , sous les formes
variées à l'infini de la manie, de la monomanie,
etc. ; nous savions déjà que ces différences portent
exclusivement sur les signes extérieurs de la mala-
die et n'ont aucun rapport avec son degré de gra-
vité; nous savons, de plus, maintenant, qu'anté-
rieurement à ces désordres , et comme point de dé-
part, il existe une modification psycho-cérébrale
une lésion dynamique de Torgane intellectuel ,
variable seulement dans son intensité.
Il faut en dire autant des différentes causes de la
folie qui toutes n'arrivent à troubler l'esprit, à dé-
terminer de lésion fonctionnelle , même la plus
restreinte, la plus délimitée, sans bouleverser,
d'abord, toute l'économie intellectuelle, soit d'une
manière instantanée et qui tient de la commotion
électrique , soit lente et graduée.
Une question pleine d'à-propos , au point de vue
actuel , est celle relative à la nature de la lésion pri-
mordiale. De quelque cause que provienne cette
lésion , on ne saurait méconnaître ses caractères
purement organiques. Que l'on ait bien présents à
l'esprit les symptômes que nous lui avons assignés ,
d'après les données les plus claires et les plus pré-
cises de l'observation intérieure; qui ne verrait
dans cette désassociation rapide ou lente des idées,
cette véritable dissolution de la pensée, des phé-
nomènes liés essentiellement à un trouble organi-
que quelconque? Que Ion ne redoute pas de s'é-
— o\)o —
claiierel do voir par soi-même. Avec un peu d'ex-
Iraitde chanvre indien, on peut se donner un spec-
tacle bien fait, assurément, pour intéresser. On
assiste, pour ainsi dire, à la dissolution plus ou
moins rapide de son être pensant ; on sent ses idées,
toute son activité inlellectuelle emportées par le
même tourbillonnement qui agite les molécules cé-
rébrales soumises à l'action toxique du hachisch.
Je doute que quiconque aura tenté cette épreuve et
se sera , ainsi , placé momentanément dans la con-
dition d'un aliéné, il lui vienne jamais à la pensée
do croire qu'il peut se rencontrer tels cas où l'or-
ganisme ne serait pour rien dans le trouble de l'in-
telligence. D'instinct, par une sorte d'aperception
intérieure, l'esprit tend à s'identifier avec les or-
ganes, qu'on me passe le mot, à se matérialiser.
Que si, pénétrant au-delà des limites naturelles
de l'observation intérieure , nous cherchons à nous
faire une idée de l'espèce de lésion d'organe à la-
quelle il faut rattacher le fait primordial de la désas-
sociation des idées , tout nous porte à croire qu'elle
résulte de quelque trouble, d'une modification
quelconque de la circulation (i).
fl) On ne saurait révoquer en doute l'extrême importance du
rôle que joue la circulation sanguine dans la production deâ phé-
nomènes nerveux de tout ordre. « Aucun organe, dit M. Rochoux
[Du ramollissement du cerveau et de sa curabilité), à l'exception du
poumon , n'est traversé par autant de sang que le cerveau ; aucun
n'en conserve aussi peu dans son tissu et n'est plus véritablement
pxsangue que lui. Aussi ceux des anciens qui avaient entrevu celle
— 59/1 —
C'est là, du moins, le phénomène palhologiquo
le plus immédiatement appréciable, comme l'indi-
quent les symptômes qui éclatent au début du dé-
lire. Lorsque l'excitation se fait sentir, que Ton
entend dans sa tête ce bruissement ou mieux ce
bouillonnement qui coïncide avec les désordres
de l'esprit, on ne saurait se défendre de ratta-
cher tous ces phénomènes au trouble survenu
dans la circulation. En outre, nous ne devons pas
oublier que dans toutes les circonstances où nous
avons vu se produire le fait primordial , il s'est
rencontré des indices à peu près certains de quel-
que désordre survenu dans le cours du sang, par
importante particularité la rangeaient-ils, à l'exemple de l'auteur
du livre des glandes , parmi les organes à parenchyme humide.
Évidemment, la circulation si abondante et si active dont il est in-
cessamment le siège a pour but et pour résultat de produire cette
excitation , sans laquelle les fonctions du système nerveux s'arrê-
tent instantanément. Tout a donc été merveilleusement arrangé
pour en assurer l'accompHssement. Les vaisseaux sanguins, d'au-
tant plus nombreux que l'animal appartient à une classe plus élevée
dans l'échelle*, déjà divisés en capillaires dans les méninges, et
avant de pénétrer dans l'encéphale , s'y distribuent d'une façon
très égale. Une portion de ceux qui traversent la substance corti-
cale se croisent avec d'autres , venus de la substance médullaire ,
(ie manière à établir des courants en sens opposé , comme l'a très
bien vu M. Guillot**. C'est ainsi que la circulation s'opère dans
l'encéphale, avec une régularité dont aucun organe n'offre l'exem-
ple. »
* Guillol, Exfjosilion anal, de Vorgan. du centre neiveiix.
** 0[). cil. — M. Guillot ne s'est pas borné à cette remarque ; il a en outre con-
sluté que , chez les idiots , les vaisseaux sanguins ilu cerveau sont beaucoup moins
nombreux que chez les autres hommes.
— 395 —
suite de raptus congestif, de coups ou de chutes sur
latêle, d'hémorrliagies, d'évacuations sanguines
liabituelles supprimées, de l'action de certains ex-
citants nerveux tels que les alcooliques, le chanvre
indien, l'opium, et en général tous les narcotiques ,
ou bien sous l'influence des causes morales, in-
fluence qui, comme on sait, se révèle si énergique-
ment, par l'accélération ou le ralentissement des
battements du cœur , par des frissons, des chaleurs
vers la tête, des éblouissements, des étourdisse-
ments , des défaillances, etc., etc.
On a souvent agité et l'on agite encore tous les
jours une question bien facile à résoudre , selon
nous , et que pourtant on est parvenu à telle-
ment embrouiller, qu'aujourd'hui elle est regardée
comme à peu près insoluble. C'est que jusqu'ici
on ne l'avait pas examinée du seul point de vue
d'où on put Tapercevoir sous son véritable jour,
l'observation intime.
La folie, comme toute autre maladie^ dépend-
elle de lésions organiques, ou bien n'est-elle qu'un
trouble purement fonctionnel de l'intelligence?....
Les partisans des lésions physiques, dans l'impos-
sibilité absolue où ils se trouvent de montrer ces
lésions, comme cela se pratique pour les dépôts
tuberculeux dans la phthisie pulmonaire, le bour-
souflement des glandes de Peyer et Brunner, dans
la dothinentérie, etc., et s'en prenant à l'imper-
fection de nos moyens d'investigation , ont recours
au raisonnement pour établir l'existence de ces
mêmes lésions : point de trouble fonctionnel sans
— 396 —
lésion des organes chargés de ces fonctions. —C'est
clair, c'est sans réplique ; mais que disent ceux qui
n'admettent que des désordres fonctionnels? — Tant
qu'on ne nous aura pas fait voir de lésion dans les
organes, on nous permettra au moins de rester dans
le doute. De plus , si Ton considère attentivement à
quelle espèce de désordres fonctionnels on a af-
faire; si l'on considère que dans bien des cas, la
folie consiste, tout simplement, dans une manière
de voir qui diffère de celle du commun des hommes,
dans quelques idées excentriques, isolées , dont le
contact n'a absolument rien de contagieux pour
l'ensemble des facultés morales; quand on voit cer-
tains délires se dissiper, comme par enchantement,
sous l'influence d'une émotion morale , disparaître
avec la même rapidité qu'ils s'étaient montrés;
alors il devient tout-à-fait impossible d'admettre
aucune altération matérielle , à propos de pareils
désordres. C'est au moral seul qu'il faut demander
compte des désordres du moral. Est-il jamais venu
à l'idée de s'enquérir à quelle lésion du cervau , à
quelle disposition de molécule cérébrale, pouvaient
se rattacher les convictions fausses , les idées erro-
nées dont nous sommes tous susceptibles , depuis
les plus instruits jusqu'aux plus ignorants?....
Des deux côtés , comme on le voit , on a d'excel-
lentes raisons à donner pour soutenir son opinion.
Abordée de cette manière, la question, nécessai-
rement, restera insoluble.
Il faut l'attaquer par un autre côté, celui qu'é-
claire l'observation intérieure.
— 397 -
Oui, incontestablement, des modifications (nous
n'osons nous servir du terme de lésion) existent
dans l'organe chargé des fonctions intellectuelles,
mais ces modifications ne sont pas ce que Ton veut
qu'elles soient généralement; et, sous la forme
qu'on s'imagine et qu'on leur prête, elles échappe-
ront toujours aux recherches des investigateurs.
Ce n'est pas dans telle ou telle disposition particu-
lière, anormale^ des diverses parties de l'organe de
la pensée, disposition moléculaire, fixe, dont la
texture de l'organe se trouverait altérée, qu'il faut
les chercher, mais dans une altération de la sensi-
bilité, c'est-à-dire l'action irrégulière, exaltée, di-
minuée, pervertie, de ces propriétés spéciales, d'où
dépend l'accomplissement des fonctions intellec-
tuelles. Nous disions tout-à-l'heure quelle part la
circulation paraissait avoir dans ces anomalies.
C'est là la seule modification, le seul dérangement
d'organe qu'il convient d'admettre.
On voit, d'après cela , que nous aussi , nous
admettons une lésion fonctionnelle , non pas in-
dépendante des organes, comme le croient les par-
tisans de je ne sais quel dynamisme moral, mais
liée essentiellement à une modification toute ma-
térielle et moléculaire, quoique insaisissable de sa
nature, insaisissable comme le sont, par exemple,
les changements qui surviennent dans l'intime
texture d'une corde à laquelle on imprime des
mouvements vibratoires d'intensité variable.
Cette modification, l'observation intérieure nous
#
— 398 —
en découvre l'existence d'une manière presque cer-
taine; mais comment en retrouver les traces, lors-
que la vie s'est retirée des organes, en supposant
même qu'elle puisse laisser des traces? Démontez,
pièce par pièce, le clavier qui naguère résonnait
d'une manière si discordante sous une main inex-
périmentée, vous y chercherez en vain la cause de
la désharmonie qui blessait votre oreille ; de même
vous interrogerez vainement, dans le but de vous
rendre compte du délire , la texture intime de l'or-
gane dont une cause quelconque aura troublé les
fonctions pendant plus ou moins de temps.
Maintenant, si nous cherchons quels seraient les
moyens les plus efficaces à employer pour com-
battre cette modification d'organes dont nous fai-
sons dépendre tous les désordres intellectuels ,
cette modification n'étant elle-même qu'un effet, il
serait rationnel de s'adresser d'abord aux causes
diverses qui la produisent.
Malheureusement, si un très petit nombre de ses
causes nous est connu, nous sommes dans l'igno-
rance la plus complète relativement au plus grand
nombre, à celles, par exemple, qui se cachent et
s'élaborent dans la profondeur intime de nos tissus,
qui se déversent, pour ainsi dire, d'un organisme
dans un autre, et se transmettent par voie hérédi-
taire (î).
(]] A cette occasion, nous ferons ici une remarque. Selon nous,
les causes morales qui se montrent si fréquentes dans le dévelop-
— 399 —
Ne pouvant faire mieux, c'est donc contre la mo-
dification primordiale elle-même qu'il convient de
diriger nos moyens thérapeutiques, sans plus tenir
compte des causes qui la produisent.
Nous ne sommes nullement préparés à traiter
ici incidemment une question de thérapeutique gé-
nérale, dont le développement exigerait un volume
tout entier; nous comptons bien y revenir plus
tard, dans un travail pour lequel nous aurons bien-
tôt, je l'espère, amassé suffisamment de matériaux.
pement de la folie nont , la plupart du temps , qu'une valeur pour
ainsi dire occasionnelle ; je veux dire qu'elles ne renferment, pas en
elles-mêmes la puissance nécessaire pour engendrer le mal de toutes
pièces. Il y a presque toujours prédisposition organique plus ou
moins prononcée , patente ; aussi voit-on les causes morales les
plus insignifiantes, véritablement sans aucune efficacité réelle, dé>
terminer l'explosion des plus violents désordres. Gela nous explique
peut-être aussi pourquoi , lorsque nous voyons les causes morales
occasionner si facilement les troubles de l'esprit, les moyens de
même nature sont si radicalement impuissants à les guérir, excepté
dans quelques circonstances où nous trouvons encore la confirma-
tion de ce que nous avançons : car si l'influence morale a paru dans
ces cas à peu près incontestable , c'est que : 1 ° ou bien il existait
déjà une modification cérébrale qui prédisposait à la guérison ,
ainsi que je l'ai démontré précédemment en rapportant l'observa-
tion de M. *** (page 112), modification à laquelle on n"a presque
jamais pris garde , et que l'on constatera facilement toutes les fois
qu'on y fera attention ; 2° ou bien (ceux-là sont les plus rares) ces
moyens pouvaient être assimilés, pour leur mode d'action, avec les
agents physiques ; tels sont les émotions vives , les impressions
capables de changer par un violent ébranlement le cours des
idées.
à
— 1x00 —
Nous ne voulons en dire présentement que ce qui
concerne la substance dont l'action physiologique a
l'ait le sujet principal de ce travail.
§ II. — Essais thérapeutiques. — Observations.
Si l'on se rappelle les détails dans lesquels nous
sommes entré relativement au genre d'influence
qu'exerce l'extrait de chanvre indien sur les fonc-
tions cérébrales, nous aurons lieu de nous étonner
qu'une substance aussi énergique, qui depuis des
siècles est en usage dans les pays orientaux, soit res-
tée à peu près inconnue en Europe, et que l'on n'ait
pas songea en tirer parti pour la thérapeutique (i).
(i) Hâtons- nous de faire ici une exception en faveur de M. le
docteur Aubert-Roche , qui le premier dans notre pays a appelé
l'attention sur lehacliisch, dont il avait appris à connaître les effets
pendant son long séjour au milieu des Arabes. « Je signale, dit-il
(voyez son livre De la peste ou typhus d'Orient , 1 840), cette sub-
stance, qui peut devenir très utile en médecine; je crois qu'elle
n'est pas un médicament à négliger. Ceux qui l'expérimenteront
reconnaîtront bien vite sa valeur en tliérapeutique , soit dans la
peste, soit dans d'autres maladies. » M. Aubert, dans le livre dont
nous extrayons ce passage, a consigné les résultats qu'il avait ob-
tenus de l'usage du hachisch contre la peste. Sur onze cas graves
de peste, sept ont été guéris! Ces résultats sont de nature assuré-
ment à inspirer une certaine confiance, et, comme M. Aubert, nous
souhaitons qu'ils servent de point de départ à de nouvelles expé-
riences , qui , pour être concluantes , ont besoin d'être plus nom-
breuses.
Je crois me rappeler encore avoir lu dans un journal de méde-
cine, la Gazelle médicale, qu'un médecin anglais dans llnde avait
— aoi ^
Combien de substances mériteraient moins que
celle-ci d'être placées dans les immenses collec-
tions qui encombrent les arsenaux pliarmacologi-
quesî Quels que soient les effets du hachisch, n'est-
il pas évident que, du moins, il devrait être, pour
ainsi dire, sous la main de tous les gens de l'art
qui pourraient , dans une foule de cas, et, je n'en
fait usage du hachisch contre quelques affections convulsives, et en
avait obtenu d'assez bons résultats. Toutefois nous devons rester
dans le doute quant à la nature de ces résultats , car nous savons
que dans l'Inde l'extrait de chanvre ne s'emploie que mélangé avec
d'autres substances , aphrodisiaques la plupart , susceptibles d'en
modifier les effets propres.
Je ne suppose pas que le hachisch , dont l'action sur les fonc-
tions cérébrales peut être portée jusqu'à l'exaltation la plus ex-
trême, soit doué d'ailleurs d'une influence toxique bien marquée.
En 1841, j'ai fait avaler à des pigeons et à deux lapins, dont un
âgé de trois mois, l'autre de sept mois, de très fortes doses d'exttmit
pur, sans déterminer d'autres eîfets qu'une légère excitation suivie
d'une apparente somnolence de peu de durée. Il serait intéressant
de répéter ces expériences, mais sur des animaux d'un ordre plus
élevé dans l'échelle, tels que le chat, le chien, sur des singes sur-
tout.
A cette même époque, désireux de savoir si notre chanvre d'Eu-
rope ne possédait pas au moins quelques unes des propriétés du
chanvre indien , j'en fis venir des environs de Tours , et j'en re-
cueillis dans les champs qui avoisinent Bicêtre. M. Cloës , élève en
pharmacie de l'hospice, en prépara des extraits avec beaucoup de
soin ; nous en prîmes lui et moi des doses élevées (de 1 à 30 et
40 grammes), sans en éprouver aucun effet sensible. Il en fut de
même d'un extrait gras, que je préparai exactement à la façon des
Arabes.
26
— 402 —
doute pas , au grand avantage de la science, utili-
ser la puissante action de ce médicament?
Pour moi , dès que je fus à même d'en appré-
cier les effets, non pas sur le rapport de ceux que
j'avais vus en faire usage, mais par moi-même, je
songeai aux avantages qu'il serait possible d'en reti-
rer dans l'étude de la folie d'abord , peut-être aussi
dans le traitement qu'il convient de diriger contre
cette maladie.
Un des effets du haschisch qui m'avaient le plus
frappé, et qui est, en effet, celui auquel on fait
généralement le plus attention , c'est cette sorte
d'excitation maniaque toujours accompagnée d'un
sentiment de gaieté et de bonheur dont rien ne
saurait donner idée à ceux qui ne l'ont pas éprouvé.
Je vis là un moyen de combattre efficacement les
idées fixes des mélancoliques, de rompre la chaîne
de ces idées, de briser la tension exclusive de
leur attention sur tel ou tel sujet; c'en était un
peut-être encore non moins propre à réveiller l'in-
telligence assoupie des aliénés stupides, ou bien en
core, à rendre un peu d'énergie, de ressort à
celle des déments.
Me trompais-je dans mes conjectures? Je suis
porté à le croire, sans toutefois regarder la question
comme jugée. J'ai fait prendre le haschisch, soit
sous forme de dawamesc, soit d'extrait au beurre,
à des doses successivement plus élevées, à des dé-
ments , des mélancoliques, à un aliéné slupide.
Chez les démonts, les résultats (je n'entends parler
— 40S —
ici que de l'acliou physiologique) ont été à peu
près nuls, malgré l'élévation de la dose. Il en a été
de même pour le stupide. Deux mélancoliques, au
bout de cinq à six heures, ont éprouvé une exci-
tation assez vive avec tous les caractères de gaieté
et de bavardage que nous lui connaissons. L'un
d'eux surtout , à qui depuis plus de neuf mois il
n'était peut-être pas arrivé de proférer plus de dix
paroles dans une journée, tourmenté qu'il était
constamment par des terreurs imaginaires et des
idées fixes , ne cessa de causer , de rire , de faire ,
comme on dit, des folies, pendant toute une soirée.
Chose digne de remarque! rarement je trouvai à
ses paroles quelques rapports avec les idées qui le
préoccupent habituellement. Quoi qu'il en soit ,
l'excitation passée, l'un et l'autre sont bientôt re-
tombés dans leur état antérieur.
Virey (Bulletin de pharmacie, i8o3) rapporte le
fait suivant: «Le botaniste Guillandin avait rap-
porté d'Egypte une racine qu'il donna à Bernardin
Peirella , professeur de logique à Pavie. Celui-ci
ayant un jeune étudiant plongé dans la mélancolie,
lui fit prendre un peu de cette racine dans du vin.
En un demi-quart d'heure l'élève éprouva nne si
vive joie, qu'il sortit ivre d'allégresse, et se mit à
courir par les rues. »
Faut-il conclure de ce qui vient d'être dit qu'il
n'y a rien à attendre du hachisch , dans les genres
de délire dont il vient d'être question? Ce serait à
tort évidemment. De pareils essais thérapeutiques
sont trop imparfaits. Ce n'est pas sur des résultats
aussi restreints, d'après quelques épreuves seule-
ment, que l'on peut juger l'action d'un médicament
quelconque. Ne possédant qu'une petite quantité
de hachisch, j'ai dû en être avare ; d'autant que les
lypémaniaques et les déments surtout paraissent
être des plus rebelles à son action, et que des doses
très fortes ne suffisent pas toujours pour les exci-
ter. Je ne puis donc savoir si, en revenant plus sou-
vent à la charge, on ne finirait pas par triompher
de la fixité de leurs idées, si, en les arrachant ainsi,
de temps à autre , à leurs rêveries, on ne viendrait
pas à bout de briser la chaîne de leurs pensées.
Quoi qu'il en soit, ayant échoué de ce côté , je
me tournai vers un mode de médication pour le-
quel j'avoue une préférence bien décidée, parce
qu'il me semble s'adresser directement aux effets
les plus immédiats des causes morbides, sans rien
préjuger de leur nature ; je veux parler de la mé-
thode d\ie substitutive. Nous songeâmes à diriger
nos efforts contre Y excitation maniaque , forme de
délire avec laquelle nous avions reconnu , depuis
longtemps , que les effets propres au hachisch
avaient la plus frappante analogie. Par la nature de
ces effets, le hachisch paraissait devoir satisfaire
à toutes les exigences de la médication substi-
tutive.
D'autres motifs encore nouspoussèrent dans cette
direction : i" On pourrait regarder comme un axiome
de médecine mentale que tant que le délire (en
— à05 —
dehors de la démence) conserve quelque acuité, on
ne doit pas désespérer de la guérison.
2° Pinel , et avec lui tous les médecins d'aliénés,
ont vu l aliénation mentale se juger par des accès d'a-
gitation ; et cela arrive précisément dans des cas où
la durée du mai , la prostration, l'affaiblissement ap-
parent des forces intellectuelles étaient tout espoir.
3° Les guérisons coïncident le plus ordinaire-
ment avec le renouvellement des saisons, et il est
loin d'être rare de les voir précédées d'un retour
d'excitation.
4° La stupidité, en particulier, parait affecter
cette forme de terminaison.
5° J'ai remarqué plusieurs fois que, lorsqu'il
survient de l'excitation chez les aliénés paralyti-
ques, on les trouve souvent plus raisonnables.
De ces diverses considérations il ressortait pour
nous une indication précise que nous pourrions
formuler ainsi : — Conserver au délire tendant à
l'état chronique son acuité première, ou bien
rappeler cette acuité, la raviver lorsqu'elle menace
de s'éteindre.
L'extrait de chanvre indien était, de tous les mé-
dicaments connus , le plus éminemment propre à
remplir cette indication.
Le délire à forme générale est , comme on sait ,
celui qui présente le plus de chances de guérison.
Dans les réunions d'aliénés qui ne subissent aucun
traitement, les maniaques guérissent quelquefois,
les malades à idées fixe rarement. Je devais donc
— 406 —
prendre garde de me faire illusion, et apporter le
plus grand soin à bien distinguer les effets propres
du remède, l'influence ( si tant est qu'influence il y
eût) de la médication avec la marche naturelle de
la maladie. Combien de remèdes ont dû à l'erreur
qu'il est si facile de commettre, en pareil cas, les
honneurs d'un succès usurpé! On verra, par les
détails qui suivent , que nous avons fait choix à
dessein de cas qui , pour n'être pas incurables , du
moins n'offraient plus, à cause des antécédents des
individus, delà durée du mal, de sa résistance
opiniâtre à tout traitement, que peu de chances de
guérison. J'en excepte toutefois les deux premiers.
Les malades étaient dans d'excellentes conditions ;
mais la rapidité avec laquelle îa guérison a paru
suivre l'action du remède ne nous a pas permis
de les passer sous silence.
Malheureusement, je n'ai qu'un nombre très mi-
nime de faits à présenter, et je suis loin de croire
que ces faits puissent fonder une opinion quelcon-
que sur l'efficacité de l'extrait de chanvre indien
dans une forme déterminée d'aliénation mentale. Je
crois connaître aussi bien que personne toutes les
bonnes raisons qui empêchent d'en tirer aucune
conclusion précise. Je ne les consigne donc ici,
en quelque sorte, que pour mémoire, et comme pro-
pres à appeler l'attention sur l'action prophylacti-
que d'une substance qui pourrait offrir de précieu-
ses ressources à la thérapeutique.
Pour éviter les longueurs, je me contenterai
— 407 —
d'énumérer les principaux symplônies, ceux qui
caractérisent le plus nettement le délire et présen-
tent le plus de valeur relativement au pronostic.
D*** (Éléonore-Louis). Né à Paris, âgé de vingt-deux ans, garçon
épicier. — Entré à Bicêtre le 23 décembre 1840.
Depuis près de six mois , ce jeune homme est
dans un état d'excitation maniaque qui a fini par
nécessiter son isolement. Au dire des parents , cet
état, dont le début réel nous parut remonter à une
époque bien plus éloignée, aurait été provoqué par
des peines de cœur. D*** s'était épris de la femme
de son patron , bien que celle-ci eût presque le
double de son âge et n'eût d'ailleurs rien d'at-
trayant. D'un caractère vif, inconstant, excessive-
ment irritable, il a fait preuve , dans sa jeunesse,
d'une remarquable facilité à s'instruire. Sa mère,
en le mettant au monde, a été prise d'un délire
aigu qui a duré près de deux mois.
A son arrivée dans l'hospice , D^** présente les
symptômes d'une excitation maniaque franche et
exempte de toute complication. Point d'incohé-
rence dans les idées; une grande mobilité de pen-
sées, de paroles, d'actes. D*'* parle sans cesse,
passant facilement d'un sujet à un autre, mais ce-
pendant avec un certain ordre et souvent avec sens.
Sa captivité, les causes qui l'ont provoquée, l'erreur
que l'on commet en le regardant comme aliéné,
semblent le préoccuper principalement. D'une
— 408 ~»
susceptibilité extrême, un mot, un geste équivoque
l'irritent et le mettent en colère. Il se plaît à ta-
quiner les autres malades , à leur dire des paroles
désagréables. Les gens de service sont particulière-
ment l'objet de ses sarcasmes, de ses plaisanteries
injurieuses. Il est indocile et refuse de travailler,
ainsi que ses compagnons d'infortune lui en don-
nent l'exemple. Pour le plus léger motif, il rit aux
éclats ou verse des larmes abondantes.
La santé physique paraît excellente. «C'est fort
singulier, me disait un jour le malade, on veut
que je sois malade et jamais je ne me suis mieux
porté, j'engraisse à vue d'œil. On dit même que je
suis fou et jamais je ne me suis senti plus de luci-
dité dans l'esprit, plus d'imagination; je serais
tenté de croire, parfois , que je suis un génie! »
Le 29 mai, D'**^ avala 16 grammes environ de da-
wamesc, que je fis précéder d'une tasse de café à
l'eau. Je le fis déjeuner avec moi, afin de ne pas le
perdre de vue un seul instant. D*** était à jeun , et
la veille, suivant ma recommandation , il n'avait
pris qu'un léger potage à dîner. L'action du ha-
chisch fut rapide, sans être très énergique. Un
quart d'heure s'était à peine écoulé que D**"" est pris
d'un rire immodéré, que je réprime pourtant
sans peine en feignant de le trouver inconvenant,
D*** s'excuse en disant qu'il ne s'est jamais senti si
gai, si heureux. Il me raconte une foule d'histoires
sur lesquelles il brode quelquefois avec esprit; je
l'envoie rejoindre ses compagnons , et D'** de leur
— /i09 —
raconter qu'il venait de déjeuner avec le docteur;
que je l'avais traité avec une magnificence extraor-
dinaire ; que la table était couverte de mets les plus
exquis et les plus recherchés, servis dans de la
vaisselle d'or et d'argent ; qu'il avait bu du Cham-
pagne à plein verre , et une foule d'autres extra-
vagances.
Ses rêves de bonheur furent de courte durée ; au
bout d'une heure, son exaltation tomba brusque-
ment et le reste de la journée se passa dans un état
de calme inaccoutumé. J'observe même une cer-
taine disposition à la mélancolie. Le soir en se
mettant au lit, un peu de moiteur à la peau, légère
sensation de courbature; pendant la nuit, sommeil
profond , sans rêves.
Le lendemain D*"* se rappelle tout ce qui s'est
passé la veille , il est le premier à rire des idées ex-
travagantes dont il avait été dupe. Cependant l'exci-
tation première tend à reparaître. Le soir, elle avait
acquis une certaine intensité , mais reste bien au-
dessous, encore, de ce qu'elle était précédemment.
Je regrette de ne pouvoir plus lui administrer
du hachisch pour combattre ce retour de la maladie.
Je n'en avais plus à ma disposition pour le moment.
Je cherche à distraire le malade , et malgré son
mauvais vouloir, je le force à travailler. L'excita-
tion reste stationnaire encore dix-huit ou vingt
jours, puis elle disparaît complètement, et D'*% re-
venu à un état de santé tout à fait normal, est rendu
à sa famille.
Certaine prédisposilion héréditaire, la durée et
la nature du délire qui semble n'être qu'une exa-
gération du caractère habituel du malade, dans le
cas dont il s'agit, donnaient quelque gravité au
pronostic.
Pour peu qu'elle se prolonge, il est à craindre
que l'excitation maniaque ne guérisse pas, alors
surtout qu'elle se cache sous des apparences de
raison plus spécieuses.
L'administration du hachisch , après avoir fait
prendre aux idées du malade un cours inaccoutumé
et causé une légère surexcitation, est suivie de calme
et de quelques heures de lucidité pendant lesquel-
les le malade juge sainement sa situation.
Tout porte à croire que, combattue plus énergi-
quement et d'une manière plus soutenue, l'excita-
tion eût cédé plus vite et que la guérison se serait
moins fait attendre.
R... (Mathias). Agé de vingt-deux ans, profession de journaliei
né à ... (Moselle). — Entré à Bicêtre le 20 mai 1 842.
R* avait quitté son pays (la Lorraine) dans l'espoir
de trouver plus facilement de l'ouvrage à Paris. Il
eut à souffrir beaucoup de la fatigue de la route. La
chaleur était grande et il voyageait à pied. Arrivé
à Paris , il ne sait à qui s'adresser pour avoir de
l'ouvrage; il s'inquiète, sa tête se perd, et un dé-
lire général éclate tout-à-coup. Un cousin, qu'il
— 411 -^
avait fini par rencontrer à Paris , le fait admettre à
Bicêtre.
Point criiérédité. Point de maladies antérieures.
Beaucoup de douceur et de gaieté dans le caractère.
R"" était bon travailleur, rangé, d'une sobriété rare.
— A son arrivée dans l'hospice (qo mai) , délire gé-
néral , cris , vociférations , extrême incohérence
des paroles, turbulence incoercible; prédominance
de certaines idées; les mots de douaniers , de con-
trebandiers reviennent souvent et sont prononcés
avec des sentiments de colère, parfois de terreur.
Le 2 juillet, M. le docteur Voisin, dans le service
duquel il se trouvait, profita de quelques moments
de calme pour l'envoyer à la ferme Ste-Anne. Il en
est ramené dans un état d'agitation pire, peut-être,
qu'auparavant, le 5 juillet. — Le lendemain , 6 , je
lui fais prendre huit grammes de hachisch (extrait
pur) dans une tasse de café. Une demi-heure après,
un rire inextinguible s'empare de lui et paraît faire
diversion à son flux de paroles habituel. Du reste,
l'excitation est la même et, en général, le délire ne
subit aucune modification bien sensible ; cependant
la face s'est vivement colorée , les yeux sont plus
animés et larmoyants comme au début d'un accès
de fièvre. Je prie un des malades de la salle de
jouer de la flûte. R* n'y prête aucune attention;
mais il rit à se tordre, en voyant un autre malade
soumis au même traitement que lui , danser, chan-
ter et faire mille gambades. Je le fais descendre
dans la cour. IV s'y promène pendant une heure
— Mil -^
et demie environ, marchant très vite, s amusant à
regarder les autres malades sous le nez et ne ces-
sant de rire aux éclats. Je le perds de vue vingt
minutes et je le retrouve profondément endormi au
pied d'un arbre. Dans la soirée, R*,dont le fou rire
a entièrement cessé, éprouve encore un peu d'exci-
tation, parle seul, mais à demi-voix , sans cris ,
sans gestes désordonnés. Il paraît fatigué , se plaint
d'avoir de temps en temps comme des frissons
j)ar tout le corps; il a la bouche sèche, pâteuse.
Je prescris un pot de limonade. La nuit, l'infir-
mier de sa salle ne l'entend point u faire son tapage »
accoutumé. R* m'assure qu'il a dormi au moins
trois heures, ce qui ne lui était pas arrivé depuis
quelque temps.
Le lendemain matin (7 juillet) je le trouve assez
bien pour juger à propos de le renvoyer à Ste-Anne.
Là , la convalescence fait des progrès rapides. R*
travaille avec ardeur ; il juge son état et songe à sa
sortie. Le délire général a cessé complètement,
mais il reste encore une sorte de prédisposition
aux illusions; ainsi, quelques jours après, R* se per-
suade qu'il a vu son frère parmi les au 1res malades.
Je lui fais observer que cela ne saurait être, et il
reconnaît sans difficulté qu'il a été le jouet d'une
illusion. Durantlesjoursquis'écoulèrentjusqu'àla
sortie, je n'ai pas observé la moindre trace de délire.
— lild —
B... (Jacques). Agé de vingt-quatre ans, profession de ...
(israélite). — Entré à Bicétre le 1 6 août 1841.
Ce n'est point un cas de guérison que je consigne
ici, puisque le malade est encore dans l'hospice,
à l'heure qu'il est. Cependant l'observation m'ayant
paru propre à faire ressortir le mode particulier ,
ou, si l'on veut, la spécificité d'âciion du hachisch,
je crois devoir en dire quelques mots.
Depuis plus de neuf ou dix mois, B* était tour-
menté par des hallucinations de l'ouïe. L'inquié-
tude parfois assez vive qu'elles lui occasionnaient ne
lui firent cependant point interrompre ses tra-
vaux. Enfin, il survint tout-à-coup et sans cause
appréciable une vive agitation qui , en peu de
jours, acquit toute l'intensité d'une manie furieuse.
Cette agitation se calme peu de jours après l'entrée
du malade à Bicêtre.
(Le octobre) B* est encore vivement excité.
Hallucinations de l'ouïe. Ce sont, du reste, toujours
les mêmes et elles se bornent exclusivement à l'au-
dition d'une voix qui répète sans cesse le nom du
malade : Jacques , Jacques !
Le 10 octobre, B* prend le matin à jeun,
dans une tasse de café noir , 1 6 gram. d'extrait pur
de hachisch. Une demi-heure après, au lieu de la
surexcitation à laquelle je m'attendais , un état tout
particulier se manifeste. B* se laisse aller insensi-
blement à une douce quiétude, à une sorte de rê-
— 414 -
vasserie qui ressemble au recueillement de Textase.
Il éprouve le besoin de reposer ses membres. Cou-
ché sur son lit, les yeux demi-ouverts, quelques
mots, dont je ne puis saisir le sens, errent sur ses
lèvres entr'ouvertes par un perpétuel sourire. Il
reste près de 20 minutes sans répondre à nos ques-
tions. Enfin il s'écrie qu'il aperçoit les fenêtres des
Tuileries ; on y donne un bal magnifique ; des fem-
mes étincelantesde diamants sont aux croisées, etc.
Deux heures après, environ, B* s'endort profon-
dément. Je le quitte pour ne plus le revoir que le
lendemain matin. L'excitation maniaque est moin-
dre. La voix qui le poursuit depuis si longtemps
s'est encore fait entendre. Dans la nuit, peu de
temps après s'être couché, W s'éveille en sursaut.
Il s'est entendu appeler : Jacques , Jacques ! Depuis
ce moment, la voix continue ses importunités.
B* est resté dans l'état que je viens de décrire.
Il s'irrite parfois vivement contre la voix ; il lui ré-
pond, l'interpelle, la menace. Un jour il a lancé
son sabot à travers une croisée par laquelle il lui
avait semblé qu'elle venait, etc. Mais il n'est jamais
retombé dans le délire maniaque primitif,
F... Agé de quarante ans, né à Falaise, commerçant. — Entré à
Bicêtre le 7 juillet 1 842 ; sorti guéri le 1 *'' septembre 1843.
F... en est à son troisième accès de folie, on
plutôt c'est la troisième fois qu'il est soumis à un
traitement; car, d'après les renseignements les
— 415 —
plus précis donnés par sa femme, F..., depuis son
premier accès, qui remonte à 1826, n'a jamais re-
couvré complètement la raison. Ses antécédents de
famille, ceux qui le concernent personnellement,
sont on ne peut plus mauvais. Sa mère est folle de-
puis longues années ; son père a été atteint de con-
gestion et frappé d'hémiplégie, sans toutefois que
le moral ait paru sensiblement altéré. L'enfance
de F... a été exempte de maladies graves. F... a
reçu de l'éducation ; il montrait une grande apti-
tude au travail, mais son caractère était bizarre,
irrésolu , inquiet. Livré de bonne heure aux affai-
res, il y trouva beaucoup de mécomptes, voulant
trop embrasser à la fois ou manquant de persévé-
rance dans ses entreprises. F... ne voulait jamais
faire qu'à sa tête et ne tenait compte d'aucun con-
seil.
En i836, ayant fait de mauvaises affaires , il de-
vient triste, soucieux, mélancolique, et fait une
tentative de suicide. Il est envoyé à Bicêtre, y sé-
journe trois mois, après lesquels sa femme réclama
sa sortie , bien que le médecin déclarât qu'il n'é-
tait pas complètement rétabli. Peu de temps après,
F..., dans l'espoir de rétablir sa fortune, et quoi
qu'on eût fait pour l'en détourner, part pour la Nou-
velle-Orléans, emmenant sa femme et deux enfants
encore en bas âge. Quelques mois se sont à peine
écoulés que sa tristesse, sa tacilurnité habituelles
font place dabord à une grande indifférence pour
tout ce qui concernait ses affaires , puis à une
— 416 —
gaieté que rien ne justifiait. Bientôt enfin éclate un
violent délire maniaque, avec fureur, idées ambi-
tieuses, etc. Placé dans un hospice, l'agitation se
calme au bout de cinq à six mois. Il revient à Paris
au commencement de 1842. Vers le mois de
mars de la même année, nouvel accès en tout
semblable au précédent. Lorsque F... nous est
amené à Bicêtre, l'agitation n'est pas très vive. Le
délire est général; idées ambitieuses, F... est
prince, empereur; il commande à toute la terre, il
est descendu du ciel ; il est fils de Dieu , il est
Dieu, etc. Au bout d'un mois et demi de séjour,
après avoir été saigné plusieurs fois , après avoir
eu des ventouses scarifiées à la nuque, des vési-
catoires aux jambes, l'excitation disparaît presque
entièrement ; mais ses idées extravagantes ne l'ont
point abandonné, et elles sont d'autant plus sail-
lantes qu'il y a moins d'incohérence dans ses pa-
roles. F... ne prend aucun soin de sa personne, il
est sale, malpropre, déchire ses vêtements, les
laisse au milieu de la cour, ou bien les jette dans
les lieux d'aisance. Il s'affuble parfois de la manière
la plus bizarre, se couvre de rubans ou de lam-
beaux d'étoffes de couleurs, donne à son chapeau
de paille une forme originale. Il erre çà et là dans
les cours ramassant toute sorte d'ordures ; on le
surprend quelquefois les bras croisés , fixant le
soleil. A quelques modifications près, telle a été la
situation du malade jusqu'au mois de juillet 18 '|3,
époque à laquelle je lui fis prendre douze grammes
F
— 417 —
de hachisch (extrait pur) dans une tasse de café, le
matin à jeun. Plus d'une heure et demie après, F.. .
n'éprouvait aucun effet si ce n'est un vif appétit ;
aussi réclamait-il instamment son déjeûner. Je pres-
crivis une tasse de café concentré, dans l'espoir
d'accélérer l'effet du médicament. Une bonne demi-
heure après , je l'aperçois assis auprès de son lit,
la tête cachée dans ses deux mains, et riant de tout
son cœur, mais sans bruit et sans éveiller l'atten-
tion de ses voisins. Je lui demande ce qui le fait
rire ; il ne répond pas, nous montre du doigt un
malade placé à côté de lui , puis se met à rire de
plus belle. Je fais approcher le joueur de ffûte dont
j'ai déjà eu occasion de parler. A peine a-t-il essayé
quelques vieux airs de contredanse vifs et animés,
que F..., cessant de rire, paraît écouter avec beau-
coup d'attention; puis tout-à-coup il s'élance au mi-
lieu de la salle et se met à danser, en redisant de
la voix les airs joués par l'instrument. A ma prière,
le musicien exécute quelque chose comme une mar-
che guerrière. F... se met aussitôt à marcher au
pas , ses yeux s'animent , il agite ses bras comme
s'il eût tenu un sabre ou un fusil, frappe la terre
du pied L'excitation s'accroît rapidement, et en
quelques minutes elle atteint le degré d'acuité que
l'on observait au début de la maladie. Je n'en étais
pas effrayé ; je savais un moyen sûr de calmer cette
grande effervescence. La musique avait causé le mal,
elle devait le guérir. En effet, le calme reparut dès
les premières notes d'un air empreint de tristesse
27
— /il8 —
et de mélancolie. Le malade, dont la physionomie
s'était tout-à'Coup rembrunie, alla reprendre sa
place au pied de son lit, et bientôt on le vit verser
des larmes abondantes ; je le laissai sous cette der-
nière impression. Dans la soirée, se plaignant d'être
très fatigué , il voulut se coucher de meilleure
heure que d'ordinaire; la nuit on ne Tentendit pas
souffler mot. Le lendemain, Fétat du malade ne
paraissait pas avoir été sensiblement modifié, les
idées extravagantes étaient les mêmes ; l'incohé-
rence des idées, l'excitation générale, l'irritabilité,
étaient même un peu plus prononcées.
Le 9 du même mois, j'administrai de nouveau le
hachisch à la même dose que la première fois.
Comme la première fois aussi , excitation générale,
rires inextinguibles, bavardage intarissable , etc. ,
suivis de fatigue, d'un sentiment de courbature
partout le corps, et, en définitive, d'un sommeil
prolongé et profond.
Ce ne fut que vers la fin d'août que F... parut
entrer franchement en convalescence. Ses idées ex-
travagantes ne l'avaient pas complètement aban-
donné, mais il n'en parlait presque plus , s'en dé-
fendait même devant nous. Il retourna à Sainte-
Anne, où il se mit avec ardeur aux travaux qu'on
exigea de lui. Je le revis cinq ou six jours après;
dès lors F... pouvait être considéré comme guéri.
Il était sur le point de quitter l'hospice, lorsqu'il
fut atteint d'unt3 oph thaï mie intense du côté droit
qui retarda sa sortie.
~ 419 —
Q... (Adolphe). Agé de trente-cinq ans, né à Paris, se disant
tailleur, batteur d'or, etc.
Depuis une dizaine d'années , l'existence de Q*
a été soumise à des vicissitudes étranges et faites
pour exciter la compassion. Les prisons et les mai-
sons de fous se la sont tour à tour disputée. Q*
est sujet à des accès de manie intermittente. Les
accès n'éclatent pas d'une manière brusque et in-
stantanée , atteignant en peu d'heures ou de jours
leur summum d'intensité. C'est d'abord, par une
excitation extrêmement légère, à peine sensible
pour ceux même qui connaissent le mieux le ma-
lade , par une remarquable instabilité d'idées et de
projets , un besoin invincible de changer de place ,
de passer d'une occupation à une autre, que l'af-
fection débute. Peu à peu , on voit Q*, de doux , de
pacifique, de sobre et rangé qu'il était, devenir
emporté, irritable, querelleur, l'hôte assidu des
lieux de prostitution et des tavernes. Dans celte
situation d'esprit , où il s'appartenait à peine à lui-
même, Q* devait céder facilement , ou mieux , ir-
résistiblement à toutes les influences; toute volonté
un peu forte devait pouvoir se substituer à la sienne.
Aussi, par deux fois , malgré l'éducation qu'il avait
reçue, malgré les honorables traditions de sa fa-
mille, malgré ses propres antécédents à lui-même
qui étaient irréprochables, Q*, cédant aux conseils
de quelques misérables que sa mauviiise étoile lui
-.eT^
-« 420 -
avait fait rencontrer, se laissa-t-il entraîner à com-
mettre plusieurs vols.
En i833 , il est condamné à sept années de ré-
clusion et enfermé à Poissy. Dès le premier mois ,
il éprouve un accès de délire maniaque peu intense
dont il guérit rapidement. Depuis lors, il mène
dans la prison une conduite exemplaire. A l'expi-
ration de sa peine, nouvel accès de folie beaucoup
plus violent que le premier, pour lequel sa mère
obtient son admission dans l'hospice de Bicêtre. Il
en sort guéri au bout de quatre ou cinq mois. A
peine rendu à la liberté , il s'empare d'un cabriolet
qui stationnait sur une place publique. Arrêté pres-
que aussitôt , il est envoyé à Gaillon pour cinq ans.
Dans cet intervalle , il est atteint par deux fois
d'accès de manie. Sorti de prison , Q* retomba dans
l'état d'excitation dont j'ai parlé plus haut. ïl était
placé sous la surveillance de la police ; il fut envoyé
à Ste-Pélagie pour avoir rompu son ban. C'est de
cette prison qu'on l'amène pour la seconde fois à
Bicêtre.
Des prédispositions héréditaires (son père avait
été maniaque à la suite de congestions cérébrales),
des convulsions épileptiformes dans son enfance ,
plus tard des habitudes de masturbation pous-
sées à l'excès , telles sont les principales causes qui
paraissent avoir faussé, d'une manière si déplo-
rable, l'organisation du malade qui fait l'objet de
cette observation.
A son entrée dans l'hospice, Q* offre tous les
J-
— 4^21 —
symptômes d\ine agitation maniaque vive. Incohé-
rence des idées , gestes désordonnés , colère in-
cessante, emportements contre les gens de service,
etc. Au bout de quelques jours , l'agitation cesse ,
mais le désordre des idées continue. Q* ne pronon-
ce peut-être pas deux phrases qui aient quelque
liaison entre elles. Il est parfaitement inoffensif
vis-à-vis des autres malades , cependant on ne peut
le laisser sans camisole , attendu qu'il met tous
ses vêtements en lambeaux. Juillet 1842 , l'état du
malade n'a fait que s'aggraver. Le délire semble
avoir perdu toute son acuité primitive ; il reste à
peine une légère excitation. Q* passe des journées
entières assis près de son lit ou sur une marche de
l'escalier. On l'entend marmotter une foule de mots
incohérents. Il rit comme un hébété , quand on lui
adresse quelque question. Pour peu qu'on le perde
de vue , il court ramasser toute sorte d'ordures , y
compris même des excréments , et s'en barbouille
le visage. La santé physique est excellente et le
malade engraisse à vue d'œil. En un mot, tout
présage et fait craindre un état chronique, et, par-
tant, l'incurabilité. Le 17 septembre, Q* prend i5
grammes environ d'extrait pur de hachisch. Il
est onze heures, et le malade n'a pas mangé depuis
la veille à quatre heures. L'action du médicament
est prompte et énergique. Comme toujours , elle
débute par un fou rire qui dure dix à douze mi-
nutes. Peu à peu le malade s'anime et entre dans
une vive agitation. Par moments , il semble rêveur
et comme absorbé en lui-même. Si on Finterpelle,
il tourne la tête brusquement de votre côté , comme
si on lui eût imprimé une forte secousse, répond
d'abord avec assez de justesse , et puis débite avec
volubilité , mais non parfois sans hésitation , et
avec un peu de bégaiement , une foule de mots in -
cohérents. Bientôt on le voit se livrer à une panto-
mime des plusactivesetqui ne permet pas de douter
qu'il ne soit le jouet d'hallucinations nombreuses ,
de la vue et de l'ouïe en particulier. Il semble af-
fecter certaines poses bizarres et qui exigent un
grand déploiement de forces musculaires. Tantôt
il se tient complètement immobile, les yeux fixés
vers le plafond , prêtant attentivement l'oreille , et
paraissant indiquer quelque chose du doigt. Après
un brusque éclat de rire , il se met à sauter , à gam-
bader , à courir dans la salle. Le visage est assez
animé; le pouls donne 80 à 85 pulsations. Vers
deux heures, l'agitation commence à se calmer;
Q* s'assied sur son lit, visiblement fatigué. Ses idées
paraissent prendre une direction nouvelle, car,
de temps à autre, il interrompt ses rires pour ver-
ser des larmes.
La nuit , le malade ne paraît pas avoir reposé
plus de deux ou trois heures. Vers trois heures du
matin, l'agitation est redevenue plus vive. Il a fallu
maintenir le malade sur son lit , pour l'empêcher
de se lever. Il était du reste peu bruyant. — A
l'heure de la visite , nous trouvons Q' dans la cour,
s'agitant beaucoup et déclamant avec force. Il est
r
— m —
impossible de fixer son attention et d'obtenir qu'il
reste tranquille un moment.
Même situation jusqu'à la fin de novembre , où le
malade redevient insensiblement plus calme, moins
turbulent , commence à prendre un peu plus de
soin de lui-même et à mettre quelque ordre dans
ses discours. Peu de jours après, il entrait fran-
chement en convalescence.
Sa mère, craignant, avec raison, qu'en sortant de
l'hospice son fils ne se trouvât de nouveau exposé
aux mauvais conseils d'anciennes connaissances
qu'il ne manquerait pas de retrouver à Paris, obtint
qu'il resterait à Bicêtre en qualité de garçon de
service. Q* lui-même sollicita vivement cette fa-
veur, se défiant de lui-même et craignant, comme
il le disait, de retomber sous l'empire des mauvais
penchants qui lui avaient occasionné tant de
chagrins.
Depuis près de onze mois, nous voyons notre an-
cien malade tous les jours. Sa raison est aussi lu-
cide que sa conduite dans l'établissement est bonne
et , à tous égards , irréprochable.
D... (Louis). Agé de trente-trois ans, né à Soissons, coiffeur,
demeurant à Paris.
Un de ses cousins ( côté maternel) est à Bicêtre
depuis plusieurs années , pour cause d'aliénation
mentale. D... a passé cinq années au service mili-
taire. Il a été congédié à la suite d'un accès de fo-
- 424 —
lie (manie avec fureur) de quelques jours seulement
de durée. Santé générale ordinairement bonne ; vie
sobre , conduite régulière ; beaucoup de gaieté et
d'enjouement. Depuis quelque temps, il est devenu
sujet à de violents maux de tête, à des bourdonne-
ments d'oreille. Son caractère change au point que
sa femme ne le reconnaît plus et commence à crain-
dre quelque malheur. Enfin, en décembre i84i ,
ayant fait une petite spéculation assez avantageuse,
D .. devient d'une gaieté extravagante ; sa tête
s'exalte; ses espérances, ses prétentions, sa vanité,
ne connaissent plus de bornes. Il se croit riche, ou
du moins assuré de le devenir ; il achète des objets
de luxe, des chiens de chasse^ des fusils , etc. Il se
croit un génie, un poëte de premier ordre ; il se dit
le perruquier-poëte. « Ne crains rien , répète-t-il
souvent à sa femme, on parlera de moi. » Il char-
bonne sur les murs de sa chambre des mots , des
phrases tronquées, incohérentes, qu'il dit être de la
poésie à faire crever de dépit , selon son expression ,
Racine et Corneille, s'ils étaient encore de ce monde.
D... est amené à Bicêtre le 16 février i8-[Q.
Son état varie peu jusqu'à la fin de mars.
Cependant l'excitation s'était peu à peu calmée.
D... griffonnait toute la journée, et ce qu'il écri-
vait, non moins que son bavardage continuel, tra-
hissait tout le désordre de son esprit. Les gens de
service étaient sans cesse à le gourmander pour
l'empêcher de se travestir de la manière la plus
extravagante, ou bien le forcer à garder ses veto-
— 425 —
ments. Les bains prolongés, les ventouses scarifiées
à la nuque, les purgatifs, etc., furent employés
sans succès.
Le 5 juin, je fis prendre à D. .., en même temps
qu'à un autre malade dont j'ai consigné plus bas
l'observation, environ trente grammes de dawa-
mesc.
Les effets ne se manifestèrent pas avant une heure
et un quart. Gaieté excessive, rire immodéré. D. ..
paraît être évidemment sous l'influence d'illusions
et d'hallucinations dont il nous est impossible de
connaître la nature, le malade ne faisant aucune
attention à ce que nous lui disons, complètement
absorbé par les idées qui le préoccupent. Je le fais
conduire dans la salle de chant. Les sons d'un or-
gue expressif et d'autres instruments exercent sur
lui une influence immense. D... s'agite, danse,
trépigne, ou bien s'arrête court, se couche, se met
à genoux, les mains jointes et les yeux tournés vers
le ciel , verse des larmes, gémit, suivant que la mu-
sique, qui le pénètre, le maîtrise entièrement, de-
vient tour à tour grave , enjouée, religieuse ou mé-
lancolique. Avec la musique, toute agitation cesse ;
D... va tranquillement s'asseoir sur un banc et pa-
raît vouloir s'assoupir. Mais il n'y a là que des ap-
parences de sommeil, car il sufit de le toucher du
doigt, de lui parler bas à l'oreille, pour qu'il se-
coue brusquement la tête , portant ses regards de
côté et d'autre; ses yeux à moitié ouverts, l'agita-
tion de ses lèvres^ ses gestes, le jeu extrêmement
— 426 —
énergique de sa physionomie , disent assez que son
esprit est loin d'être inactif ainsi que cela a lieu
dans un profond sommeil, mais que, plongé dans
une sorte de somnambulisme, il est tout entier
livré à la contemplation d'objets fantastiques.
Vers le soir, il ne restait plus trace des symptô-
mes que nous venons de décrire. D... a dîné avec
le même appétit que d'ordinaire. Jusqu'au moment
de se mettre au lit, il est demeuré parfaitement
calme, ne bavardant plus comme auparavant, mais
déraisonnant toujours, et ne voulant pas rendre
compte de ce qu'il avait éprouvé après avoir mangé
les confitures que je lui avais données. Il affirmait
ne se souvenir de rien, si ce n'est d'avoir éprouvé
un grand contentement et d'avoir beaucoup ri. —
La nuit a été calme, presque entièrement exempte
de rêve. — Le lendemain , l'état du malade en gé-
néral est bien évidemment amélioré. Il y a moins
d'incohérence dans ses discours; les nuits sont gé-
néralement plus calmes. L'orgueil, la vanité sont
encore au fond de tout ce qu'il dit ; mais il monlr(3
plus de retenue, moins d'assurance, ne s'irrite plus
quand on le contredit. Quelques jours après, il est
envoyé à la ferme Sainte-Anne, où des travaux ma-
nuels contribuent promptement à son rétablisse-
ment.
J
[\n
D... L... x\gé de trente-neuf ans, né à ... (Angleterre), docteur
en chirurgie.
Nous ne possédons que de vagues renseigne-
ments sur les antécédents du malade. Son père et
sa mère sont encore vivants et jouissent d'une
bonne santé. Lui-même nous a appris que sa jeu-
nesse avait été fort dissipée; qu'il avait abusé des
plaisirs vénériens, avait contracté plusieurs gonor-
rhécs, mais n'avait jamais fait de traitement mer-
curiel. Il y a cinq ou six ans, des peines de cœur
lui font perdre la tête et lui occasionnent une vive
agitation maniaque pour laquelle il passe deux
mois à Bedlam. L'agitation s'étant calmée et ayant
été remplacée par une simple excitation, D. L...,
à force de sollicitations, obtint sa sortie de l'hôpi-
tal. Cependant, comme il n'était qu'imparfaitement
guéri et que sa conduite donnait les plus vives in-
quiétudes, on parla bientôt de le renvoyer à Bed-
lam. D. L.. ., effrayé, résolut de se rendre sur le con-
tinent ; il vint à Paris, sans même songer à s'assurer
des moyens d'existence, au moins pour les premiers
mois de son séjour. Heureusement il trouva hospi-
talité chez un pharmacien de sa connaissance, qui
lui fit le plus bienveillant accueil, malgré l'état
d'excitation trop évident dans lequel il se trouvait.
D. L.. se plaignait amèrement de sa famille, de sa
mère en particulier, qui, «sous prétexte de folie, »
l'avait fait enfermer dans un hôpital. Peu de temps
après, l'excilaiion s'était accrue au point qu'il de-
vint indispensable de provoquer son isolement.
Lorsque D. L..-. fut amené à Bicêtre (19 janvier
1842), l'excitation maniaque avait tout-à-coup fait
place à une mélancolie profonde , ou plutôt à une
taciturnité dont aucune question, aucune sollici-
tation ne pouvait le faire sortir. La physionomie
du malade, la manière dont il se posait en quelque
sorte vis-à-vis de nous, ses airs de hauteur et de
dédain, indiquaient suffisamment qu'il était dominé
non pas par des chagrins ou des craintes chiméri-
ques, mais bien par des préventions, de la défiance,
des instincts de colère. Après de vaines exhorta-
lions, j'essayai de vaincre par la douche son mu-
tisme obstiné. Il fallut y renoncer. La diète eut
plus de succès. Feignant de le regarder comme
très malade, j'avais défendu qu'on lui donnât d'au-
tre nourriture qu'un bouillon matin et soir et deux
pots de tisane. Le lendemain. D. L... m'interpelle
vivement au moment où je passe devant son lit ,
en me demandant pourquoi je le mettais à la diète ;
puis il se plaint qu'on Fait fait enfermer dans un
hospice comme un mendiant : « s'il était malade,
comme on a l'air de le croire , on aurait dû le pla-
cer dans une maison de santé ; il était assez riche
pour cela. » — ^3 janvier. Un état de vive excita-
tion se manifeste tout-à-coup : ventouses scarifiées
à la nuque ; vésicatoire à la jambe , limonade émé-
tisée; bains. — Février, même état : excitation
déplus en plus vive ; extrême volubilité de paroles ;.
__ 409 —
peu ou point d'incohérence dans les idées ; mobilité
extrême. Toujours actif, toujours affairé, le malade
ne cesse d'aller et venir, lie conversation avec l'un
et avec l'autre, etc. Bientôt survient une violente
exaltation maniaque : idées incohérentes, cris, vo-
ciférations, emportements; D... met ses vêtements
en lambeaux ; il faut le maintenir avec une camisole
de force. Cet état dure jusqu'au milieu de mars ;
puis l'excitation que nous avions constatée à l'épo-
que de son arrivée reparaît insensiblement , mais
avec de notables modifications. D. L... retrouve ,
parmi les autres malades et les infirmiers, différents
personnages de sa connaissance. Il témoigne aux
uns une vive amitié , aux autres de l'aversion. Il
salue du titre de majesté le chef infirmier de sa
salle , prétendant que c'est Louis-Philippe déguisé.
Il se montre très empressé auprès d'un jeune ma-
lade qu'il dit être son fils ; en un mot, il n'est en-
touré que de parents, d'amis, d'illustres person-
nages, d'espions, d'agents de police, etc. D... sem-
ble être encore sous l'influence d'instincts erotiques
qui souvent se traduisent par des paroles orduriè-
res, par des gestes obscènes.
5 juin. — La situation du malade n'a point changé.
Prescription de 3o grammes environ de dawamesc.
Immédiatement après, une forte tasse de café. —
Les effets ordinaires du hachisch sont lents à se ma-
nifester. Près de deux heures s'écoulent sans autre
modification de l'état habituel du malade qu'un peu
d'anxiété, d'inquiétude vague et sans motif. D* a
— 430 —
cessé de parler autant. Il semble pourtant que ce
n'est pas l'envie qui lui manque ; mais il ne sait pas
exprimer ce qu'il veut dire; il n'achève jamais ses
phrases, et il porte sa pensée sur mille sujets à la
fois. Il hésite dans la prononciation de certains
mots, par suite d'un léger tremblement des lèvres,
à peine sensible , mais pourtant facile à remarquer.
Insensiblement le malade se laisse aller à une sorte
de rêvasserie et de demi -sommeil, interrompu seu-
lement , de temps à autre , par de bruyants éclats
de rire. D.... considère , parfois , avec une sorte de
stupéfaction qui se reflète énergiquement dans sa
physionomie, ses mains, ses pieds qu'il agite vive-
ment en les secouant comme s'il voulait en déta-
cher quelque chose qui lui fait peur. Je le fais con-
duire dans une salle où Ton faisait de la musique;
il paraît n'y prêter aucune attention, et continue,
encore, pendant près d'une heure, sa silencieuse
pantomime. — La nuit suivante se passe dans un
calme profond. Contre son habitude, le malade ne
souffle pas mot , jusqu'à cinq heures du matin où
son excitation première reparaît.
i^*^ juillet. — Jusqu'ici, point d'amélioration
bien sensible. Le malade paraît même contracter
des habitudes de malpropreté. Il devient insouciant
et apathique. — 2 juillet. Nouvelle prescription
dedawamesc (3o gram.). Deux lasses de café, l'une
avant, l'autre après. — Cette fois, l'action du mé-
dicament est plus franche et plus énergique , plus
durable aussi; il y eut même, pendant cinq ou six
— 431 —
heures , une véritable agitation maniaque qui rap-
pelait, sous presque toutes ses formes, l'agitation
primitive. Nuit calme , profond sommeil. ~ Du 3
juillet, vers le y,5, l'excitation diminue sensible-
ment, le malade se soigne davantage et marche
évidemment vers la guérison. Le i4 septembre sui-
vant , il quittait l'hospice en parfaite santé.
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